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Familles, êtes-vous à ce point haïssables ?
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Familles, êtes-vous à ce point haïssables ?

François Duffour pour Culture-Tops

François Duffour pour Culture-Tops

François Duffour est chroniqueur pour Culture-Tops et avocat au Barreau de Paris.

Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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LIVRE
 
La vie des autres
de Neel Mukherjee
Ed. Piranha
 
L'AUTEUR
 
Neel Mukherjee est né en 1970 à Calcutta. Au terme de ses humanités suivies à la Don Bosco School, il a étudié l'anglais à la Jadavpur University pour ne quitter la capitale du Bengale occidental qu'ensuite et prendre le chemin du siège de l'empire, étudier à Cambridge et revenir auréolé du diplôme de Master of Arts in Creative Writing. Naturellement et ceci fait, il écrit en langue anglaise. Critique littéraire et alternativement auteur, il s'est distingué par quelques beaux livres dont le Passé Continu, prix du premier roman en Inde.
 
THEME
 
Prafullanath Gosh, né avec le siècle, règne en maitre sur la famille dont il a fait la fortune et dont il fera finalement le malheur. Jeune et ambitieux, dépourvu de scrupules, il l'a hissée de la petite bourgeoisie vers la grande, à force d'imagination et de travail coté pile, de bluff et de prébendes coté face. Son autorité naturelle servie par le succès a fait du père qu'il est devenu par pur conformisme social un autocrate méprisant ses quatre fils, Adinath l'ainé et Priyo, le second qu'il désignera comme ses successeurs dans ses affaires sans leur laisser la moindre part d'autonomie et négligeant leurs goûts,  Bhola et Somnath, les cadets, pour les ignorer complètement et les asservir par le truchement de l'argent facile.
 
La prospérité de la Charu Paper va faire de Prafullanath et de Charubala, sa femme, un couple de parfaits parvenus, conférant à certains des enfants une arrogance sociale dérisoire et à d'autres un dégoût profond et destructeur pour l'argent et le pouvoir qu'il implique, dégoût ou désespoir qui trouveront leur prolongement violent à la génération suivante, symboliquement incarnée par Supratik, son ainé, qui va s'engager dans les troupes révolutionnaires inspirées par le Maoïsme, mis au service de la révolution agraire.
 
Au fil du temps et du roman, dans une chronologie aléatoire, il est question d'acquisitions industrielles, avec leur lot de compromissions et de luttes sociales, de spéculations habiles et d'intuitions hasardeuses, simultanément et en contrepoint d'une chronique familiale qui n'épargne aucun des personnages, des parents despotes aux fils énucléés, des belles filles complaisantes et jalouses à Chhaya la fille unique disgracieuse qui n'assumera jamais son teint "noir" contrariant tous les mariages promis par la fortune de son père et sa dot, jusqu'aux petits-enfants, dont deux seulement trouveront le chemin de la fuite, le plus âgé dans le combat révolutionnaire, le plus jeune dans les mathématiques et la poésie des nombres premiers, tout cet aréopage vivant sous le même toit, réuni dans une unité de lieu, la maison à trois étages de Basanta Bose Road, caravansérail ou prison où tout le monde s'observe, s'épie, se critique, se flatte ou s'insulte et finalement se hait.
 
Le roman se subdivisant en quelque sorte pour permettre à l'auteur, dans un rythme binaire, d'évoquer à travers le personnage de Supratik le rebelle, l'engagement naxaliste, mouvement mené par quelques intellectuels urbains liés au Parti Communiste Indien au service de la cause des paysans asservis par les jotedars,  propriétaires terriens intransigeants, l'organisation des jacqueries qui pour certaines finiront dans les bains de sang dont l'Inde pacifiste a le secret, les noms cités participant d'une réalité historique.
 
 
 POINTS FORTS
 
Une puissante étude psychologique et sociale qui peut se traduire dans toutes les langues et se vivre dans tous les pays du monde, participant de toutes les comédies humaines que nous connaissons, de Balzac à Tolstoï, de toutes les tragédies familiales que nous avons lues, de Mauriac à Bazin, étude riche de personnages et de vies manquées, de violences morales et d'asservissements, de jalousies, d'opportunisme, de fatalisme, de conformisme, de paresse… avec pour toile de fond, l'argent qui réduit à néant l'idée même de famille, sauf à la qualifier d'association de malfaiteurs.
 
