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©KIM Won Jin / AFP

Le point de vue de Dov Zerah

Et si la Corée du Nord envahissait le Sud ?

La semaine dernière, je me suis lancé dans un exercice périlleux : essayer de repérer les futurs événements susceptibles de perturber les relations internationales. L’un d’entre eux est la perspective d’une invasion de la Corée du Sud par le Nord. Avant d’examiner ce scénario, faisons un bref rappel historique.

Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée dans le financement du secteur privé et censeur d'OSEO.

Auteur de sept livres et de très nombreux articles, Dov ZERAH a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), à l’ENA, ainsi qu’à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC). Conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine de 2008 à 2014, et à nouveau depuis 2020. Administrateur du Consistoire de Paris de 1998 à 2006 et de 2010 à 2018, il en a été le président en 2010.

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À partir de 1876, le Japon s’est intéressé à la péninsule coréenne et a imposé des traités inégaux. Avec le traité de Portsmouth de 1905 qui a clos la guerre russo-japonaise, les Japonais établissent un protectorat qui a conduit à l’annexion, par un traité d’août 1910.

Durant 35 ans, le Japon a eu une colonisation très dure ; la Corée a été :

  • Un réservoir de main d’œuvre avec une population de 14 millions en 1910, 25 en 1944. Plus de 200 000 Coréens ont été engagés de force dans l’armée japonaise, plus de 100 000 Coréennes ont été des « femmes de réconfort », des esclaves sexuels pour les militaires japonais, des Coréens ont été utilisés comme cobayes… ;
  • Une mine de matières premières avec les richesses minières du Nord, les abondantes ressources hydro-électriques… ;
  • Un grenier de produits agricoles. Les Japonais ont modernisé l’agriculture coréenne en augmentant les surfaces cultivées, en généralisant la culture de riz et en introduisant de nouvelles cultures comme le maïs et le millet… mais l’essentiel de la production était exporté au Japon, alors que la malnutrition s’était développée en Corée.

La colonisation a entrainé une résistance populaire et une terrible répression.

Après le lancement des deux premières bombes nucléaires, les 6 et 9 août 1945 sur Hiroshima et Nagasaki, le Japon s’est rendu sans condition. Libérée après la capitulation japonaise, la Corée a été divisée et est devenue un des premiers théâtres de la guerre froide. Engagé dans une course poursuite pour occuper le terrain, TRUMAN et STALINE se sont néanmoins rapidement entendus pour établir une ligne de démarcation. Dans la nuit du 10 au 11 août, deux officiers américains, simplement en regardant une carte, ont proposé la ligne rectiligne du 38ème parallèle ! Elle a été choisie car elle a la vertu de la simplicité, Séoul est au Sud et que le partage en superficie est équilibré, 99 000 km² pour le Sud, 122 pour le Nord.

L’arbitraire de cette ligne de démarcation qui est devenue une frontière rappelle l’épisode de la création de la Jordanie par Winston CHURCHIL. La conférence de San Remo en avril 1920 a confié aux Britanniques le mandat sur la Palestine. Un an plus tard, pour préciser que le foyer national juif dont le principe est alors consacré, ne peut s’appliquer au-delà du Jourdain, Winston CHURCHIL a créé, en un après-midi, la Jordanie en reconnaissant Abdallah comme émir de Transjordanie. Ce ne sont pas les seules frontières fixées arbitrairement ; l’Afrique en offre de nombreux exemples.

Ce choix du 38ème parallèle a entrainé la partition de nombreux villages, installations, voies ferrées… « La libération » de l’occupant japonais avait mal commencé, les Coréens ont payé les fautes japonaises.

En 1950, les Nord-Coréens ont cru déceler un désintérêt américain à l’égard de la péninsule, et cherchent à profiter d’une supériorité militaire vis à vis du Sud. Le 25 juin 1950, les troupes nord-coréennes ont franchi le 38ème parallèle et, en trois mois, ont envahi presque toute la péninsule. Profitant d’une absence soviétique et du fait que le siège chinois était alors occupé par Taïwan, les États-Unis ont obtenu un mandat de l’ONU pour intervenir. Ils ont débarqué le 10 août 1950 et ont repris l’avantage sur le terrain jusqu’à l’intervention chinoise en fin d’année ; le corps expéditionnaire emmené par les États-Unis s’est replié derrière le 38ème parallèle. La situation s’est alors figée, et en juillet 1951, des discussions ont été entamées. Il a fallu attendre le 27 juillet 1953 pour avoir la signature d’un simple accord de cessez-le-feu ; aucun traité de paix n’est depuis intervenu.

