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Pour quoi le "missile" Emmanuel Macron est-il programmé ?
Pour quoi le "missile" Emmanuel Macron est-il programmé ?
©Pixabay

Jeune et joli (centriste)

Et si le missile Emmanuel Macron était aussi programmé par François Hollande pour atteindre le porte-avion Juppé ?

Mercredi 6 mars, Emmanuel Macron a annoncé le lancement de son mouvement politique "En marche !". Le ministre de l'Economie partage des positions avec Alain Juppé, et pourrait même représenter un danger pour le candidat à la primaire de la droite et du centre, en chassant sur ses terres électorales.

Jean-Daniel Lévy

Jean-Daniel Lévy

Jean-Daniel Lévy est directeur du département politique & opinion d'Harris Interactive.

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Atlantico : Ce mercredi 6 avril, Emmanuel Macron a annoncé la création de son mouvement "En marche !" qu'il ne présente comme "ni de droite-ni de gauche". Le lendemain, Jean-Pierre Raffarin estimait par ailleurs qu'"il n'y a pas d’incompatibilité entre les sensibilités, les deux tempéraments, les deux cultures". Si les deux personnalités sont si proches l'une de l'autre, Alain Juppé ne risque-t-il pas d'être confronté à une nouvelle concurrence sur le terrain qu'il occupe ? Cet apparent rapprochement n'est-il pas plutôt une menace pour l'ancien Premier ministre ?

Jean-Daniel Lévy : Partons de l'hypothèse, dans ce cas-là, qu'Alain Juppé serait le candidat de la droite et que face à lui on retrouve Emmanuel Macron en tant que candidat de gauche – ou à défaut, à la place de François Hollande. On sait qu'une partie des électeurs de droite portent un regard positif à l'égard d'Emmanuel Macron. Sur un échantillon représentatif de cent personnes se déclarant proches des Républicains, ils sont 59 à faire confiance au ministre de l'Economie, dans le cadre de ses différentes prises de position. En outre, parmi l'ensemble des personnalités de gauche, il s'agit de la personnalité préférée des sympathisants de droite. Il y a donc clairement un espace politique.

Cela ne signifie pas pour autant que cet espace se substitue entièrement à celui d'Alain Juppé. En effet, Alain Juppé arrive aujourd'hui à fédérer derrière lui une partie des électeurs de gauche qui sont déçus par François Hollande et jugent qu'il n'est pas, pas plus que sa posture, à la hauteur de la fonction présidentielle. Ces électeurs-là peuvent éventuellement être réconfortés par Emmanuel Macron. Dans le cadre, donc, d'une confrontation hypothétique avec Alain Juppé, Emmanuel Macron a la capacité de récupérer une partie – pas tous – des électeurs de droite (qu'on retrouve notamment dans la jeunesse) ; une partie des électeurs de gauche déçus, qui ne pensaient pouvoir agir qu'avec Alain Juppé. S'il n'est peut-être pas, pour le moment, en mesure de manger le cœur de cible des électeurs d'Alain Juppé, Emmanuel Macron représente un risque pour l'ancien Premier ministre en cela qu'il pourrait potentiellement récupérer une partie de son électorat. Cela étant, jusqu'à présent Emmanuel Macron demeure plus perçu comme une personne qui lance des idées plus que comme un potentiel candidat à l'élection présidentielle.

A l'inverse, dans une situation ou Emmanuel Macron ne serait "qu'un seul" des soutiens de François Hollande, il est important de rappeler qu'une campagne se construit généralement autour d'un candidat, mais également de ses soutiens. Ces soutiens tiennent régulièrement des discours qui diffèrent un minimum de ceux du candidat : ils ont la prétention de compléter l'image autant que les défaillances d'images de ce même candidat. Dès lors, il suffit de constater les défaillances dont souffre François Hollande – son absence de capacité à innover, à exprimer un message de renouveau, d'efficacité plus que de valeurs, etc… – pour comprendre que tout ce qui pourra briser cette image de solitude ne peut que le renforcer. Il en va de même pour ce qui peut apporter une démarche un peu différente, comme c'est le cas d'Emmanuel Macron. Sa présence dans la campagne renforcera forcément François Hollande. Non seulement, il est capable de voler certains des électeurs d'Alain Juppé, mais il est aussi à même de ramener des électeurs autour de François Hollande, en expliquant combien il jouerait un rôle plus important que nous ne l'imaginons pour l'instant auprès de François Hollande.

Sur le papier, il est possible de dire que ce vol de voix d'Alain Juppé par Emmanuel Macron serait significatif. Il est cependant primordial de garder en tête que tout cela dépend énormément de la campagne qui sera menée et qu'il est difficile d'estimer ou de proposer des valeurs chiffrées dans le contexte actuel. Cependant… il suffirait de 2 à 3 points pour mettre en place une tension extrêmement forte : on sait aujourd'hui ce que 2 ou 3 points représentent.

