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24 banques européennes vont être passées au crible par la BCE.
24 banques européennes vont être passées au crible par la BCE.
©Reuters

Darwin

Faut-il laisser mourir les banques les plus faibles ?

La BCE va passer au crible 124 banques européennes d'ici octobre 2014. Danièle Nouy, dirigeante du Mécanisme de supervision bancaire européen, a estimé qu'il fallait accepter le fait que "certaines banques n'ont pas d'avenir". Une déclaration choc mais qui, à terme, semble être la moins mauvaise solution.

Vincent Bénard

Vincent Bénard

Ingénieur et économiste, Vincent Bénard analyse depuis plus de 15 ans l’impact économique et sociétal des décisions publiques, pour le compte de plusieurs think tanks et partis politiques promouvant les libertés économiques et individuelles.
 
Il est l'auteur de deux ouvrages “Logement, Crise Publique” (2007) et “Foreclosure Gate, les gangs de Wall Street” (2011).
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Atlantico : Dans un entretien accordé au Financial Times, Danièle Nouy, dirigeante du Mécanisme de supervision bancaire européen, a estimé qu'il fallait "accepter le fait que certaines banques n'ont pas d'avenir". "Nous devons en laisser quelques-unes disparaître de manière ordonnée, et pas forcément essayer de les fusionner avec d'autres institutions", a-t-elle jugé. Cette position vous paraît-elle juste ?

Vincent Bénard : Ce principe est juste pour deux raisons : Tout d’abord, c’est la vie normale des entreprises non financières, qui peuvent mourir lorsqu’elles ne sont pas assez performantes. L’on peine à distinguer un principe philosophique ou moral qui imposerait de traiter les banques différemment. D’autre part, maintenir en vie des banques mal gérées, et ce avec l’argent du contribuable, conduit à inciter les autres banques à modifier leur comportement en fonction de cette aide potentielle, et à adopter des comportements court-termistes, générateurs de gros bonus pour les dirigeants dans les bonnes années, mais synonymes de report des pertes sur le contribuable en cas de retournement de conjoncture. Nous devons absolument sortir de cette logique de privatisation des profits et de collectivisation des pertes qui a trop longtemps prévalu dans une certaine partie de la haute finance. 

Ceci dit, du principe à l’implémentation, il y a une marge. La clé sera la façon dont l’Union Européenne traduira dans ses textes l’obligation de résolution bancaire par “bail-in”, c’est à dire par mise à contribution progressive des titulaires de droits sur le passif bancaire. Cette évolution est indispensable pour permettre de laisser de grosses banques systémiques choir sans provoquer de chaos, mais du principe -excellent- à l’application, le diable peut se nicher dans de nombreux détails.

Ce positionnement semble en totale contradiction avec les préceptes énoncés depuis 2008 et la chute de Lehman Brothers. Quelles seraient les conséquences d'un tel agissement ?

Ce n’est pas exact. Il est en revanche en totale contradiction avec la politique des gouvernements, notamment américain, depuis le sauvetage de la banque Franklin en 1974 ou Continental Illinois en 1982, et de la plupart des gouvernements occidentaux depuis cette date, comme ce fut le cas en France pour le Crédit Lyonnais ou Dexia.

Aux USA, la faillite des petites banques a toujours été acceptée et gérée par un organisme d’assurance des dépôts publics, la FDIC, financé par des cotisations des banques elles mêmes. En revanche, les grosses banques, par manque d’outils efficaces de gestion des risques dits “systémiques”, ont bénéficié de plus de 1000 milliards d’aides directes diverses entre 2008 et 2010. Mais Depuis 2010, le congrès a adopté une législation, le Dodd Frank Act, qui comporte un volet à mon avis positif, prévoyant la résolution de la faillite des grandes banques par Bail-in, sans nouvelle intervention du contribuable.

Il est encore trop tôt pour dire si la loi Dodd-Frank a vraiment changé en bien le comportement des banques, d’autant plus que cette loi, à côté de ce volet salutaire en terme de gestion de faillites, comporte beaucoup de points contestables sur la gestion courante des banques.