La guerre a été terrible. En trois ans, les Américains ont largué plus de bombes que durant la seconde guerre mondiale. Deux millions de Coréens ont péri ; 36 000 GI sont morts.

Ce match nul a entrainé une exacerbation des antagonismes entre les deux États. D’un côté, le Nord est devenu une dictature communiste et héréditaire avec un culte de la personnalité affirmé, consacrant ses ressources à une course à l’armement notamment nucléaire tout en n’hésitant pas à affamer sa population. De son côté, le Sud s’est progressivement transformé en une démocratie libérale avec un développement économique exceptionnel qui en a fait « un des quatre dragons » (avec le Japon, Hong Kong et Singapour)

L’occasion manquée de 2000. En octobre de cette année, plusieurs pays européens dont le Royaume Uni ont ouvert une ambassade à Pyongyang. Le Nord cherchait à sortie de son isolement, Madeleine ALBRIGHT, secrétaire d’État américain, a eu des discussions, un voyage de Bill CLINTON a été envisagé… mais la parenthèse a été vite refermée par Georges BUSH Jr. Ce fut la dernière opportunité de bloquer, par la négociation, le programme nucléaire nord-coréen.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, Barack OBAMA n’a pas repris le dossier. C’est Donald TRUMP qui a eu le courage de se saisir du témoin.

La première rencontre de Singapour, en juin 2018, entre Donald TRUMP et Kim JONG-UN a peut-être permis de tourner la page d’une période marquée par les essais balistiques et nucléaires nord-coréens et l’escalade verbale entre les deux présidents. L’espoir soulevé a été immense, mais la déception du second sommet de Hanoï a été inversement proportionnelle.

L’échec de Hanoï est le résultat inéluctable de l’extrême personnalisation de la négociation. Qui peut croire qu’il eût été possible d’effacer soixante ans de divergences en huit mois de contacts et deux sommets présidentiels ? Le cap pouvait être fixé avec un deal au sommet proposant un troc entre dénucléarisation d’une part, et levée des sanctions ainsi qu’un plan d’aide d’autre part. Mais, il fallait le temps à la diplomatie traditionnelle de poser le tout par écrit, et de chasser le diable qui se niche dans les détails.

À Hanoï, Donald TRUMP a compris qu’il avait lâché à Singapour la proie de la reconnaissance internationale pour l’ombre de vagues déclarations sur une dénucléarisation incertaine. Il n’a pas hésité à affronter l’échec plutôt que de s’engager dans la voie d’un accord bâclé. Que pourrait faire de mieux Joe BIDEN ? L’arme nucléaire nord–coréenne est un fait accompli et irréversible ; le régime nord-coréen ne lâchera jamais son assurance tous risques. Mais sans accord, les sanctions demeureront, même si leur efficacité est largement écornée par les transgressions chinois et russes, et Pyongyang n’aura aucune aide économique.

Il est vraisemblable que le statu quo perdure sauf si la situation économique nord-coréenne se détériore et que la tentation des richesses du Sud conduise le Nord à aller les chercher, comme en son temps, Saddam HUSSEIN qui avait essayé de prendre possession du Koweït. N’oublions pas qu’en 2018, le PIB nord-coréen égalait 2 % de celui du Sud, et que le sud-coréen était 26 fois plus riche que son voisin nordiste.

À la différence de 1950, l’ONU ne prendrait pas partie. Il est inconcevable que la Russie la Chine approuve toute intervention militaire. Sans autorisation du Conseil de sécurité, il n’y aurait aucun corps expéditionnaire avec des Britanniques ou des Français. Même s’il est directement menacé, le japon aurait du mal à intervenir eu égard le passif historique entre les deux pays.

Que pourraient faire les Américains ? Tétanisés par les « deux guerres de trop » de l’Afghanistan et d’Irak, cette dernière sans accord de l’ONU, les États-Unis pourraient bien ne pas réagir. Nonobstant certains accords, Washington aurait du mal à intervenir pour au moins deux raisons :

  • La Corée du Nord disposerait d’engins balistiques intercontinentaux susceptibles de toucher le territoire américain. Ce serait l’engrenage de l’apocalypse.
  • Parallèlement, il est peu probable que Pékin et Moscou ne réagisse pas. N’oublions pas que Washington n’a pas recouru à l’arme nucléaire en 1950-53, quelle que fût son avance technologique à l’époque.

Cette situation d’impuissance donne de grandes marges de manœuvre à des dirigeants déterminés comme POUTINE, ERDOGAN, Ali KHAMENEI, Hafez El ASSAD ou Kim JONG UN…

Plus généralement, la communauté internationale doit apprendre à vivre avec deux courses à l’armement nucléaire, celle de la Corée et celle de l’Iran souvent aidée, accompagnée par Pyongyang.

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