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Essor des mouvements identitaires : la faute au "gauchisme" ?
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Essor des mouvements identitaires : la faute au "gauchisme" ?

Vincent Coussedière explique pourquoi l'essor des mouvements identitaires dans les années 80-90 est le produit direct de ce qu'il nomme le "gaucho européisme". Extraits de "Éloge du populisme" (1/2).

Vincent  Coussedière

Vincent Coussedière

Vincent Coussedière est professeur agrégé de philosophie. Il enseigne actuellement au lycée de Thann, dans la région de Mulhouse.

Élu local, il rencontre aussi les questions politiques sous leur forme la plus quotidienne.

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Du peuple politique au peuple identitaire : l'essor des mouvements identitaires

L'essor des mouvements identitaires dans les années 80-90 est le produit direct du gaucho européisme. Les mouvements identitaires ne sont pas des mouvements politiques au sens « libéral » du terme. Un mouvement n'est politique que s'il fait de la liberté le principe de son association. C'est le fait de poursuivre en commun des fins librement choisies qui est politique. Comme nous l'avons déjà montré à propos du marxisme et du nazisme, les mouvements identitaires procèdent de la décomposition des mouvements politiques. Devant l'impossibilité d'adopter librement des fins communes, les mouvements identitaires recherchent la transcendance d'une fin indiscutable qui refasse l'unité de la communauté. Sauf que cette fin est en réalité une origine, une identité à laquelle on appartient et qui contient en elle la finalité de notre action.

En effet, l'exaltation par le gauchisme de l'identité singulière mine la possibilité de déterminer un intérêt commun. Il y a « évidement » – pour reprendre la belle formule de M. Gauchet – du public par l'exaltation du privé. Le gauchisme est donc bien une déconstruction du politique, qui risque d'aboutir en interne à une guerre civile généralisée, en externe à l'absorption par une collectivité politique qui a su conserver son énergie commune (le risque de mort consenti montrant la force du lien collectif). Rousseau dans Le Contrat Social nous mettait en garde contre ce romantisme de la différence :

« Car si l'opposition des intérêts particuliers a rendu nécessaire l'établissement des sociétés, c'est d'abord l'accord de ces mêmes intérêts qui l'a rendu possible. C'est ce qu'il y a de commun de ces différents intérêts qui forme le lien social, et s'il n'y avait pas quelques points dans lesquels tous les intérêts s'accordent, nulle société ne saurait exister. »

Ce qui a empêché le gauchisme d'aller au bout de cette logique, ce n'est pas seulement la résistance
morale des hommes politiques qui n'en partageaient pas totalement l'esprit, mais c'est aussi la résistance de l'État et des institutions de la cinquième République, fondés sur des principes majoritaires et républicains. De cette manière l’État préservait le commun en limitant l'expression des identités à la sphère privée. Tout autre est la résistance offerte par les institutions européennes, fondées en partie, on l'a vu, sur le respect des identités, voire leur promotion.

L'absence de citoyenneté européenne et de peuple européen évide l’État européen de toute substance et le pousse à promouvoir la diversité des identités comme ciment collectif. Ce que la construction européenne propose en substitution à l'appartenance citoyenne, c'est l'appartenance à n'importe quel collectif identitaire. En effet, l'errance de l'individu dépossédé de toute communauté politique, enfermé dans une quête identitaire dont il est sommé d'être le producteur, incapable de donner substance et contenu à une identité singulière, le pousse à s'adresser à des entrepreneurs identitaires.

Jean-Marie Le Pen est  – à bien des égards – lui-même un entrepreneur identitaire ; son entreprise étant en concurrence directe avec les entrepreneurs identitaires reconnus par l'Europe. La sienne ne peut l’être, non parce qu'elle est identitaire (et comme telle non politique), mais parce qu'elle est nationale. C'est l'identité nationale que Le Pen cherche à promouvoir, et voilà la seule identité non respectable et interdite par l'Europe. Les identités régionales, religieuses, sexuelles, sont reconnues, mais non l'identité nationale, réputée seule fauteuse de guerre. La nation dont parle Le Pen n'est pas la nation politique, mais la nation comme ensemble de caractéristiques naturelles et culturelles majoritaires du peuple français. Mais le peuple français ne s'est pas reconnu dans le miroir qu'a cherché à lui tendre le démagogue. Il sait que son être politique ne réside pas dans une identité commune, mais dans une sociabilité partagée qui est la seule base possible d'une volonté collective librement construite. Le vote Le Pen s'est stabilisé à un niveau certes élevé, mais qui réunit surtout les franges déçues du « gaullo-communisme ». Il prospère sur l'absence d'une véritable offre politique faite au peuple français.

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Extrait de "Éloge du populisme", Éditions Voies nouvelles, Elya éditions (avril 2012)

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