Peut-on voir derrière la création du mouvement "En marche !" une stratégie présidentielle ? Est-ce un moyen, pour François Hollande, d'affaiblir Alain Juppé ? En quoi cette stratégie peut-elle être efficace ? Quelles sont ses limites ?

Il y a, à l'évidence et d'une manière ou d'une autre, une stratégie politique derrière le lancement de l'appareil d'Emmanuel Macron. Il est en revanche plus difficile de dire s'il s'agit là d'une stratégie électorale menée par Emmanuel Macron pour Emmanuel Macron, d'une stratégie plus présidentielle, pour lui ou pour François Hollande… Bien malin qui peut répondre à cela. Néanmoins, il est absolument certain que la dynamique qu'il a créé autour de lui accentue l'effet de focale qui se met en place autour de lui. Aujourd'hui, il est désormais possible de le voir comme un candidat potentiel à la prochaine élection présidentielle quand ça n'était pas envisageable avant-hier. Cela va bien plus loin que seulement affaiblir Alain Juppé, dont nous savons maintenant qu'il pourrait lui voler des voix. 

Le vrai risque, pour François Hollande comme pour Emmanuel Macron, réside dans le fait que ce mouvement ne soit guère plus d'un discours dont le seul enjeu soit celui de l'accès au pouvoir. Il est assez surprenant, à l'écoute du discours d'Emmanuel Macron, de constater qu'il parle de lui, de pourquoi il met en place le mouvement "En marche !", mais de ne s'exprimer à aucun moment sur ce qu'est exactement ce nouveau mouvement politique.


Finalement, dans quelle mesure Alain Juppé peut-il se protéger d'Emmanuel Macron ? Une opposition frontale entre les deux hommes serait-elle tenable pour l'un et l'autre ? Inversement, et en cas de succès, quelles sont les risques pour François Hollande de voir Emmanuel Macron se renforcer encore ?

Clairement, il n'est jamais évident de tenir une position tendue ou frontale. Cela étant, Emmanuel Macron s'est aussi construit en politique comme étant quelqu'un de sympathique et il n'est donc pas dans l'obligation de s'ancrer dans une certaine forme d'animosité à l'égard d'Alain Juppé. En outre son principal enjeu n'est pas tant d'attaquer des éventuels contradicteurs que de parvenir à trouver une certaine crédibilité sur un discours de société. Aujourd'hui, il ne l'est que sur un discours d'ordre économique.

Rappelons également qu'Alain Juppé dispose de certaines armes contre Emmanuel Macron. La question de la présidentielle ne se pose évidemment pas que sur la question du caractère le plus sympathique mais aussi sur celle de qui sera le plus capable. Or, Alain Juppé est ancien Premier ministre, ancien ministre des Affaires Etrangères, ancien responsable d'une importante formation politique… en bref, il a de la bouteille. Ce que n'a pas, aux yeux des Français, Emmanuel Macron. La dimension de la compétence, issue du vécu, penche donc en faveur d'Alain Juppé. On pourrait penser qu'Emmanuel Macron incarne plus le renouveau politique, mais le fait est que l'ancien Premier ministre peut également y prétendre en cela qu'il revient, qu'il donne le sentiment de ne pas répondre à une volonté d'obtention d'un pouvoir politique ; et qu'il n'a pas été marqué, même par les événements de 1995. D'un côté, donc, on retrouve Alain Juppé qui incarne l'expérience, la compétence et une partie de renouveau. De l'autre on retrouve Emmanuel Macron qui apparait comme le renouvellement à proprement parler mais manque encore d'expérience.

Les risques pour François Hollande, par ailleurs, sont réels. Le plus important de ceux-ci, c'est celui de l'isolement. Il n'est pas impossible que, poussé par l'opinion, Emmanuel Macron soit soutenu par les Français, puis par le Parti Socialiste… laissant François Hollande seul. Ce qui contribuerait également à renforcer plus encore Emmanuel Macron. Avant 2014, personne ne connaissait Emmanuel Macron. Aujourd'hui, il est clairement identifié, il existe politiquement ; et il laisse entendre qu'il pourrait jouer un rôle dans le cadre de l'élection présidentielle. Tout ceci contribue aussi à le renforcer.

D'autres candidats, à droite, pourraient-ils être affectés par cette stratégie ? François Fillon, qui assume une ligne libérale, est-il également dans le viseur d'Emmanuel Macron ? 

François Fillon pourrait effectivement être touché. C'est aussi le cas de Bruno Le Maire, bien que pour les deux candidats – encore une fois – il serait très difficile d'estimer à quel point ils souffriraient d'une montée d'Emmanuel Macron. Nous ne sommes pas du tout dans une situation permettant ce genre d'analyse : il y a bien trop d'inconnues pour y parvenir.

Le fait est qu'Emmanuel Macron a un certain poids sur le plan économique, mais pas seulement : il propose d'agir et va en ce sens dans ses déclarations. Pour beaucoup de Français, il donne le sentiment de vouloir décloisonner la société. C'est aussi une question d'attitude, d'autant plus qu'il ne se présente pas comme un candidat de gauche à proprement parler.

 

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