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Le directeur général américain de la NSA Keith Alexander.
Le directeur général américain de la NSA Keith Alexander.
©Reuters

Faux-semblants

Espionnage américain : scandaleux sur le principe mais pas bien dangereux dans les faits

Toute puissante, la fameuse Agence de Sécurité Nationale américaine ? En dépit de moyens technologiques et financiers gargantuesques, il semblerait que sa capacité d'écoute soit loin d'être aussi efficace que le laissent penser les dernières affaires.

Alain Bauer

Alain Bauer

Alain Bauer est professeur de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers, New York et Shanghai. Dernier livre paru : Vivre au temps du coronavirus (Cerf)

Il est également l'auteur de Les polices en France (Puf, 2010), Les politiques publiques de sécurité (Puf, 2011), Dernières nouvelles du crime (Cnrs, 2013) et Le terrorisme pour les Nuls" coécrit avec Christophe Soullez (First, 2014).

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Atlantico : Les révélations en chaîne sur les méthodes d’écoutes de la NSA ont laissé depuis quelques semaines une impression de toute puissance des services de renseignement américains. Le gigantisme du système qui a été instauré n’est-il pas pourtant son premier défaut ?

Alain Bauer : Bien sûr. On parle ici d’une erreur de conception majeure dès le départ. Vouloir tout écouter, au fil de l’eau, sans savoir exactement ce que l’on cherche n’a dans les faits que très peu d’intérêts en termes de renseignement. Dans la réalité, aucun système d’espionnage ne peut être efficace si l’on ne sait pas précisément ce que l’on cherche à l’avance. Tout enregistrer, tout contrôler permet certes de compiler un nombre conséquent d’informations, mais elles sont obsolètes si l’on ne dispose pas d’une capacité d’analyse suffisante par la suite. On peut dissocier deux types de modèles de renseignement : un modèle fait sur mesure comprenant généralement d’importants moyens humains, et un modèle "prêt-à-porter" reposant en grande partie sur la logistique électronique dont la portée est extrêmement relative puisqu’il faut un immense hasard pour que cela puisse servir à quelque chose.

Ainsi, il y a peu, lorsque le général Keith Alexander (directeur de la NSA) a été auditionné par le Sénat pour justifier l’utilité de ses outils de renseignement, il n’a pas réussi à démontrer grand-chose, ni à convaincre grand-monde. Plus généralement, le système PRISM n’a pas empêché les évènements de Boston par les frères Tsarnaïev, et le système Echelon n’a pas non plus su prévenir les attentats du 11 Septembre. Plus important encore, la démonstration la plus éloquente de l’inefficacité de ces méthodes est l’existence même de M. Edward Snowden. Un dispositif qui n’est même pas capable de se protéger de lui-même avant de se protéger des autres est, par définition, inefficace. Autrement dit, nous avons affaire à une sorte de ligne Maginot électronique.

Les affaires d’écoutes entre les Etats-Unis et l’Europe ne datent pas d’hier. Quelles ont été les conséquences diplomatiques de ces précédents ?

Les écoutes téléphoniques existent depuis 1890, date de l’installation des premiers standards, et les écoutes intercontinentales sont apparues pratiquement dès l’arrivée des premiers câbles sous-marins qui permettaient les liaisons radios. Dans un registre similaire, le service de police des chemins de fer (ancêtre des RG) était chargé d’ouvrir le courrier à la vapeur dans les wagons de train. Il n’y a là vraiment rien de nouveau sous le soleil. Je ne me souviens pas avoir vu les états concernés en faire toute une affaire : les espions sont payés pour espionner, rien de surprenant là-dedans.

Edward Snowden affirmait dans un de ses premiers entretiens au Guardian que les capacités de stockage du système étaient pratiquement illimitées. Qu’en est-il concrètement ?

C’est effectivement vrai, mais cela ne change pas grand-chose. Je peux aussi stocker tout Internet, et après ? Que peut-on tirer d’une masse d’informations aussi immense ? C’est un peu comme le système Google : si vous posez une question et que vous obtenez 3 812 642 réponses à cette question, vous n’avez concrètement aucune réponse. Vous verrez simplement des résultats influencés par les autres recherches et les sites qui ont payé pour apparaître en tête de liste, mais vous ne trouverez probablement pas ce que cherchez précisément. La quincaillerie électronique peut aider, de manière formidable même, à confirmer une intuition préalable, mais se reposer uniquement sur un système cumulatif n’aidera pas grand-monde. Quoi que l’on en pense, on ne peut pas remplacer un cerveau.

Doit-on dire pour autant que l’affaire NSA a fait beaucoup de bruit pour pas grand-chose ?

Non, puisque pour la première fois quelqu’un de l’intérieur vous dit non seulement ce qu’il se passe mais réussit surtout à conserver des documents pour étayer son propos. C’est donc la preuve que le service interne de la NSA est un gigantesque foutoir qui pose problème à ceux qui sont chargés de le diriger, alors que cette agence était autrefois celle qui "n’existait pas" (son surnom dans les années 1980 était "No Such Agency", NDLR). Cette organisation, traditionnellement l’une des plus protégées, sous-traite de plus en plus de missions et ne fait pratiquement aucun effort de sécurité intérieure. Le vrai problème ici n’est pas de savoir que la NSA espionne, c’est son métier, mais de réaliser qu’elle n’est pas capable de se protéger elle-même de l’espionnage. Allez savoir, certains de nos experts français pourraient peut-être leur expliquer comment faire.

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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