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L’Etat islamique est une organisation difficile à définir.
L’Etat islamique est une organisation difficile à définir.
©Reuters

Points sur les "i"

En guerre, oui mais contre qui ? L’Etat islamique, objet terroriste non identifié. Partie 1 : tout ce que le groupe islamiste n’est pas

"Groupe terroriste", se revendiquant "Califat", et reposant sur une vision "extrême" de l'islam sunnite... Difficile de définir une organisation qui se distingue par une stratégie sans précédent... Premier épisode d'une série pour mieux comprendre un ovni du terrorisme.

Xavier Raufer

Xavier Raufer

Xavier Raufer est un criminologue français, directeur des études au Département de recherches sur les menaces criminelles contemporaines à l'Université Paris II, et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet. Dernier en date:  La criminalité organisée dans le chaos mondial : mafias, triades, cartels, clans. Il est directeur d'études, pôle sécurité-défense-criminologie du Conservatoire National des Arts et Métiers. 

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Sans conflits majeurs mais proche du chaos et toujours entre deux violences, notre monde actuel est dès 1938 pré-vu par Carl Schmitt - avec quelle impressionnante prescience. Voici ce dont le juriste voyait à terme, l'inévitable avènement : "une guerre globale largement asymétrique, soustraite à tout contrôle et toute limitation juridique, dans laquelle une grande puissance néo-impériale ne se déploie pas tant, ni seulement, contre des Etats particuliers, que contre des organisations de "partisans globaux" (Kosmospartisanen) qui opèrent à l'échelle mondiale en usant des moyens et en poursuivant les objectifs de la guerre civile" (1).

D'emblée, l'auteur souligne que toutes les informations figurant dans cette étude sont vérifiées, vérifiables et disponibles. L'originalité de l'exercice tient aux étonnements et questionnements qu'on trouve ici - mais quasiment nulle part ailleurs, médias et politiciens étant hypnotisés par les égorgements et autres actes iconoclastes, au point d'oublier tout le reste.

A l'œuvre aujourd'hui - dans quel fracas médiatique - l'entité de "partisans globaux", au choix nommée "Etat islamique" (ci-après EI), "Etat islamique en Irak et au Levant", ISIS, ISIL "Daech" ou "les Takfiri". Cette étude vise à montrer que, si nous subissons au quotidien les récits des horreurs perpétrées par cette entité ; si l'on nous menace de l'irruption en Europe de milliers de ses sanguinaires moujahidine et qu'on nous gave de chiffres effarants sur son arsenal et la taille de ses "armées" - nul n'aborde jamais l'essentiel : qu'est-ce que "l'Etat islamique" ? Quelle est sa nature ? Son essence ?

Début septembre 2015 encore, Le Figaro s'inquiète : "Un an de bombardement n'a pas ébranlé l'Etat islamique" ; "En échec face à Daech, les Occidentaux s'interrogent sur leur stratégie". Qu'est-ce donc alors que cet inébranlable EI, qui affronte le monde entier ? Et pourquoi les Occidentaux s'interrogent-ils sur leur propre stratégie, et non sur ce qu'est ce désormais formidable ennemi, dont nul ne savait même le nom voici trois ans, hormis de rares experts ?

Tentons d'y voir clair et comparons l'EI au Hezbollah. Ce qu'est le Hezbollah est enfantin à décrire : entité paramilitaire, ou milice chi'ite du Liban, à fort tropisme terroriste ; équipée, entraînée et manipulée par les forces spéciales de la République islamique d'Iran. Deux lignes : on sait l'essentiel. Or ainsi définir l'EI est impossible car, allons droit au but, l'EI ne va pas de soi : c'est ce que nous établirons ici.
Etonnons-nous d'abord de ce que nul, apparemment, ne remarque :

L'EI est-il un "groupe terroriste" ? Non : nul groupe terroriste présent ou passé n'a jamais possédé plus de chars d'assaut que l'armée française ; en outre, depuis que l'E.I. sévit en Irak, on compte dans ce pays moins d'attentats terroristes qu'auparavant. Sur le terrain enfin, les succès de l'EI sont clairement de nature militaire et non terroriste.

