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Les attentats de Bangkok qui ont fait une vingtaine de morts et plus de 140 blessés.
Les attentats de Bangkok qui ont fait une vingtaine de morts et plus de 140 blessés.
©Reuters

Unicité brisée

Et si l’attentat de Bangkok précipitait la Thaïlande dans le chaos ?

Au lendemain du lundi 17 août des attentats de Bangkok qui ont fait une vingtaine de morts et plus de 140 blessés, les autorités thaïlandaises ont blâmé un potentiel partisan du précédent gouvernement, avant de revenir sur ces propos. La Thaïlande est aujourd'hui dans une situation très confuse, où le chaos politique profite à qui parvient à le récupérer.

Sophie Boisseau du Rocher

Sophie Boisseau du Rocher

Sophie Boisseau du Rocher est docteur en sciences politiques, chercheure associée au Centre asie IFRI. Elle travaille sur les questions politiques et géostratégiques en Asie du Sud-Est.

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Atlantico : Le lundi 17 aout 2015, Bangkok essuyait un sévère attentat. Une bombe, abandonnée dans le temple bouddhiste d’Erawan a fait 20 morts et 140 blessés. Dès le lendemain, les autorités ont pointé  du doigt l’action d’un potentiel partisan du gouvernement passé, avant de se rétracter. Fondamentalement, qui pourrait tirer un quelconque intérêt de la confusion qui règne en Thaïlande, à la suite des attentats ?

Sophie Boisseau du Rocher : Plusieurs groupes profiteraient du désordre qui s'amplifie depuis l'arrivée de la junte en mai 2014. D'abord, la junte elle-même qui tirerait parti des tensions créées pour serrer un peu plus les règles d'un jeu politique déjà très contrôlé  (muselage des médias, de la liberté d'expression, de la liberté de rassemblement...). Ensuite, l'opposition qui pourrait montrer ainsi que la sécurité n'est pas assurée, que les problèmes ne sont pas résolus et qu'il est temps de repasser au mode combat. Un chaos permettrait de rebattre complètement les règles du jeu politique local.
La population thaïlandaise est excessivement lasse de ces parties de ping-pong politiciennes dont elle fait les frais. Non seulement la situation sécuritaire s'est dégradée sur l'ensemble du pays, non seulement l'économie est en mauvais état (1% de croissance en 2014) mais surtout le problème politique de fond, l'accès équitable aux règles et mécanismes démocratiques, n'est pas traité, voire il s'est aggravé. 

La Thaïlande est un pays politiquement très divisé que seule la figure du Roi semble encore fédérer. Faut-il s’attendre à une récupération politique de l’attentat par la junte afin de justifier un durcissement de son action ?

Le roi apparaît plus fragile que jamais (il se remet doucement d'une hydrocéphalie) et la question de sa succession ajoute un facteur d'incertitude qui éloigne les Thaïlandais de toute rationalité. Il est considéré comme un père et un protecteur pour le royaume; sa disparition va créer un vide réel qui pourrait être exploité par certains. La junte, on l'aura compris, est discréditée car elle n'a rien réglé depuis sa prise de pouvoir le 22 mai 2014; les mesures autoritaires adoptées, l'emprisonnement abusif des membres de l'opposition (en utilisant le prétexte du crime de lèse-majesté) ou les reports successifs des élections inquiètent. Même le Conseil privé du roi, qui avait pourtant avalisé le coup d'Etat, s'impatiente. L'Armée et la Police sont divisées. Le népotisme revient en force (le général Prayuth a annoncé le 12 août dernier son intention de nommer au poste très convoité de Chef des Armées son plus jeune frère). Au début du mois d'août, des députés qui siégeaient dans l'ancienne Assemblée (sous le gouvernement de Yingluck Shinawatra) ont été interdits de vie politique par l'actuelle Assemblée nationale (nommée par le pouvoir).  On pourrait continuer la liste: la Thaïlande semble s'enfoncer dans une crise politique régressive alarmante. Comme si ses dirigeants (toutes tendances confondues) n'avaient retenu aucune leçon des quinze dernières années et n'avaient comme horizon que leurs propres intérêts à court terme. Dans ce contexte, il me semble quand même que la marge de manœuvre du gouvernement se réduit et qu'il pourrait bientôt être confronté à des gestes de défis de la population. La Thaïlande se trouve dans une situation identique à celle de 2007 quand les militaires ont réalisé qu'ils ne pouvaient régler la crise politique structurelle. En plus dramatique aujourd'hui: l'attentat du 17 août a fait basculer le royaume dans un seuil de violence et de potentiel chaos jamais atteint précédemment.

En mer de Chine et en Asie du Sud-Est, la Chine étend de plus en plus son influence. Cela représente-t-il un risque ou une tension particulière pour la Thaïlande ? Dans quelle mesure est-ce que le climat international peut-il influer sur le comportement des différentes « factions » au sein du Royaume ?

Critiqué pour ses méthodes autoritaires aux Etats-Unis, le général Prayuth s'est tourné vers la Chine, beaucoup plus compréhensive à l'égard des dérives actuelles. Le président Xi Jinping a, à plusieurs reprises, rencontré le général Prayuth. Les visites officielles sont nombreuses dans les deux sens et les affaires fonctionnent bien même si les manières chinoises heurtent de nombreux Thaïlandais. Il est évident que cette orientation diplomatico-sécuritaire inquiète certains hauts représentants de l'Armée qui l'estiment dangereuse ; elle constitue un facteur de tensions supplémentaire au sein même de l'institution la plus influente en Thaïlande aujourd'hui. 

Suite au ralentissement économique chinois et à la hausse du dollar, d'autres pays de la zone, comme le Vietnam et la Malaisie, ou encore l'Indonésie, sont également confrontés à une situation difficile. Une déstabilisation de la région est-elle envisageable, sur le modèle de la crise de 1997 ?

Une déstabilisation de la zone, oui peut-être, mais pas sur le modèle de 1997. La crise pourrait avoir deux origines: d'une part une dépendance croissante à l'égard de l'économie chinoise, qui elle-même présente d'inquiétants signes de faiblesse; or la Chine ne viendra pas au secours de l'Asie du Sud-Est. D'autre part, la lutte (politique) entre des intérêts conservateurs et des aspirations démocratiques. Dans les pays qui tentent de respecter les nouvelles règles du jeu comme l'Indonésie, la situation est quand même plus stable. C'est quand le pouvoir se crispe sur les intérêts acquis (Malaisie par exemple ou Thaïlande) que les risques paraissent importants car les sociétés civiles doutent des contorsions politiques de leurs dirigeants.

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