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Standard & Poor's a abaissé la note de la France de AA+ à AA, mais avec une "perspective stable".
Standard & Poor's a abaissé la note de la France de AA+ à AA, mais avec une "perspective stable".
©Reuters

Déni de réalité

Erreur de diagnostic ou langue de bois massive : le gouvernement et la majorité croient-ils encore à ce qu'ils disent sur l'état économique de la France ?

Alors que Standard & Poor's a dégradé vendredi la note de la France, Pierre Moscovici, Jean-Marc Ayrault et François Hollande sont montés au créneau pour défendre l'économie de notre pays et la stratégie du gouvernement.

Atlantico : Tandis que Pierre Moscovici a déclaré que "la stabilité de la France est reconnue", Jean-Marc Ayrault et François Hollande ont respectivement avancé que cette dégradation ne prenait pas en compte les réformes faites par le gouvernement et que la stratégie de celui-ci serait confirmée. Que penser des déclarations des principaux dirigeants politiques français ? S'agit-il d'une stratégie pour ne pas perdre la face ou sont-ils réellement convaincus de ce qu'ils disent ?

André Bercoff : Une fois de plus, on assiste au tristement traditionnel jeu de bonneteau entre majorité et opposition. Quand la France de Sarkozy a vu dégrader sa note par la même agence Standard and Poor’s, Hollande et toute la famille socialiste ont expliqué à l’envie que cette dégradation infamante était la conséquence directe de la politique du président d’alors, ce pelé, ce galeux, d’où nous venait tout le mal. On se rappelle que « Libération » avait titré en manchette un Sarkozy auquel il manquait le « A ». Trouvaille intéressante du point de vue du buzz . Le quotidien va-t-il enlever son « A » à Hollande ? Plus sérieusement chacun fait contre mauvaise fortune bonne excuse, et, en bon connaisseur de la gauche marxienne, les agences de notation seront aujourd’hui rejetées aux poubelles de l’Histoire. Jusqu’à la prochaine fois. En attendant, les déficits, la dette, les dépenses publiques et le chômage creusent, creusent, creusent.

>>>> A lire aussi : Standard & Poor's dégrade de nouveau la note de la France : François Hollande affirme qu'il "confirme sa stratégie économique", Ayrault dédramatise

François Lenglet :  La réaction du gouvernement est très classique. Lorsqu'on reçoit une sanction comme celle-ci, soit on remet en cause celui qui la donne comme l'ont fait Arnaud Montebourg et Pierre Moscovici ; soit on dit "cela m'est égal" comme l'a fait Hollande.

Cette dégradation n'en demeure pas moins un camouflet. Par rapport à la première dégradation, cette décision de Standard & Poor's apparaît beaucoup plus politique car elle touche à la méthode et l'impuissance du gouvernement. C'est ce qui ressort du communiqué de l'agence qui s'appuie sur le fait que la marge de manœuvre du gouvernement est limitée. D'un côté, celui-ci ne semble pas en mesure de réduire les dépenses et de l'autre, il ne peut plus lever l'impôt, confronté au mécontentement de l'opinion publique face à l'accroissement de la fiscalité. Standard & Poor's en conclut que le gouvernement ne peut plus faire grand-chose : la croissance va rester faible et les perspectives budgétaires en subiront forcément les conséquences.

Sur son blog, le député socialiste de Paris Jean-Christophe Cambadélis "enrage" mercredi contre une "époque aux idées molles", caractérisée par la "dispersion" et "la démission des esprits", un "climat très juin 1940". Doit-on voir dans l'attitude de l'exécutif, une forme de capitulation ?

André Bercoff : Gageons que si Jean-Christophe Cambadélis avait été Premier secrétaire du PS en lieu et place de Harlem Désir, il aurait pris le maquis et, de radio Solferino, aurait appelé le peuple de gauche à la résistance. N’étant pas lui-même dans le cercle restreint des éléphants, il peut traiter le gouvernement d’eunuques et de capitulards. François Hollande ne capitule pas : il demeure. Culbuto forever.

François Hollande comme Jean-Marc Ayrault et Pierre Moscovici sont des sociaux-démocrates revendiqués et ont souvent assumé une ligne réaliste. Dans ces conditions, comment expliquer leurs déclarations actuelles ? S'adressent-ils à leur majorité, aux Français ou aux marchés financiers ?

