Et si le dernier baromètre de la confiance politique révélait en creux qu’Emmanuel Macron avait (à l’insu de son plein gré) désintoxiqué les Français de leur dépendance à l’Etat ?<!-- --> | Atlantico.fr
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Emmanuel Macron lors d'une émission politique dans le cadre de la campagne présidentielle.
Emmanuel Macron lors d'une émission politique dans le cadre de la campagne présidentielle.
©Ludovic MARIN / AFP

Chérie, j’ai rétréci l’Etat

Les Français sont en train de considérer que le bonheur est entre leurs mains et pas entre celles de ceux qui les gouvernent, selon les résultats de la vague 14 du Baromètre de la confiance politique réalisé par OpinionWay pour le CEVIPOF. L’individualisme va-t-il supplanter le modèle social français ?

Luc Rouban

Luc Rouban

Luc Rouban est directeur de recherches au CNRS et travaille au Cevipof depuis 1996 et à Sciences Po depuis 1987.

Il est l'auteur de La fonction publique en débat (Documentation française, 2014), Quel avenir pour la fonction publique ? (Documentation française, 2017), La démocratie représentative est-elle en crise ? (Documentation française, 2018) et Le paradoxe du macronisme (Les Presses de Sciences po, 2018) et La matière noire de la démocratie (Les Presses de Sciences Po, 2019), "Quel avenir pour les maires ?" à la Documentation française (2020). Il a publié en 2022 Les raisons de la défiance aux Presses de Sciences Po. 

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Atlantico : La situation économique, la crise politique, l’effondrement des services publics, la crise de l’énergie etc. semblent former une tempête parfaite et  pourtant on observe un surprenant rebond d’optimisme et de confiance dans l’avenir.  Comment expliquer le paradoxe qui semble se dessiner dans les réponses à votre enquête ?

Luc Rouban : On remarque en effet une hausse sensible de la proportion des enquêtés français répondant que leur état d’esprit actuel est à la sérénité (plus 15 points par rapport à 2022) au bien-être (plus 14 points) et même à la confiance (plus 8 points). Cela étant, il faut bien comprendre que les questions portent sur l’état d’esprit personnel des enquêtés, pas sur le regard qu’ils portent sur la vie politique. Ensuite, il ne faut pas seulement se focaliser sur la hausse des proportions depuis l’année dernière, il faut aussi prendre en considération les niveaux moyens qui restent très bas : au total, par exemple, la proportion d’enquêtés français disant qu’ils sont sereins est de 28% contre 30% en Italie mais 44% en Allemagne et même 48% au Royaume-Uni qui n’a rien à envier à la France en ce moment en matière de crise sociale, de blocage des services publics et de revendications pour le pouvoir d’achat. On voit donc se dissocier le regard que l’on appelle en sociologie « égotropique » (tourné vers la personne) et le regard « sociotropique » (tourné vers l’espace public ou la société). Donc, ce que mesurent ces questions c’est la confiance en soi, pas en l’avenir de la France, ce qui peut vouloir dire soit que certains estiment avoir suffisamment de ressources économiques ou sociales pour échapper au destin commun national soit qu’ils se détachent de ce destin commun et reprennent leur bâton de marcheurs solitaires. Il est vrai que la proportion d’enquêtés se disant sereins passe de 26% dans les catégories populaires à 28% dans les catégories moyennes puis à 38% dans les catégories supérieures.

L’effondrement général de la confiance dans les institutions marque-t-il une réalisation que l’Etat ne peut pas/plus tout ?

