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Existe-t-il un moyen réaliste de faire rebondir l’économie française aussi vite que ses concurrentes ?
©ALAIN JOCARD / AFP

Relance de l'économie

Existe-t-il un moyen réaliste de faire rebondir l’économie française aussi vite que ses concurrentes ?

Face aux conséquences et à l'impact du Covid-19, la France est confrontée à une importante crise économique qui dure plus longtemps que dans d'autres pays. Comment expliquer ce phénomène ? Quels mécanismes pourraient être actionnés afin de relancer l'économie française ?

Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico.fr : Comment expliquer que la crise économique dure plus longtemps en France que dans d'autres pays ?

Philippe Crevel : La France subit une crise économique plus profonde que ses partenaires économiques. Plusieurs facteurs expliquent malheureusement cette spécificité. Premièrement, le pays était déjà en difficulté avant la crise sanitaire. La crise des gilets jaunes, la réforme des retraites et une sourde désindustrialisation emmenaient le pays à la récession, la covid-19 n’a fait qu’amplifier une tendance de fond. Le choix d’un confinement de deux mois et strict a eu pour conséquence un arrêt brutal de l’activité bien plus important qu’en Allemagne. Par ailleurs, plusieurs secteurs d’activité ont été lourdement touchés comme le tourisme ou les transports, secteurs qui occupent une place de choix dans notre pays. La consommation qui est un moteur clef de la croissance française s’est contractée au cœur du confinement de près de 40 %. La sortie du confinement est en plus lente que chez nos voisins. Les Français éprouvent plus de difficultés que leurs voisins à retrouver le chemin des commerces. La crainte du virus et la crainte du chômage demeurent très présentes. Le retour au travail y est plus lent, le chômage partiel reste élevé. Les contraintes sanitaires sur les entreprises freinent leurs activités.

Michel Ruimy : L’économie française a été placée en état d’anesthésie pendant près de deux mois. Elle n’a assuré que ses fonctions vitales (fermeture de tous les commerces jugés non essentiels) en raison d’un confinement plus long et plus strict qu’ailleurs, décidé par le gouvernement. Alors que le déconfinement a débuté le 20 avril et a même été accéléré début mai en Allemagne, celui de la France n’a commencé que le 11 mai et les centres commerciaux le 2 juin ! 

Toutefois, la situation de la France n’est pas unique en Europe. Avec l’Espagne et l’Italie, elle fait partie des pays qui ont le plus pâti, au plan économique, de la crise du coronavirus. Un des chiffres les plus significatifs, à cet égard, est celui des ventes de commerce de détail, publié récemment par la Commission européenne : avec une diminution du volume de ventes du mois d’avril de plus de 30% (comparé à celui du mois d’avril 2019), la France se retrouve même en tête des « grands perdants » en Europe, l’Espagne n’affichant « qu’une » baisse légèrement inférieure à 30% et l’Union européenne : -18%.

L’économie française a passé maintenant son point bas. Même si le déconfinement a engendré, à ce jour, une reprise des affaires et de l’emploi, les niveaux constatés montrent encore une contraction de l’activité et une grande prudence des ménages. 

L’enjeu est aujourd’hui de continuer à limiter les dégâts en accompagnant ceux qui en ont besoin, tout en redonnant des perspectives. Les plans sectoriels initiés par le gouvernement dédiés au tourisme, à la culture et à l’événementiel au sens large, mais aussi à l’automobile, l’aéronautique, le bâtiment et l’innovation visent, entre incitations à la consommation et aides aux entreprises, à limiter l’hécatombe qui menace ces secteurs. Il y aura aussi, fin août, un autre centré sur le soutien à l’investissement des entreprises qui devra être coordonné avec tous nos partenaires européens. Sera-ce suffisant ? Les mois prochains nous le diront.

Quels mécanismes économiques réalistes peuvent être actionnés afin de relancer rapidement l'économie française ?

Philippe Crevel : Le Gouvernement a opté pour un soutien de la demande avec le chômage partiel et une aide en faveur de l’offre avec les Prêts Garantis par l’Etat et les multiples plans sectoriels. Ces mesures permettront sans nul doute une reprise dans les prochaines semaines. Depuis le 11 mai, un frémissement est déjà constaté ; la consommation retrouve progressivement son niveau normal.

Pour conforter la reprise, un dégonflement de l’épargne contrainte durant les deux mois de confinement est nécessaire. Entre 60 et 90 milliards d’euros ont été stockés sur les dépôts à vue et sur les livrets d’épargne. Le retour à un niveau classique d’épargne suppose la restauration de la confiance et une maîtrise du marché de l’emploi. En Allemagne, les pouvoirs publics ont décidé d’abaisser la TVA afin de relancer la consommation. En France, le Ministre de l’Economie s’y est opposé car une telle mesure favoriserait les importations et en outre elle aggraverait le déficit public.

