Est-il temps de renoncer au dogme de la dissuasion nucléaire française pour sauver le reste de l'armée des coupes sombres ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Le débat sur la place de la dissuasion nucléaire en France est relancé.
Le débat sur la place de la dissuasion nucléaire en France est relancé.
©Reuters

Le Livre noir de la Défense

Est-il temps de renoncer au dogme de la dissuasion nucléaire française pour sauver le reste de l'armée des coupes sombres ?

Un missile balistique stratégique M51, dont la valeur est estimée à 120 millions d'euros, s'est "autodétruit" peu après son lancement ce dimanche au large du Finistère. A l'heure où des coupes drastiques sont effectuées dans le budget de la Défense, cet échec très coûteux pour l'armée française vient relancer le débat sur la place de la dissuasion nucléaire en France.

Étienne Copel et François Géré

Étienne Copel et François Géré

Étienne Copel est un général de brigade aérienne de l'armée de l'air française. Il fit une brillante carrière d'officier et a été en 1981 le plus jeune général français en exercice. Il fut l'un des trois pilotes d'avion de chasse qui ont effectué le largage d'une bombe atomique pour des essais à Moruroa en 1973. Il se rendit célèbre en 1984 en démissionnant de son poste de sous-chef d'état-major de l'armée de l'air afin de pouvoir exprimer librement sa conception de la politique de défense de la France et publier son premier livre.

François Géré est historien.

Spécialiste en géostratégie, il est président fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chargé de mission auprès de l’Institut des Hautes études de défense nationale (IHEDN) et directeur de recherches à l’Université de Paris 3. Il a publié en 2011, le Dictionnaire de la désinformation.

 

Voir la bio »

Atlantico : Un missile M51 tiré depuis un sous-marin au large du Finistère s'est "autodétruit" peu après son lancement dimanche matin. Le coût d'un tel missile est évalué à 120 millions d'euros sans charge nucléaire. Alors que l’armée française, qui a perdu 45 000 hommes depuis la réforme de 2008, va devoir supprimer plus de 30 000 nouveaux postes, faut-il ouvrir un débat sur la place de la dissuasion nucléaire française dont le budget est sanctuarisé ?

Étienne Copel : Oui, bien sûr. Un tel débat aurait, en particulier, l'avantage de forcer les politiques à s'intéresser à la question. Quand on lit les comptes-rendus des présentations des différents ministres de la Défense devant les commissions spécialisées du Parlement, on constate que la question n'est pour ainsi dire pas abordée malgré son coût. Les partis qui se réclament du gaullisme estiment que pour rester fidèles à la pensée du général il doivent  maintenir une priorité absolue au nucléaire. Ce faisant, ils oublient que la base de la pensée du général est la « doctrine des circonstances ». Or, depuis que le fondateur de la Vème République a quitté les affaires, les circonstances ne sont plus tout à fait les mêmes ! Le monde soviétique a disparu et le terrorisme de masse est apparu. L'UMP devrait donc évoluer ; trop conservateur, il oublie de le faire. Le Centre ne fait pas l'ombre d'un effort pour étudier la question. Le PS ne veut surtout pas passer pour le bradeur d'un des fleurons de la Défense française et s'accroche aussi au fameux consensus. Un espoir, le ministre, grand travailleur, est peut-être en train d'évoluer. Restent les partis extrêmes ...

François Géré : Les essais ont pour raison d’être de s’assurer que le système d’arme fonctionne correctement du début à la fin. A force de réussir (comme ce fut le cas dans les dernières vingt années), on a fini par oublier les ratés qui sont la partie inhérente de la planification d’un programme d’essai. Dans le contexte actuel c’est bien sûr regrettable. Mais cela ne saurait  conforter un argument absurde : « cela n’a pas marché, cela coûte trop cher. Laissons tomber ! ». Car il convient de mesurer le coût financier au regard des bénéfices et des avantages que la France peut en retirer rapporté aux inconvénients de son abandon.

Considérons un instant l’hypothèse de l’abandon de la force stratégique nucléaire française. Que deviendrions nous ?

D’abord, au niveau de la stabilité stratégique européenne, ensuite au regard de la position de notre pays sur la scène internationale ? Face à une Russie qui ne cesse, sans s’inquiéter des coûts, de moderniser sa puissance nucléaire que pèserait l’Europe ? Sauf à dépendre totalement des Etats-Unis. De quelles garanties de sécurité disposerait notre pays face aux diverses proliférations nucléaires dans le monde ? De surcroît, il importe de rappeler que la dissuasion nucléaire qui ne couvre que les intérêts vitaux de notre pays, lui permet de pouvoir mener des actions extérieures sans qu’aucune puissance nucléaire puisse lui interdire cette décision. C’est cela l’autonomie de décision stratégique.