André Bercoff : C’est la même chose depuis dix-huit mois : ne dites pas à ma mère trotskiste que je suis social-démocrate, elle me croit chauffeur de salle chez Mélenchon. Les élections municipales se profilent à l’horizon et il s’agit aujourd’hui de limiter les dégâts : on soigne les écolos tout en leur faisant avaler des boas, on câline les communistes en leur promettant des sièges de conseillers etc. Avec le mariage pour tous, la France raciste et autres séquences sociétales, on parle un peu moins du navire qui fait eau de toute part. Crier haro sur Standard & Poor’s permet de soupirer tout bas : encore une minute, monsieur le bourreau.

François Lenglet : La majorité tient malgré les divisions et ce genre de décision ne touche pas immédiatement et concrètement les Français. Ceux qui pensent que le gouvernement ne fait pas ce qu'il faut y verront la confirmation de leur sentiment et les autres probablement "le complot du grand capital". Le message s'adresse donc plus particulièrement aux marchés car il n'est pas impossible que cette dégradation contribue à augmenter le coût des emprunts français. Par ailleurs, les chiffres de la croissance du troisième trimestre qui tombent ce jeudi ne devraient pas être très bons. Le garrot financier qui étreint le pays et sa politique économique se resserre peu à peu. 

La droite a souvent pointé du doigt un certain "déni de réalité" de la gauche notamment sur les questions de sécurité et d'immigration. Est-ce également le cas sur le plan économique ? A-t-elle fait son "aggiornamento" en la matière ? En paie-t-elle les conséquences aujourd'hui ?

André Bercoff : La droite au pouvoir fut pratiquement aussi aveugle que la gauche, consciente peut-être des abîmes à venir mais incapable d’expliquer aux Français la nature et l’ampleur de l’effort à accomplir. Je l’ai écrit à plusieurs reprises : la France souffre d’un double déni aussi corrosif l’un que l’autre : le déni identitaire et le déni économique. Nous n’avons pas fini de payer cet aveuglement qui, à droite comme à gauche, fut longtemps hélas la chose du monde la mieux partagée.

François Lenglet : Le communiqué de Standard & Poor's évoque des augmentations d'impôts successives. La droite est donc également responsable de la situation. Il faut aussi rappeler que la première dégradation avait frappé le gouvernement de François Fillon. Le vrai problème tient à l'impuissance de la classe politique française. C'est ce qu'il y a en filigrane dans le communiqué de Standard & Poor's : "le chômage, l'exaspération du corps social qui ne tolère plus les réformes". Cela va au-delà de la critique d'un gouvernement et concerne plus largement l'impuissance publique en France. L'euro a apporté un certain nombre de dividendes qui ont été gaspillés au début des années 2000, notamment à l'époque Jospin et DSK. On a laissé dériver la compétitivité et les comptes publics alors qu'on avait 4% de croissance. L'euro nous a protégé de la paresse des gouvernements, puis brutalement, à la faveur de la crise, la conjoncture s'est retournée. Il nous faudra maintenant des années pour rétablir la situation.

Cette nouvelle dégradation de la note française est-elle plus grave que ne le laisse entendre l'exécutif ? Les marchés financiers sont-ils en train de siffler la fin de la récréation ?

André Bercoff : Mallarmé écrivait : « Jamais un coup de dés n’abolira le hasard ». Ce n’est pas la disparition du « + » de l’agence de notation qui va faire basculer la France. Il faudra faire très attention quand les taux d’intérêts des remboursements de l’emprunt de la dette auprès des investisseurs étrangers connaîtront une ascension. Les marchés peuvent siffler la fin de la récréation : si nos gouvernants ne proclament pas l’état d’urgence, plus dure continuera la chute.

François Lenglet :  Les effets de ces décisions là ne s'apprécient pas sur le moment mais à moyen et long termes. Il est encore trop tôt pour savoir s'il n'est pas déjà trop tard. Les situations instables tiennent jusqu'au moment où elles ne tiennent plus. Il y a rarement un seul élément déclencheur, mais plutôt une conjonction de plusieurs éléments qui un jour sont suffisants pour que les choses basculent.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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