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Face au harcèlement scolaire, il faut que la victime réalise qu'il y a des moyens de faire différemment et que c’est elle qui a les ressources
©Pixabay

Bonnes feuilles

Face au harcèlement scolaire, il faut que la victime réalise qu'il y a des moyens de faire différemment et que c’est elle qui a les ressources

La journée nationale contre le harcèlement scolaire a lieu ce jeudi 3 novembre. Dans ce livre, à contre-courant des idées reçues, Emmanuelle Piquet indique la bonne posture à adopter par les parents, voulant bien faire, sans risquer d'aggraver les choses. Pour ce faire, il suffit de ne pas se mettre entre le monde et l'enfant ou l'adolescent, ne pas le surprotéger, mais l'aider à se défendre par lui-même. Extrait de "Te laisse pas faire !", d'Emmanuelle Piquet, aux éditions Payot 2/2

Emmanuelle Piquet

Emmanuelle Piquet

Psychopraticienne, formatrice, et auteure, Emmanuelle Piquet est diplômée en thérapie systémique et stratégique. Elle consulte à Lyon et à Mâcon, notamment pour traiter les souffrances des enfants.
Elle a publié "À quoi ça sert de vivre si on meurt à la fin ?" et "Sous l'escalier". Le 1er octobre 2014 sort son nouveau livre à destination des parents d'enfants harcelés : "Te laisse pas faire".

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COMMENT MANON A FAIT SA RENTRÉE DE CE2 

Manon, donc, regarde mes oreilles en souriant, pendant que je la questionne sur les faits et gestes de Caciopée.

Je m’arrête un instant, fixe le plafond d’un air perplexe et me mets à faire bouger mes oreilles (ce qu’à mon sens tout thérapeute pour enfants digne de ce nom devrait savoir faire) et Manon s’écrie :

"Elles bougent, elles bougent ! 

– Ah, pas trop tôt, grommelé-je, je trouve qu’aujourd’hui les fées sont un peu paresseuses. “Donc, que nous dites-vous ?” demandé-je en redoublant l’agitation de mes deux oreilles. “Oui… très bien… ah oui ? Eh bien, ça ne va pas être facile, dites-moi, on voit bien que ce n’est pas vous qui allez le faire”."

Puis je me retourne vers Manon.

"Les fées pensent qu’il faut une flèche particulièrement fine et longue pour Caciopée, sinon elle ne s’arrêtera pas. Mais moi, je la trouve un peu difficile, je ne sais pas si tu vas être capable de la lancer. Je me demande donc s’il ne vaut pas mieux laisser tomber et essayer de convaincre ta maman de te changer d’école en croisant les doigts pour qu’il n’y ait pas de fille qui ressemble à Caciopée, si jamais ta maman nous dit oui. 

– Ah ben si, dis-moi, maintenant, je crois bien que j’ai changé d’avis, supplie Manon.

– Le problème, c’est que si je te la dis et que tu ne la lances pas, elle perd son pouvoir magique. Donc, je ne sais pas si je prends le risque ou pas. Parce que c’est une magnifique flèche en même temps, je n’ai pas envie qu’elle soit gâchée.

– Juré, je la lance, le jour de la rentrée. 

– Bon, d’accord, soupiré-je, mais c’est bien parce que c’est toi. Voilà ce que les fées proposent : la prochaine fois que Caciopée vient te dire que tu es moche, nous voudrions que tu attendes que Sophia, Gladys et Bérénice, et idéalement encore d’autres copains, soient là et que, là, très fort, tu lui dises : “C’est vrai que je suis pas belle à l’extérieur, mais toi c’est à l’intérieur que t’es moche, d’ailleurs, quand tu parles, ça pue. Berk.” Et là, tu t’éloignes en te bouchant le nez. 

– Oh là là, dit Manon en souriant franchement, la tête qu’elle va faire ! 

– Imaginons que tu lui dises ça, qu’est-ce qu’elle pourrait répondre ? 

– Euh… je sais pas, elle pourrait dire, euh : “N’importe quoi, toi, la grenouille toute moche.” 

– Et si elle dit ça, qu’est-ce que tu pourrais faire à ce moment-là ? 

– Je sais pas, dit Manon après avoir réfléchi quelques secondes et cessé de sourire. 

– Tu pourrais te boucher encore plus le nez en disant : “Mais quelle horreur cette odeur chaque fois que tu parles, Caciopée !” Et t’éloigner un peu plus.

– Ah oui et comme ça, chaque fois qu’elle me dit quelque chose de méchant, je dis : “C’est quoi cette odeur ? Ah oui, c’est Caciopée qui est moche à l’intérieur et donc ça pue.”

– Bravo, c’est exactement ça. Tu apprends vraiment très vite, Manon, je suis impressionnée. Comme je te l’ai dit, je pense que c’est super difficile parce que c’est une flèche qui est longue. Elle fait, j’ai compté, vingt-quatre mots en comptant le berk, c’est beaucoup pour une flèche. Il va vraiment falloir que tu t’entraînes. Avec qui tu pourrais le faire ?

– Le mieux, c’est avec maman, je vais lui demander de faire Caciopée et moi, je jouerai moi.

– D’accord, mais au moins une vingtaine de fois pour qu’elle vole ultra vite, et qu’elle ne rate pas sa cible, d’accord ?

– Oui, promis.

– Et surtout, tu la regardes attentivement quand tu lances ta flèche, pour me raconter ça comme si c’était un film la prochaine fois.

– Oui, promis."

À sa maman interloquée, Manon dit quelques minutes plus tard : "Vivement la rentrée, maman, mais il faut qu’on se prépare."

Caciopée a fait l’apprentissage que les boucs émissaires aussi avaient des ressources. Encore une fois, l’idée est bien de dire : c’est hyper dur ce que je te demande de faire, et de laisser le choix entre continuer comme ça ou essayer quelque chose d’autre de super difficile. Ce n’est pas facile pour un parent. Mais si déjà vous ne faites rien que l’enfant n’ait pas totalement approuvé et lui dites : "Il y a des moyens de faire différemment et c’est toi qui as les ressources", un très grand pas aura été franchi.

D’après ce que nous a dit Manon, après l’envoi très remarqué dans la cour de sa difficile flèche, Caciopée a bégayé quelque chose d’inaudible tant elle a été décontenancée. Manon a enfoncé sa flèche comme prévu un peu plus loin et Caciopée est partie se plaindre à la maîtresse qui lui a dit que, pour une fois que c’était dans ce sens-là, ce n’était pas une mauvaise chose.

"Je ne reconnais plus ma fille, m’a dit sa maman à la fin de la deuxième séance. Elle a repris goût à la vie."

Extrait de "Te laisse pas faire !", d'Emmanuelle Piquet, publié aux éditions Payot. Pour acheter ce livre, cliquez ici

©Editions Payot & Rivages, 2014

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