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Depuis l'annonce du séisme qui a secoué le Népal ce samedi, le bilan humain ne cesse de s'alourdir.
Depuis l'annonce du séisme qui a secoué le Népal ce samedi, le bilan humain ne cesse de s'alourdir.
©Reuters

Désir de morts

Et le bilan s’alourdit au Népal (et ailleurs) : notre étrange tendance aux surestimations des pertes humaines

A la suite du violent séisme de ce samedi 25 avril, les bilans humains ne cessent de s'alourdir et on annonce un nombre de victimes qui pourrait atteindre les 10 000. L'expérience montre qu'en réalité, les bilans des catastrophes naturelles sont bien souvent revus à la baisse quelques mois plus tard.

Rony Brauman

Rony Brauman

Médecin de formation, ancien président de Médecins sans Frontières.

Auteur de plusieurs ouvrages sur la médecine, l'humanitaire et les grands conflits.

 

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Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico : Depuis l'annonce du séisme qui a secoué le Népal ce samedi, le bilan humain ne cesse de s'alourdir et des chiffres de plus en plus élevés sont annoncés. Faut-il y voir une forme de fascination pour les bilans morbides ?

Rony Brauman : Je crois qu'il faut d'abord y voir une fascination pour les bilans chiffrés. Nous avons tous ce réflexe immédiat de mettre sur une échelle de gravité quantitative les événements auxquels nous sommes confrontés. La première question devant un événement brutal comme celui-ci, c'est : "Combien de victimes ? Combien de morts ? Combien de maisons détruites ?". On attache autant d'ampleur à la mesure qualitative de la catastrophe qu'à sa mesure chiffrée. Les autorités sont presque enjointes de répondre aux journalistes – et ce n'est pas du tout une critique des médias. Naturellement, quelques heures ou quelques jours après la catastrophe, nous n'avons que des bilans provisoires établis de manière totalement hasardeuse, par exemple en appliquant  un coefficient à la population touchée par le séisme. On se penche sur un quartier et on évalue combien de personnes ont pu être tuées ou bien on additionne des comptes de corps mais ils peuvent avoir été recensés deux fois ou bien ne pas l'avoir été du tout... Les bilans sont extrêmement approximatifs.

 

En regardant les bilans chiffrés des catastrophes précédentes, on voit que le chiffre des victimes augmente de jour en jour pendant huit ou quinze jours selon l'ampleur des dégâts et qu'ils sont ensuite revus  à la baisse. Pour Katrina, il était au départ question de 10 000 morts alors qu'ils n'étaient en fait que 1000. Pour Haïti, on parlait de 300 000 victimes alors qu'elles n'étaient en réalité qu'aux alentours de 60 000.  Les chiffres précis arrivent bien longtemps, des semaines voire des mois après la catastrophe. Nous sommes face à quelque chose de très mobile, une sorte de spirale ascendante, mais je ne crois pas que l'on puisse parler de catastrophisme. Cela reflète simplement les incertitudes du moment, les incertitudes des chiffres face à une demande qui ne s'allège jamais. Les autorités, la Croix rouge, les Nations unies sont les trois instances qui fournissent des chiffres dans ce genre de situations et elles sont mises pratiquement dans l'obligation de fournir des chiffres alors qu'elles n'ont qu'une idée approximative, et c'est un euphémisme que de le dire. Nous avons un besoin de chiffrage, et face à ce besoin, les autorités donnent tant bien que mal des chiffres.

 

Jean-Paul Mialet : Il n’est sans doute pas aisé de faire un bilan précis dès les premiers moments. L’exploration progressive de l’étendue des dégâts peut donc expliquer que les chiffres gonflent peu à peu. Reste que l’on a souvent  l’impression d’assister à un jeu d’enchères où d’un moment à l’autre et d’un média à l’autre, on nous annonce : c’est encore pire qu’on l’avait cru ! D’une façon générale, ce qui attire l’attention, c’est ce qui sort des normes – l’extraordinaire – et ce qui touche nos émotions. C’est pourquoi on ne peut faire de nouvelles avec les trains qui arrivent à l’heure. Les catastrophes fascinent à la fois parce qu’elles sont des évènements hors normes et qu’elles ont un impact émotionnel puissant. Et plus les chiffres sont lourds, plus la catastrophe a d’ampleur.