Une belle approche de la solitude de l'homme qui, en dépit de son appartenance à un groupe, familial, amical ou social, reste seul confronté à son destin et doit puiser dans des forces quasi surnaturelles pour échapper au sort que la naissance, riches et pauvres confondus, lui a réservé.
 
Un plaidoyer pertinent contre le libre-arbitre.
 
LES POINTS FAIBLES
 
Comme souvent, le contrepoint du point fort. La vision très noire de l'homme, de sa condition et de son destin, la négation de toute idée d'unité familiale, cette dernière n'étant qu'illusion et chimère, la famille étant réduite à la dimension du nœud de vipères. Un plaidoyer excessif sinon caricatural contre l'argent qui corrompt tout et ses détenteurs qui méprisent tout.
 
Et puis sur le plan strictement romanesque, une approche souvent pointilliste, impressionniste des personnages, l'histoire ne révélant qu'un peu tard sa structure et son relief comme un tableau de Monet que l'on regarderait longtemps et de trop près sans le saisir ni le comprendre pour n'en percevoir le sens qu'à la fin, après avoir pris beaucoup de recul.
 
Plus prosaïquement, des développements trop longs et fastidieux à lire, ainsi sur le statut des paysans du Bengale, les composantes de la révolution naxaliste, les équations et autres raisonnements de mathématiques fondamentales…rendus  de surcroit confus par un cheminement erratique.
 
 
EN DEUX MOTS
 
Une chronique politique et sociale très dure que l'auteur sauve néanmoins de manière subliminale par la conclusion selon laquelle les apparences sont toujours trompeuses, le malheur participant d'un statut universel vécu au premier degré par Nitai Dias incarnant à lui seul le malheur paysan dont l'assassinat de sa famille entière de ses propres mains illustre le caractère inéluctable, au deuxième degré par Chhaya la vieille fille et Somnath son frère, incarnant pour leur part le malheur bourgeois alors qu'ayant tout, ils n'ont finalement rien, rien de ce seul bonheur qu'ils convoitent, celui né d'un sentiment amoureux qu'ils n'inspireront jamais.
 
Une vision négative et manichéenne de la famille et de la société qui fait de l'homme un prédateur ou une proie, Supratik l'idéaliste lui-même n'échappant pas à la règle alors qu'il n'hésitera pas à sacrifier le seul homme qui lui ait tout donné de manière désintéressée, dans l'aveuglement de la cause révolutionnaire qui réduit la vie et la mort dans une équation à somme nulle.
 
Seul peut-être Swarnendu dit Sona échappe à cet épilogue implacable par un constat a contrario alors que son génie absolu l'extrait de la condition humaine.
 
UN EXTRAIT
 
Ou plutôt deux:
- "Tous les liens familiaux ne sont pas égaux entre eux. Quand on pose la question aux mères, elles s'obstinent à affirmer : " comment peux-tu me demander lequel est mon préféré ? Tous mes enfants, je les aime autant ? Dans une main est-ce qu'on préfère un de ses cinq doigts ? " Ce mensonge personne ne le croit et il est étonnant de voir à quel point il est présent dans la mise en scène de nos vies. Et chaque mère de nier avec aplomb l'existence de préférences, d'affections, d'allégeances et d'alliances parmi les frères et sœurs ou entre parents et enfants alors que sous la surface se joue la comédie de l'égalité pervertie jusqu'à devenir son opposé au jeu des forces conflictuelles, des émotions et des affinités"
 
- "Parfois on a des nouvelles du monde extérieur. Tu vois c'est bizarre que j'utilise l'expression "monde extérieur". Quand j'habitais la maison et que je pensais aux villages, pour moi le Bengale rural, c'était "le monde extérieur" ou même "le monde réel". Mais maintenant, loin de la maison, Calcutta et n'importe où ailleurs, même les autres villages dans une autre partie du Bengale rural, c'est "le monde extérieur". Est-ce que ca ne veut pas dire alors que le centre du monde, c'est là ou on se trouve ? Que c'est ça la définition précise et exacte de l'égocentrisme, qu'on ne peut pas échapper à son moi intérieur ? Après avoir psalmodié des millions de fois "change toit, tu changes le monde", c'est ça le résultat: un échec?"
 
 
RECOMMANDATION : BON
 
 

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