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Le problème vient du fait que l’effondrement du niveau de confiance dans les institutions ne touche pas que l’État. On est même surpris de voir que les autorités locales, qui bénéficient toujours d’une image positive, font l’objet d’une importante perte de confiance : moins 10 points pour le conseil municipal, moins 9 points pour le conseil régional, moins 8 points pour le conseil départemental. Cela traduit une mise à distance générale de toutes les institutions politiques, qu’elles soient nationales (l’Assemblée nationale perd 10 points et en moyenne seuls 28% des enquêtés lui font confiance) ou locales. L’idée qui émerge n’est pas tant que l’État ne peut pas tout, ce que l’on sait depuis longtemps notamment avec la décentralisation, mais surtout que le politique ne peut pas tout et qu’à la perte de souveraineté économique s’ajoute le discrédit des mécanismes de la démocratie représentative qui reste coincée dans un jeu de rôles défini une fois tous les cinq ans. Et comme la démocratie directe et le recours gaullien au référendum ont été écartés depuis longtemps, il ne reste plus du politique qu’une opposition stérile entre manœuvres au Palais-Bourbon et les manifestations dans les rues. En d’autres termes, le champ du politique s’est rétréci et obéit désormais à la logique arithmétique des élections présidentielle et législatives. On fait de la politique mais on ne sait plus « faire politique » en écoutant ce que disent les citoyens ou les corps intermédiaires. Sinon, le noyau dur de la confiance reste toujours porté par les services publics dont les Français attendent toujours beaucoup (78% des enquêtés ont confiance dans les hôpitaux, 77% dans la gendarmerie, 69% dans la police).

Les Français sont-ils en train de considérer que le bonheur est entre leurs mains et pas entre celles de ceux qui les gouvernent ? Est-ce un vivons heureux, vivons en retrait de la société, dans la sphère privée et en autonomie relative par rapport à l’Etat ?

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On peut penser effectivement que derrière la colère assez générale suscitée par la réforme des retraites transparaît surtout une forme de résignation face à un pouvoir politique qui s’est à la fois mis à distance d’une majorité de citoyens et mis surtout à l’écoute de l’Union européenne ou des marchés financiers. L’offre politique ambiguë du macronisme, née de la déliquescence autant du PS que de LR, a fini par jouer sur la demande politique qui s’est investie autant dans la protestation que dans la radicalité sans que ni l’une ni l’autre de ces solutions ne se soit d’ailleurs avérée efficace. On est entré dans l’ère de la politique du fait accompli. Il en résulte un libéralisme par défaut et un investissement fort dans la vie privée comme dans le développement d’activités sociales autonomes comme le montre du reste assez bien la multiplication du travail associatif dans tous les domaines. Le problème tient au fait que ce libéralisme par défaut se heurte à la tradition unilatérale de l’État en France mais un État qui, en conséquence, perd de son efficacité puisque ses politiques se heurtent à la résistance au moins passive des administrés.


L’individualisme va--t-il au final avoir la peau du modèle social français ? L’Etat peut-il se remettre de cet effondrement généralisé de la confiance dans les institutions ?

L’une des grandes questions est de savoir si la France reste toujours le pays de l’égalité et de la solidarité, les deux ressorts de l’État-providence qui permettent d’effectuer une redistribution de masse de la richesse économique comme en témoigne le taux de prélèvements obligatoires. Le Baromètre de la confiance politique nous offre une autre image des Français qui semblent bien moins enclins que les Allemands, les Italiens et même les Britanniques à « prendre aux riches pour donner aux pauvres » afin d’assurer la justice sociale. Si l’État devient inefficace car trop unilatéral, on ne doit pas s’étonner que les citoyens refusent de payer davantage. Et c’est sans doute ici que le RN joue une carte maîtresse en proposant de réduire l’État-providence aux seuls nationaux, ce qui lui permet et de proposer une réduction des charges sociales et de fermer davantage les frontières aux flux migratoires, une fermeture plébiscitée en France (63% en France contre 56% en Allemagne et 51% en Italie et au Royaume-Uni). Quant à la solidarité, on observe que la moitié des enquêtés français considèrent qu’une société juste est celle où « l’on rémunère davantage celui qui travailler plus et mieux » alors que l’autre moitié estime au contraire que la justice implique de réduire les écarts entre les revenus. L’idée selon laquelle la France est toujours « le pays où règne le mythe égalitaire » semble donc bien dépassée. Sur le fond, le libéralisme par défaut nourrit alors l’égoïsme qui mène à l’anomie et aux choix politiques radicaux. Et la boucle est bouclée.

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