 

Y a-t-il eu par le passé des bilans dans lesquels le nombre de victimes annoncées avait finalement été revu à la baisse ?

Rony Brauman : Le Tsunami, deux jours après sa survenue, était chiffré à environ 1500 à 2000 morts et 15 jours plus tard, 100 fois plus.  A Haïti, nous sommes restés sur un bilan entre 250 000 et 300 000 morts, alors qu'en réalité le bilan final serait plutôt de 60 000 victimes. Cela place quoiqu'il en soit ce séisme dans la catégorie des catastrophes de très grande ampleur, très meurtrières. Mais tout de même, c'est trois à quatre fois moins. Il ne faut pas écraser la temporalité courte, les deux ou trois semaines qui suivent la catastrophe. C'est pendant cette période que les chiffres grimpent chaque jour puis stabilisent à un certains niveau… et 6 mois et deux ans plus tard, les autorités font un recensement plus précis, publient des chiffres qui correspondent à ce qu'elles estiment être le décompte des corps le plus proche de la réalité. Mais comme nous sommes hors période de catastrophe, les chiffres ne sont plus publiés. Par exemple, le tremblement de terre d'Arménie en 1989 a été chiffré à 100 000 morts et quelques années plus tard, le chiffre final retenu était de 25 000, soit 4 fois moins. Et dans les analyses rétrospectives de ce genre de catastrophe, on retrouve assez souvent le facteur 4. Que ce soit pour le tremblement de terre d'Algérie, pour lequel on nous annonçait 6000 morts alors que finalement ils étaient 1500, ou pour Port-au-Prince, l'Arménie, etc.  Personne ne cherche à dramatiser, ces chiffres sont fournis avec une certaine sincérité mais simplement dans la panique, dans l'angoisse du moment, ils sont très incertains.

 

Quel est le rôle joué par les médias dans ce phénomène ? Quel intérêt trouvent-ils ?

Jean-Paul Mialet : Les médias sont présumés transmettre des informations à un public. Mais entre médias et public, le rapport est celui de vendeur à client : les informations transmises ne sont pas seulement des nouvelles du monde révélées pour répondre à une légitime curiosité, mais aussi une marchandise qui doit attirer le plus large public possible. C’est à partir de l’audimat ou du nombre de lecteurs que sera fixé le prix des  publicités qui font vivre les médias. Si les chiffres d’une catastrophe sont révisés à la hausse, c’est l’occasion de revenir sur cette catastrophe et d’entretenir l’évènement  – car dans ce monde d’informations continues où un évènement chasse l’autre, le public se lasse vite  –  en frappant un public toujours plus ému et compassionnel. 

Rony Brauman : Les médias, sur ce plan, ne peuvent pas vraiment être critiqués mais on pourrait peut-être attendre plus de recul par l'étude de phénomènes antérieurs, mais ils se font simplement l'écho les uns et les autres des attentes de l'opinion et de leur propre public et puis l'écho des réponses que donnent les autorités. Je ne vois pas très bien ce que les médias pourraient faire de plus.

En revanche, il arrive aux médias de répercuter des rumeurs comme celles des amputations excessives en Haïti de la part des secours, et cela semait l'angoisse et la panique. D'autres rumeurs de menaces d'épidémies ont été relayées à plusieurs reprises dans le cas de catastrophes naturelles. Là, il serait bon que les journalistes vérifient ce genre de chose car cela a des répercussions immédiates, les gens peuvent avoir des réactions assez irrationnelles, amplifiées par les médias. Les médias répercutent des rumeurs plutôt que de les créer.

 

Au moment du Tsunami, quand on racontait que la mortalité due au Tsunami allait être doublée par les épidémies qui allaient s'abattre dans la région, c'était de la pure folie et cela ne s'est jamais produit.  