La sortie de crise n’est pas que de nature conjoncturelle. Elle est avant tout structurelle. La France n’arrive pas depuis quarante ans à se transformer. Elle se rigidifie et se vide de sa substance.

La restauration de l’économie française passe comme lors des chocs précédents, 1830, 1871, 1918 ou 1945, par un effort accru au niveau du travail et une mobilisation forte du capital. Il faut aussi jouer la carte de l’innovation. Il est dangereux de soutenir des entreprises qui étaient en difficulté avant crise. Le sauvetage peut être temporaire et peut empêcher la France de se positionner dans les secteurs d’avenir. La Chancelière Angela Merkel a dans son plan de relance décidé de mettre l’accent sur la recherche et l’innovation. Le Gouvernement français devrait supprimer les impôts qui pèsent sur la production, impôts dont la suppression a été, à plusieurs reprises, annoncée mais jamais réalisée. Contrairement à une idée reçue, pour créer des emplois, l’augmentation du temps de travail serait une voie à suivre. Cela aurait un effet direct sur les PME. Il faut aussi

La France devrait également s’engager rapidement dans une débureaucratisation avec un allègement des structures publiques. L’Allemagne en dépendant moins pour la santé a enregistré moins de décès que la France lors de la crise du covid-19. Pour créer un choc, l’instauration d’un Etat fédéral serait à étudier avec des compétences clairement réparties entre les différents acteurs. Aujourd’hui, la superposition des étages institutionnels est une source de gaspillage et de blocage ?

Michel Ruimy : La crise a révélé des fragilités territoriales, qu’elles aient préexisté à elle (bassins industriels) ou été révélées par elle (zones touristiques). Il serait donc bien d’initier un retour de la politique industrielle c’est-à-dire développer l’ancrage économique dans les territoires et préserver les filières déjà présentes. Pour cela, il est nécessaire, tout d’abord, de mettre en place rapidement une véritable stratégie européenne et nationale pour définir les biens et services à produire en priorité sur le continent et défendre ainsi les entreprises stratégiques vitales pour une région ou essentielles pour la souveraineté.

En outre, un des risques les plus importants est le nombre d’entreprises en difficultés voire en faillite. L’Etat ne peut pas tout faire, comme traiter le grand nombre potentiel de défaillances. Il pourrait alors déléguer, de manière exceptionnelle et sous certaines conditions, aux établissements bancaires, du fait des informations sur la santé économique qu’elles possèdent sur leurs clients et sur le tissu économique local, la décision d’instruire la continuité de l’activité d’une entreprise. Si la liquidation est décidée, le dû à l’Etat (taxes, cotisations…) serait réglé en priorité. Si les créanciers doivent abandonner tout ou partie de leur créance pour que l’activité puisse continuer, alors l’Etat, pour montrer qu’il a, au plan économique et social, intérêt à une continuation, devrait abandonner également une partie plus importante de sa créance. Cette option sera difficile à accepter au niveau social. Pourtant, ceci permettrait de préserver les entreprises viables sans subvention de celles qui ne sont pas viables à terme. 

Ensuite, il serait bien de subventionner une partie des salaires dans les secteurs les plus touchés par la crise (tourisme, hôtellerie-restauration, aéronautique, transport aérien) afin de conserver le plus longtemps possible les compétences dans l’entreprise. En effet, il serait peu rationnel qu’un restaurant ferme aujourd’hui pour rouvrir quelques mois plus tard quand la situation reviendra à la « normale ». Concernant le chômage partiel, il conviendrait de maintenir l’indemnisation intégrale de l’État jusqu’à la fin de l’année pour les entreprises les plus touchées par la crise, et son extension à d’autres, au cas par cas, après examen. 

Enfin, la relance pourrait également se faire par la fiscalité. Concernant l’offre, il s’agirait d’exonérer les entreprises des charges reportées et de leur appliquer une franchise fiscale nationale et locale sur les montants à payer jusqu’à la fin de l’année. Dans une logique de soutien à la demande et de verdissement de l’économie, le gouvernement pourrait cibler une baisse de TVA sur la réparation de biens et, plus globalement, sur toutes les activités concernant la transition écologique. On pourrait créer / rétablir momentanément des crédits d’impôt comme, par exemple, encourager les commerces à ouvrir un site de vente en ligne, les industriels à produire en France, les ménages à faire de la rénovation énergétique… Toutes les raisons sont bonnes pour justifier des réductions incitatives à la relance de l’activité.

Voici quelques pistes mais une concertation entre le gouvernement et les corps intermédiaires avec une volonté de relancer et solidifier l’économie pourrait faire émerger d’autres idées. Chacun doit prendre ses responsabilités pour reconstruire la nation. 

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