Qui plus est, l'EI opère au Moyen-Orient et s'il y a bien une règle sans exception dans la région, c'est que toute entité terroriste un peu durable y devient fatalement l'acteur d'un terrorisme d'Etat. Cette règle prédomine depuis cinquante ans - Abou Nidal (Fatah-Conseil révolutionnaire), Syrie puis Libye ; Ahmed Jibril (FPLP-Commandement général), Syrie ; l'Asala, Syrie ; le Hezbollah lui-même (Iran), en sont la convaincante démonstration.

Mais alors, quel marionnettiste pour l'EI ? Au cours de l'année 2014, les pétromonarchies de la péninsule arabe et la Turquie ont soudain changé de protégés sur le champ de bataille Irak-Syrie pour aujourd'hui soutenir divers rejetons régionaux d'al-Qaida : Jabhat al-Nosra (al-Qaida en Syrie) et "al-Qaida dans la péninsule arabe" ; les premiers combattent l'armée de Bachar al-Assad allié de Téhéran, et le Hezbollah ; les seconds, les Houthis du Yémen, issus eux aussi de la constellation chi'ite. Ainsi tout est clair - sauf de savoir qui entretient l'E.I depuis que les principaux acteurs sunnites régionaux ont changé leur fusil d'épaule.

L'EI est-il une guérilla ? Encore moins ; contrairement aux règles les plus éprouvées de la "petite guerre", l'EI ne se replie pas après l'attaque, mais s'enracine, contrôle durablement des territoires ; affronte des armées régulières. A notre connaissance, cette stratégie est sans précédent.

L'EI se veut un "califat" : étrange, car toutes les références coraniques sunnites sérieuses affirment qu'un califat, c'est obligatoirement un territoire physique. Impossible d'imaginer un califat spirituel, clandestin, numérique ou métaphysique. Or l'allégeance se faisant indissociablement califat et au calife, si le territoire de l'Etat islamique est conquis par quelque ennemi, tous ces liens d'allégeance sont dissous : sur le champ, l'EI tombe en poussière - comme Dracula à la fin d'un film de la Hammer.

L'EI prône-t-il une forme extrême de l'islam sunnite ? Là, énorme mystère - dans une affaire qui n'en manque pas. Dans l'islam sunnite, l'autorité suprême est al-Azhar, mosquée du Caire, centre d'enseignement spirituel et doctrinal tout ensemble. Modèle de prudence et de pondération, al-Azhar condamne par exemple "le terrorisme" en général, islamique ou autre, dans un flou étudié et de loin. En 2010, le secrétaire général du Conseil de la recherche islamique d'al-Azhar s'est ainsi borné à certifier la savante fatwa (600 pages) du Dr. Muhammad Tahir ul-Qadri (soufi pakistanais) qui rejette le terrorisme comme anti-islamique, voilà tout.

Mais jamais al-Azhar - la mosquée, voire l'un de ses dirigeants à titre individuel - ne prononce de nom, ne désigne une organisation. Sur Oussama ben Laden par exemple, ou al-Qaïda : silence, même après le 11 septembre 2001.

En décembre 2014 encore, al-Azhar refuse de qualifier l'EI de "groupe apostat" - sentence de mort qu'elle n'a jamais prononcée depuis sa fondation. Mais en février 2015, revirement brutal : le "cheikh al-Azhar", chef suprême de l'institution, tonne contre l'EI, ces "oppresseurs et corrompus qui combattent Dieu" et appelle à "crucifier et démembrer les terroristes d'ISIS".

Pourquoi cette condamnation d'une terrible violence, comme - insistons - nul à al-Azhar n'en a jamais prononcée depuis que l'institution existe ? Malgré des questions précises et bien des lectures, l'auteur est sans réponse sur ce point pourtant crucial (2).

Les Etats-Unis et l'EI

Comme "grande puissance néo-impériale" (dans la définition de Carl Schmitt) les Etats-Unis sont sans doute les plus concernés au monde par l'Etat islamique ; pas les plus menacés, mais à coup sûr ceux dont le reste du monde attend une stratégie, une riposte - une contre-offensive.

Or sur l'Etat islamique, les Etats-Unis pataugent conceptuellement (3). En décembre 2014, le major-général Michael Nagata, commandant les forces US au Moyen Orient dit de l'EI : "On ne comprend même pas le concept". En septembre 2014, le président Obama, premier récipiendaire de toute la production du renseignement US, avait qualifié l'EI d'"équipe de réserve d'al-Qaïda"  (4)- ce qui est une bourde grossière.

De mars à août 2015, les deux revues les plus brillantes et sérieuses des Etats-Unis The New York Review of Books et The Atlantic, publient trois études sur l'EI (5) On y trouve tout : longuement "le salafisme pour les nuls", le jihadisme gore, le programme de l'EI, tout ce que la propagande-épouvantail de cette entité dit d'elle-même ; les coutumes sociales ou sexuelles de l'EI - ah mon Dieu ! Ils veulent restaurer l'esclavage... ses combattants étrangers ! De la fascination ; du petit bout de la lorgnette.

Rien dans ces articles ne reflète le moindre étonnement. Nulle part, un mot sur l'autonomie de décision de l'EI Pas un soupçon. Rien ne fait tiquer ces (pourtant excellents) auteurs, pour qui l'EI va de soi, n'est qu'un groupe comme un autre. Ces articles prennent l'EI au sérieux : ce qu'il dit de lui est la réalité ; on ne critique pas, on ne questionne pas.

Ce qu'est l'Etat islamique, a quoi sert-il et qui sert-il ? D'où vient-il vraiment ? Quelles sont ses intentions réelles ? Rien. Nous reviendrons en détail sur tout cela mais d'emblée, une étrangeté, énorme, que nul ne relève, dans la littérature sur l'Etat islamique.
Abu Bakr al-Bagdadi n'est pas le premier chef de l'EI à porter ce nom de guerre. Le précédent se nomme Abu Omar al-Bagdadi, de son vrai nom Hamid Daoud Muhammad Khalil al-Zawi (1947-2010). Naguère, général de brigade dans la fort laïque police de Saddam Hussein. Tiens : curieux parcours pour un émir salafiste - gardons cela en mémoire.

Or quand abu Omar al-Bagdadi est éliminé près de Tikrit en avril 2010, la presse de Bagdad (qui sait de quoi elle parle...) qualifie unanimement ce qu'on appelle alors "l'Etat islamique en Irak" de "groupuscule".

Trois ans plus tard (2013)  le "groupuscule" de traine-savates armés de kalachnikovs devient "Dawla al-Islamiyya fi'il Iraq wa'l Sham" (Etat islamique en Irak et en Syrie). Début 2014 (et désormais désavoué par al-Qaïda) il conquiert, sur ses centaines de tanks renforcés d'une efficace artillerie lourde, le tiers nord de l'Irak - plus de 150 000 km2. Le ci-devant "groupuscule" est alors - selon des experts militaires - "capable d'encercler ou d'isoler les unités ennemies, de désorganiser les états-majors et l'approvisionnement ennemi". Il sait "monter des attaques coordonnées et simultanées" et ses capacités anti-aériennes sont "sérieuses" (hélicoptères abattus en vol). Le "groupuscule" dispose d'une stratégie élaborée des lacs et barrages (crucial pour un pays désertique) d'unités de canonnières sur les fleuves et de drones en quantité.

Les chaînes de commandement de l'ex-groupuscule sont "efficaces", tout comme ses commandos et son renseignement (infiltration, recrutement, pénétrations, assassinats et attentats). Il dispose de stocks énormes d'armes et de munitions.
Or depuis dix ans en Irak, vingt ans en Afghanistan, la "grande puissance néo-impériale" échoue à constituer, même un semblant d'armée nationale crédible... Insistons : par quel miracle ? Comment expliquer la brutale mutation du "groupuscule" en ravageuse armée de conquête ?

(1) Carl Schmitt "Guerre discriminatoire et logique des grands espaces", Krisis, 2011.
(2) Le prétexte était alors la vidéo d'un pilote jordanien brûlé vif, mais l'E.I. avait fait bien pire dix fois auparavant, sans qu'al-Azhar ne s'émeuve.
(3) Nominalement aussi. Voir l'annexe 1, "La pénible "identification" d'al-Bagdadi, deuxième du nom".
(4) Précisément de "Jayvee team of al-Qaïda". En argot sportif Junior Varsity team = équipe B.

(6)  Voir in fine les sources de l'étude.

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