Mais ce n'était pas seulement une rumeur, c'est aussi ce que disait l'OMS. A cette époque, nous n'étions que quelques-uns à le démentir, que cela ne s'était jamais produit et qu'il n'y avait aucune base scientifique pour effectuer de telles projections. Il faut rappeler que dans le cas du Tsunami, les médias étaient devenus partie-prenante à l'opération de secours, ce qui est extrêmement malsain. Ils deviennent des agents de mobilisation sociale plutôt que des agents d'informations, ce qui ouvre la porte à toutes sortes de démagogies.

 

Cela entretient-il une forme de fascination morbide auprès des spectateurs ?

Jean-Paul Mialet : Je ne pense pas que le public d’aujourd’hui soit plus fasciné par le morbide que le public romain qui, passionné pour les jeux d’arènes, réclamait la mort des gladiateurs. Mais il y a sans doute le risque d’une banalisation de l’exceptionnel. Pour attirer l’attention, il faut des évènements de plus en plus forts. Les catastrophes sont comparées entre elles, elles se font concurrence dans une sorte de compétition. Ainsi, le malheur s’efface derrière le spectaculaire. A propos de l’accident récent de Germanwings, une de mes patientes qui a perdu il y a dix ans ses deux parents dans un accident d’avion qualifiait l’agitation médiatique "d’obscène". Le mot est choisi : il correspond à l’intrusion du public dans une souffrance intime. Certes, il est impossible de ne pas rendre publics de tels évènements, mais quand on sait ce qu’ils représentent de douleurs et de destins brisés, il serait louable de le faire sans tapage ni racolage. En fait, le danger est donc non pas d’entretenir une fascination morbide du public mais de le blaser en lui faisant oublier les individus qui vivent ces tragédies pour n’en retenir que les images. Le tragique n’échappe pas à la spectacularisation qui caractérise notre époque. L’humain s’efface derrière le nombre et l’image. Et, habitué à s’émouvoir pour des catastrophes planétaires, n’en devient-on pas plus indifférent pour la souffrance qui est là, à côté de soi ?

Quel est l'impact sur les dons des ONGs ? En tirent-elles également des bénéfices ?

Rony Brauman : La surenchère directement intéressé est une question extrêmement sérieuse. Mais dans l'ensemble, les ONGs dramatisent sur un mode individuel, c'est-à-dire en racontant une histoire affreuse, en en faisant la métonymie de la catastrophe, en présentant une population complètement sidérée et qui a absolument besoin d'aide extérieure. Cela est discutable car la population, où que ce soit,  n'est jamais passive face à une catastrophe naturelle, au contraire, les secours s'auto-organisent de manière très rapide et nous venons en complément plutôt qu'en leader. C'est plutôt sur ce plan-là que je trouve que les ONG ont des discours approximatifs. Pour le reste, les chiffres ne sont pas les leur, ils les reprennent de sources officielles. On peut leur reprocher de les reprendre sans recul et de ne pas capitaliser sur les événements antérieurs... Mais parfois l'intérêt et la croyance sont deux mots pour une même chose. Il y a une sorte d'instinct, de pulsion de dramatisation pour attirer des fonds et elles peuvent être critiquées pour cela mais elles ne sont pas à l'origine de ces chiffres hasardeux.

 

Jean-Paul Mialet : Les ONGs ont pour but de venir au secours là où surviennent des catastrophes qui dépassent les ressources locales. Plus la catastrophe est d’ampleur exceptionnelle, moins elle  peut être traitée avec les ressources locales et plus l’intervention des ONGs se justifie. Des bilans très lourds ont donc pour les ONGs le double avantage de donner plus d’importance à leur action et de susciter un mouvement de solidarité internationale dont elles bénéficient nécessairement. Pour les médias comme pour les ONGs, l’ampleur de la catastrophe est un argument de vente…  

 

Propos recueillis par Carole Dieterich

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