Il est possible d’agir dans le monde, en Libye, au Mali, parce que personne ne peut exercer un chantage nous interdisant cette action (comme ce fut le cas à Suez en 1956). Bref, la dissuasion nucléaire ne s’oppose pas à l’action militaire classique. Elle la rend possible. Ces deux composantes d’une même stratégie sont intrinsèquement complémentaires.

La discussion autour du nucléaire militaire est-elle taboue ? Supprimer la dissuasion nucléaire reviendrait-il vraiment à perdre notre "assurance-vie" ?

Étienne Copel : Elle n'est peut-être plus taboue mais personne ne semble prêt à la lancer. Je connais des hommes politiques très honorables - comme Pierre Méhaignerie -  qui reconnaissent ne pas vouloir prendre position sur la question car ils se sentent par trop incompétents. "Assurance-vie" : je n'aime guère cette formule creuse qui donne à certains l'impression qu'il suffit de l'énoncer pour n'avoir rien à démontrer. A mon sens, le nucléaire reste très utile pour trois raisons:

  • Eviter tout risque d'attaque nucléaire puisque la riposte au même niveau serait évidente; 

  • Eviter tout risque de chantage nucléaire, comme celui que nous avions subi au moment de l'affaire de Suez : « faites ce que je vous dis car ne l'oubliez pas : moi j'ai des fusées nucléaires ». Sans armement nucléaire il n'est pas possible de répondre : « vos fusées vous ne les utiliserez pas car si vous le faisiez je me vengerais. »

  • Permettre de protéger un pays ami menacé par un "voisin nucléaire". Le discours type vis à vis du « méchant » étant « si vous lancez vos armes atomiques contre mon ami je lancerai les miennes contre vous ». La dissuasion peut servir en dehors de nos frontières. Même si ce n'est pas reconnu actuellement.

Il ne s'agit donc pas de supprimer le nucléaire mais de ne plus lui consacrer près du quart de nos dépenses d'équipement. Il s'agit de ne plus gaspiller. En particulier en cessant de renouveler encore et toujours nos armements nucléaires. L'exemple du sous-marin « Le Vigilant [1]» est particulièrement frappant : mis à la mer en 2003 il est devenu opérationnel en 2004 avec des missiles M45 particulièrement modernes ( de vrais bijoux disaient à juste titre les marins ) or, dès 2010, il a été mis en grand carénage pour  remplacer ses missiles quasiment neufs (le premier M45 a été mis en service en 1998) par des nouveaux : les M 51. Détail : ces nouveaux missiles ayant un diamètre plus grand que les précédents, les tubes de lancement ont dû être changés et l'architecture générale du bâtiment a même dû être adaptée… à grands frais : 30 mois de travaux, quatre millions d'heures de travail !  Le Vigilant M 45 n'aura servi que six ans ! Dramatique. Rappelons à ce sujet que les Américains et les Anglais ont décidé, en 2005, de prolonger la version actuelle de leur missile Trident jusqu'en 2042. Je dis bien 2042. Sauf décision contraire bien peu probable le dernier M45 sera retiré du service en 2016 soit 18 ans après l'arrivée du premier. Difficile à calculer, la durée moyenne de vie de chaque  missile ne doit guère dépasser 10 ans !

François Géré :Il ne doit pas y avoir de tabous. Au contraire, une libre discussion est bienvenue. Elle permet à chacun de montrer la valeur de ses arguments. A titre personnel, je regrette que nos autorités se soient contentées de se retrancher derrière l’évidence d’un dogme établi. Il ne faut pas hésiter à se remettre en question afin de prouver la validité de sa position. La stratégie française de dissuasion nucléaire a toujours rencontré une forte contestation, à gauche comme à droite. Dès le départ elle fut dénigrée comme coûteuse et inutile, comme dérisoire (la «bombinette»). Aujourd’hui, nous retrouvons les mêmes arguments mais dans un contexte différent (plus de guerre froide), et une très profonde crise économique. Cependant, il faut penser au-delà. La crise économique passera. La France demeurera et, avec elle, la stratégie qui garantit son existence contre toutes les surprises.

L’instrument nucléaire français s’est développé selon un principe de stricte suffisance. Ce n’est pas une vaine formule. Les moyens sont strictement ajustés à la crédibilité de la capacité opérationnelle. En 1995, la France a cessé définitivement ses essais nucléaires, ce qui n’est pas le cas de toutes les puissances nucléaires. Nous nous sommes engagés dans un programme ambitieux de simulation autour du Laser Megajoule. Il y a un coût, c’est évident. Au sein de la « bulle » nucléaire, on peut procéder à des ajustements financiers entre les capacités opérationnelles et les programmes de recherche de long terme. Cela peut et doit être ajusté en fonction de la conjoncture, rapportée à la dure nécessité de réalisation des programmes.

Le coût de la dissuasion nucléaire empêche-t-il l’armée de remplir d’autres missions tout aussi nécessaires ?  Lesquels ? Cela peut-il avoir des conséquences sur la sécurité nationale ?

