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La Chine oblige les commerçants musulmans à vendre de l’alcool et des cigarettes.
La Chine oblige les commerçants musulmans à vendre de l’alcool et des cigarettes.
©Reuters

Coercition

Et pendant ce temps-là, la Chine oblige les commerçants musulmans à vendre de l’alcool et des cigarettes

Dans l'intention "d'affaiblir" l'islam, les autorités chinoises d'une ville de la province du Xinjiang ont décidé de forcer les commerçants de la minorité ouïghoure à vendre des produits proscrits par leur religion.

Emmanuel Lincot

Emmanuel Lincot

Professeur à l’Institut Catholique de Paris et Chercheur-associé à l’Iris, Emmanuel Lincot est sinologue. Son dernier ouvrage, écrit avec Emmanuel Veron est La Chine face au monde : une résistible ascension (éditions Capis Muscat). Il est également l'auteur de Chine, une nouvelle puissance culturelle ? Sharp Power et Soft Power aux éditions MkF et de Géopolitique du patrimoine. L’Asie d’Abou Dhabi au Japon aux éditions MkF.

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Atlantico : Comment les autorités du Xinjiang, province de l’extrême nord-ouest chinois, en sont-elles arrivées à forcer, sous peine de fermeture, les restaurateurs et les commerçants à vendre un minimum de cinq marques différentes d’alcool et de cigarettes et à en faire la promotion pour lutter contre l'extrémisme religieux ? Pourquoi prendre des mesures si radicales ?

Emmanuel Lincot : Ces mesures s’inscrivent dans un contexte de tensions très vives entre communautés Han et Ouïghour. Premièrement, le gouvernement central est hanté par le spectre d’un éclatement du cadre national, sur le modèle de l’Union Soviétique. Xi Jinping n’est pas Gorbatchev et entend le faire savoir. Deuxièmement, si une partie de la communauté ouïghoure - celle de la diaspora notamment - a pu se réjouir de la chute des dictatures arabes, Pékin continue de soutenir sans réserve les régimes qui ont pu se maintenir dans la tourmente, je pense en particulier à celui d’Assad en Syrie. Divergence de vues donc. Troisièmement, l’islam soufi - traditionnellement ancré dans les pratiques ouïghoures - est, de l’avis même des meilleurs spécialistes tels que Rémy Castets, violemment persécuté. Fermeture des tombeaux des Saints, mise sous surveillance étroite des confréries soufies, vexations de toutes sortes allant jusqu’à interdire le port de la barbe…Tout cela concourt à une montée en puissance de la subversion. Pékin a condamné à la prison à vie, en septembre dernier, l’une des figures les plus modérées de l’intelligentsia ouïghoure, Ilham Tohti, qui en avait appelé, dans un article publié sur un site hébergé aux Etats-Unis, à un plus grand respect du multiculturalisme au Xinjiang. Cette condamnation, qui paraît disproportionnée, montre que la radicalisation se retrouve de part et d’autre et laisse peu d’espoir à une réconciliation ou à une solution pacifique entre Pékin et la communauté ouïghoure. Forcer les commerçants musulmans à vendre de l’alcool et des cigarettes revient à imposer des marqueurs identitaires qui ne sont pas les leurs.

Les Ouïghours, peuple turcophone et musulman sunnite, sont-ils menacés ?

Sur la longue durée, la stratégie de peuplement Han du Xinjiang entre dans une logique qui, contrairement à la croyance, largement répandue en Occident, ferait de la Chine et des Han, une puissance qui se serait caractérisée par une histoire non hégémonique. La toponymie même des villes en Chine nous prouve le contraire ! Expansionniste, la Chine n’a jamais cessé de l’être en s’imposant par les armes et la culture, chinoise s’entend. Cette stratégie est la même que celle employée en Mongolie intérieure ou au Tibet. Des identités complexes sont en train de naître, des stratégies de résistance aussi, par le biais de la diaspora, qui comprend, pour les Ouïghours, autant de membres qu’il en existe au Xinjiang. Dire par conséquent que les Ouïghours sont menacés dans leur intégrité cela me paraît évident. Toutefois, à moins d’un massacre de masse, je ne vois pas comment les Chinois pourraient venir à bout de leur singularité.

Les tensions créées par une série d'attentats et d'actions violentes depuis quelques années sont-elles en cause ?

Canton, Kunming mais aussi Pékin ont déjà été frappés par des attentats ouïghours. Donc le Xinjiang n’est pas la seule région à risque. Zhang Chunxian, Secrétaire du Parti Communiste de la province du Xinjiang, déclarait, le 2 juillet 2013 que de « violentes activités terroristes étaient devenues une réelle menace pour la stabilité ». Xi Jinping a récemment réitéré le fait que la sécurité était un enjeu prioritaire et national. Il y a près de deux ans déjà, le 1° juillet 2013, le Global Times, journal anglophone publié en Chine, citait l’ambassadeur de Syrie à Pékin, selon lequel plus de 30 militants indépendantistes ouïghours avaient été formés aux techniques de la guerilla par des rebelles de son pays. La menace est donc réelle et sérieuse. Elle s’amplifie. Le risque serait que l’islamisme touche d’autres populations de confession musulmane présentes en Chine. Et je pense bien sûr aux Huis. Toutefois, les Huis ont su construire une synergie avec l’Etat-parti, comme l’a montré Jérôme Doyon, qui n’a pas son équivalent avec les milieux ouïghours. Il convient donc de nuancer toute forme d’amalgame. En revanche, je pense que l’Europe et la France devraient davantage coopérer avec la Chine dans la lutte contre le danger islamiste international. Elles ne le font pas assez. Non plus avec les Japonais qui, on l’ignore trop souvent, ont l’avantage d’avoir sans doute les meilleurs spécialistes de l’Asie centrale au monde, pour des raisons historiques déjà anciennes, dans le domaine académique tout au moins. Si Pékin prend de telles mesures d’exception c’est que la conjoncture lui est médiatiquement et globalement favorable.

La Chine n'est donc pas épargnée par la question des extrémismes religieux ?

Au contraire. C’est bien parce que la Chine est l’une des sociétés les plus globalisées du monde qu’elle ne peut échapper à des phénomènes de radicalisation religieuse. Ainsi, l’influence de talips et de militants visant une alliance avec les mouvements jihadistes internationaux et pakistano-afghans est indéniable. Ces mouvements ont été fédérés au sein d’un courant, le Mouvement islamique du Turkestan oriental (MITO), structuré en 1997 par Hassan Makhsum, mort depuis. L’affaiblissement de ce courant, dû au harcèlement des services du contre-espionnage chinois, semble avoir connu toutefois une vigueur nouvelle au contact de djihadistes ouzbeks venus se former dans le nord de l’Irak. Statistiquement parlant, il faut être très prudent sur les chiffres concernant le nombre de combattants ouïghours au sein des structures terroristes internationales. Pékin a sans doute intérêt de surenchérir le phénomène pour accélérer la répression dans une région où, rappelons-le, les tensions entre factions rivales au sein du Parti Communiste restent par ailleurs particulièrement importantes.

Qu'est-ce que cela dit sur la façon dont la Chine gère les extrêmismes ?

Pékin fait encore le pari d’un développement économique de la région pour éradiquer le phénomène terroriste et acheter ainsi la paix sociale. La visite, le 20 avril dernier, du président Xi Jinping au Pakistan voisin répondait à cet objectif. Outre les 46 milliards de dollars d’aide annoncés par Pékin auprès du gouvernement d’Islamabad, l’intérêt de la Chine pour cette partie méridionale de l’Asie centrale s’est accru avec le retrait annoncé des forces de l’OTAN en Afghanistan. La volonté d'endiguer les phénomènes de contagion islamiste radicale s’est traduite par le déploiement d’une diplomatie chinoise très active auprès des pays membres non seulement de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) mais aussi ceux du « Processus d’Istanbul » dont l’une des plus récentes réunions s’était tenue à Tianjin, en marge de la visite du nouveau Président afghan Ashraf Ghani, dans la capitale chinoise, à l’automne dernier. Cette politique emploie tous les leviers d’une approche qui se veut à la fois multilatérale et bilatérale.

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