Mais la fin effective des mécanismes assurant aux banques “Too Big To Fail” le secours automatique de l’État assainirait grandement le marché financier, en obligeant les conseils d’administration et les créanciers des banques à se montrer beaucoup plus regardantes sur le niveau de risque porté à leur actif. Les créanciers obligataires notamment, devant considérer un risque de perte plus élevé, devraient sans doute augmenter leur prime de risque, et donc le taux auxquels ils acceptent de prêter leurs fonds à ces banques.

En 2008, le Premier ministre islandais avait laissé les  trois banques du pays faire faillite. Au contraire d'autres pays placé sous perfusion, comme la Grèce par exemple, l'Islande a vu son économie plutôt bien surmonter la crise. L'exemple islandais est-il à suivre ?

L’exemple Islandais est positif pour ce qui s’est passé après la faillite des banques, leur liquidation ayant permis de rembourser, au bout de 3 ans, à peu près tous les déposants, y compris étrangers. Les nouveaux établissements nés sur les ruines des anciens ont en outre, je pense, bien compris la leçon, et ne referont pas les mêmes erreurs. Ils seront incités à investir dans de vraies opérations créatrices de valeur, et non dans des produits structurés de crédits spéculatifs qui n’apportent rien à l’économie locale. Enfin, les responsables ayant eu des comportements frauduleux ou exagérément négligents ont été effectivement poursuivis et condamnés: c’est là encore une excellente chose, les responsables des faillites doivent assumer leurs erreurs.

En revanche, il n’est évidemment pas à copier pour ce qui s’est passé avant, à savoir une croissance exponentielle fondée sur des expositions à de mauvais risques, conduisant à une explosion de leurs bilans financée à crédit, et ce avec, disons le, une complicité coupable de leur banque centrale, qui aurait dû resserrer bien plus tôt leur accès à l’argent facile. En ce sens, aujourd’hui, les relations entre les banques européennes et la BCE ne sont pas vraiment rassurantes.

N'y aurait-il pas d'autres solutions ? Ne vaut-il mieux pas envisager une recapitalisation des banques les plus faibles  par exemple ?

Recapitalisation par qui ? Par le contribuable, il ne peut plus en être question, et c’est heureux. Par des actionnaires privés ? Si une banque peu capitalisée en trouve, libre à elle d’y avoir recours, mais si une banque se retrouve au bord de la faillite, alors personne ne voudra voler à son secours. La faillite ordonnée, par Bail-in ou par liquidation avec maintien de la liquidité des dépôts par la banque centrale, est de loin la moins mauvaise solution. 

Cela ne suffit à mon avis pas. Notamment, les textes en préparation devraient instaurer une véritable responsabilité personnelle sur l’intégralité de leur patrimoine des dirigeants de banques qui auraient trop tardé à déclarer une situation de faillite, au point que des déposants non obligataires, non professionnels, se voient infliger une perte sur leurs dépôts. Faute d’une telle disposition, il existe un risque qu’une banque en difficulté ne déclare sa faillite trop tard.

C’est important, car l’idée qu’une banque puisse faire faillite est particulièrement anxiogène pour les déposants. La désastreuse gestion-improvisation de l’affaire chypriote n’arrange rien. Il y a aujourd’hui en France plein de gens qui sont persuadés qu’en cas de faillite, “les banques pourront confisquer leur argent”. C’est évidemment faux, mais il est difficile de lutter contre la force d’une idée préconçue quand elle devient majoritaire. Les déposants ont du mal à admettre que la garantie officielle des dépôts par des états en faillite ne vaut pas grand chose en réalité, et qu’un système de bail-in, s’il est bien conçu, les protègera en fait bien mieux.

Le dispositif de “Bail In” préparé par l’équipe de Michel Barnier ne sera pleinement efficace, et accepté par les populations, que si les situations de faillite n’impactent que les détenteurs de créances obligataires mais ne font courir de risque que dans des situations tout à fait exceptionnelles aux déposants non professionnels. Il est donc essentiel que les dirigeants de banques en situation de faillite soient incités à la déclarer suffisamment tôt, quand les pertes à l’actif sont encore assez limitées pour être absorbées par les seuls créanciers obligataires.

Ce n’est là qu’un aspect parmi bien d’autres de toutes les réformes qu’il faudrait apporter au système financier dans son ensemble pour le rendre plus sûr et plus profitable pour l’économie en général, mais cela me paraît être un préalable indispensable au retour d’une certaine confiance dans la zone Euro.

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