Étienne Copel :La sanctuarisation des dépenses nucléaires, les bientôt 7 milliards affectés à une simulation décidée sans aucune discussion parlementaire (et sans nécessité évidente dans un pays ayant effectué des centaines d'essais nucléaires), les gaspillages massifs ...  conduisent bien sûr à une diminution des crédits affectés aux autres missions de défense.  Citons en une seule : la baisse spectaculaire des effectifs de l'armée de terre conduit à une réduction spectaculaire de son aptitude à protéger notre territoire en cas de crise terroriste majeure. Si une usine chimique est attaquée, le lendemain le gouvernement voudra garder toutes les usines chimiques, si un barrage explose il faudra protéger tous les barrages... Avec qui ? Les gendarmes ne peuvent se démultiplier et les autres missions de l'armée de terre doivent continuer à être remplies, Outre-mer comme sur le territoire national. Loin de nous accorder une assurance-vie définitive, la dissuasion nucléaire non contrôlée risque de nous coûter cher. Bien cher.

François Géré : Rien ne serait plus erroné que de croire que ce que l’on supprime d’un côté sera reporté au bénéfice de l’autre. Il serait naïf de penser qu’en réduisant la dissuasion nous pourrions intervenir davantage ou au moins aussi bien en Libye, au Mali ou ailleurs. Dans une situation économique comme celle que nous connaissons, il n’y a pas de transfert ; simplement des coupes. Il est clair qu’aucun gouvernement ne décrétera soudainement la suppression de la dissuasion nucléaire. Mais ce qui menace vraiment, c’est une érosion insidieuse à la fois des compétences scientifiques et des capacités opérationnelles. A terme on risque de  devenir incertains, peu crédibles. Bref, la dissuasion perdrait ses fondements dans la perception de l’adversaire.

Les orientations du nouveau Livre blanc de la Défense, qui prévoient de nouvelles coupes budgétaires, vous paraissent-elles aller dans le bon sens ?

Étienne Copel : Les coupes budgétaires sont inévitables si l'on maintient la sanctuarisation du nucléaire et si l'on veut éviter le discours traditionnel:: "demain on augmentera les dépenses de défense". A partir de là, les priorités sont discutables. Un peu moins de Rafales, un peu moins de frégates multi-missions pour un peu plus d'effectifs dans l'armée de terre me semblerait souhaitable.

Au moment où le gouvernement tente de faire des économies budgétaires, peut-on lui reprocher d'en chercher aussi au ministère de la Défense ? Ces économies sont-elles bien réparties et quelles sont les branches de l’armée les plus touchées ?

Étienne Copel : La défense de la France n'est pas seulement militaire elle est aussi civile et économique. François Hollande est bien obligé d'en tenir compte. Il n'est pas responsable de lui reprocher de réduire les dépenses de l'Etat. Cependant, les coupes sont assez mal reparties puisqu'elles privilégient trop l'investissement non productif au détriment de la branche qui est la cible principale des économies militaires : l'armée de terre, bien sûr. 

Cette situation créée-t-elle des tensions au sein des différentes unités ? Est-ce une menace pour la cohésion de l’armée ?

François Géré : Comment cela ne créerait-il pas des tensions et n’exacerberait-il pas les corporatismes d’armées ? Cependant, il est absurde d’opposer les intérêts des Terriens à ceux des Marins, etc. Au bout du compte, tous savent que l’armée de Terre ne peut se projette r sans l’Air, ne peut  recevoir ses matériels sans la Marine. Tous savent également que la dissuasion  nucléaire constitue le socle de garantie qui permet leur action, même si parfois c’est oublié.

Il appartient donc au Président de la République, au CEMA et à tous les responsables d’assurer, ce qui n’est pas une mince affaire, la mise en œuvre du principe de l’organisation et de l’action inter armées. Voici vingt ans que l’on y travaille mais la culture et l’esprit particulariste, très français y résistent. De ce point de vue, on peut considérer que les contraintes actuelles devraient favoriser une cohérence plus concrète au-delà des bonnes recommandations de la doctrine. Il est essentiel de réaffirmer constamment ces principes de base. La dissuasion nucléaire n’est pas un dogme c’est une construction stratégique permanente pour justifier les coûts et faire comprendre la nécessité. Tous les présidents de la République se sont accordés sur ce point.

Etienne Copel :Les compétitions entre Armées sont permanentes, naturelles, voire saines. Ces coupes ne les rendront donc pas plus virulentes que d'habitude. Il ne faut pas chercher à unifier sans raison majeure. Quand une structure marche à peu près il faut la laisser en paix

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

[1]Celui qui vient de rater son premier essai de tir de M51 … ce qui n'est d'ailleurs pas un drame. Tous les essais ne peuvent être réussis !

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !