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Jean Castex Olivier Véran libertés indiviuelles protection vaccin coronavirus covid-19
Jean Castex Olivier Véran libertés indiviuelles protection vaccin coronavirus covid-19
©LUDOVIC MARIN / AFP

Dilemme cornélien

Empêcher certains déplacements aux non-vaccinés : atteinte aux libertés ou défense de l’intérêt général ? Petits éléments de réponse tirés de la philosophie politique

Un projet de loi proposé à l'Assemblée nationale pourrait entraîner des restrictions de déplacements pour les Français qui ne sont pas vaccinés. Assiste-t-on à une opposition entre les libertés individuelles et l'intérêt général ? Comment résoudre ce dilemme ?

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Monique Canto-Sperber

Monique Canto-Sperber

Monique Canto-Sperber est philosophe. Elle a enseigné à l'université avant d'entrer au CNRS comme directrice de recherche. Elle a dirigé l'École normale supérieure, puis établi et présidé l'université de recherche Paris-Sciences-et- Lettres. Elle a publié de nombreux ouvrages traduits en plusieurs langues, dont L'Inquiétude morale et la vie humaine (PUF, 2001), Le Bien, la guerre et la terreur (Plon, 2005), et dirigé le Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale (PUF, 1996, 3e éd. 2005). Elle est l'auteur de nombreux essais sur le libéralisme, dont Le Socialisme libéral : une anthologie – Europe-États-Unis (avec Nadia Urbinati, Esprit, 2003) et Les Règles de la liberté (Plon, 2003).

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Atlantico.fr : À l'Assemblée nationale a été proposé un passeport "vert" ou sanitaire qui pourrait entraîner des restrictions de déplacements pour les Français qui ne sont pas vaccinés, est-on en train de frontalement opposer libertés et intérêt général ?

Monique Canto-Sperber : En effet, a été proposé à l’Assemblée, par la députée UDI, Valérie Six, à la suite d’une suggestion de Jean Castex, reprenant une idée agitée dans les mieux politiques israéliens, un passeport vert. Ce n’est pour l’instant qu’une proposition, pas une loi. Ce passeport permettrait aux personnes munies d’un certificat de vaccination Covid d’avoir accès à un certain nombre de services. On imagine : les trains, les restaurants, etc. A première vue, c’est tout à fait dans la ligne de plusieurs dispositions qui ont été validées par le parlement comme l’obligation du port du masque et la nécessité de présenter en certains lieux un test PCR négatif. Cette mesure pourrait s’appliquer assez vite aux personnes arrivant sur le territoire français en provenance de pays à risque, et auxquelles on demande aujourd’hui de se mettre en quarantaine. Mais quand on y réfléchit un peu plus, pareille mesure n’est ni claire dans principe, ni facilement praticable. Car il a été clairement dit par le président de la République que le vaccin ne serait pas obligatoire. Donc on voit mal comment le fait de n’être pas vacciné limiterait l’accès aux services publics. Peut-être des entreprises, des institutions, des commerces pourraient-ils l’exiger mais avec de solides justifications, tout comme un test Covid négatif est aujourd’hui exigé avant de subir une opération. En dehors de ces cas spécifiques, l’obligation d’avoir ce passeport créerait une discrimination entre les citoyens vaccinés et les autres, ce qui n’est pas pour l’instant envisageable : d’abord la vaccination va s’étaler sur au moins six mois, et il y aura forcément de gens non vaccinés malgré eux et surtout les derniers vaccinés, les plus jeunesn seront les moins vulnérables au Covid. D’où la situation absurde qui serait créée par le fait que faute de passeport les moins vulnérables au Covid seraient les plus empêchés de faire un certain nombre de choses. A mon sens, il y a peu de chance que cette proposition se concrétise. Rapidement. D’autant plus qu’il est possible que les vaccins n’empêchent pas la transmission du virus. Enfin, jusqu’à l’été au moins, on sera en phase de vigilance pharmacologique, en phase observationnelle, pour étudier précisément les effets à long terme des vaccins, il y a encore sur ce point une marge d’incertitude, à quoi s’ajoute le fait que différents vaccins bientôt disponibles, qui n’auront pas tous les mêmes performances. Pour toutes ces raisons, il serait absurde à ce stade de rendre la vaccination, et donc la détention du passeport, obligatoire. Par ailleurs il faudrait qu’on puisse vacciner toute la population avec un vaccin totalement efficace pour avoir une protection complète. Cette proposition participe donc à mon sens d’une politique de communication, on veut créer un sentiment d’obligation et ainsi préparer les esprits. La mise en avant de l’intérêt général pour justifier des obligations ou restrictions de libertés, ce n’est pas nouveau. Mais proposer une politique de restriction d’accès en la fondant sur la présentation d’un tel passeport me paraît irréaliste, du moins pour les six mois qui viennent.

Bertrand Vergely : Quand un passeport vert est proposé par l’Assemblée Nationale, il s’agit de protéger les populations lors des futurs déplacements qui auront lieu à l’occasion de la reprise des voyages après la pandémie.  Il ne s’agit pas de proposer ce passeport afin d’en finir avec les libertés individuelles. Ne soyons pas complotistes. Ne pensons pas que le passeport vert est proposé uniquement  dans le but d’en finir avec la liberté. Le passeport vert est fait pour la santé. Il n’est pas fait contre la liberté. Maintenant, il est vrai que, si ce passeport est créé, en voulant protéger la santé il risque fort de porter atteinte aux libertés en mettant la liberté de circuler sous contrôle. Il risque fort à cette occasion  d’aller contre la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen. Si la préservation de la santé est l’unique but de la politique, l ‘atteinte à la liberté de circuler sera un dommage collatéral de la protection des populations. Ce phénomène s’explique. Comme l’être humain est un animal à la fois charnel et moral, deux logiques sont en cours. La première est une logique rationnelle fondée sur la conservation de soi. La seconde est une logique morale fondée sur la liberté. Il faut pouvoir être à la fois un être charnel et moral en étant rationnel et libre. Il est possible d’allier raison et morale. Cela s’appelle la responsabilité personnelle, chacun devenant le responsable de la santé. Pour l’instant, on en est loin. Le discours que l’on entend est uniquement matériel, technique, juridique et politique. IL fait savoir que, depuis Descartes, la santé a remplacé le salut et la médecine a été remplacée par la technique. Su le plan politique, depuis Hobbes la conservation de la vie est le fondement absolu de la société. De ce fait, obnubilés par préservation de la santé, nous sommes incapables de nous occuper de la vie morale. Cela se voit avec la question de la culture. Alors que notre monde tient mentalement grâce à la culture, à force de dire « La santé d’abord »,  on se trouve confronté à cette question : on va sauver des vies en leur évitant la mort physique.  Mais, pour vivre quelle vie ? On ne sait pas. On est incapable de répondre. On se dit que si la santé va tout ira. On rêve. On croit que la culture va se faire toute seule, comme la vie morale. Notre matérialisme nous aveugle. La confiance démesurée que nous plaçons dans la technique, nous aveugle. Notre angoisse à propos de la santé et de la conservation de la vie nous aveugle.

Y-a-t-il des penseurs en philosophie politique que l’on peut mobiliser pour essayer de comprendre ce dilemme entre ces deux notions et comment le résoudre ?

Monique Canto-Sperber : Le principe de la vaccination obligatoire a été voté au parlement au début du XXème siècle, à l’initiative d’un gouvernement libéral. Cela a été l’objet de passionnants débats philosophiques entre des parlementaires qui savaient réfléchir et argumenter, et une occasion extraordinaire de raffiner les concepts de responsabilités individuelles et collectives. La vaccination est un cas très intéressant qui a amené à revoir la notion de responsabilité individuelle. Dans notre système légal, la responsabilité de ses actions et de leurs conséquences est individuelle. On peut décider de ne pas faire quelque chose et on en assume seul les conséquences. Mais cela ne marche pas ainsi avec la vaccination. Car si l’on ne se vaccine pas, on met les autres en danger. Quelqu’un peut ne pas se vacciner, à condition que tous les autres se vaccinent. La protection lui est donnée par les autres. Il est dans une attitude de free rider, passager clandestin, pour prendre un terme issu des théories du choix rationnel et des décisions collectives. Donc la responsabilité individuelle ne suffit pas face à des épidémies, la responsabilité a aussi une dimension collective. La nécessité de penser une responsabilité collective s’observe dans les questions environnementales. Là aussi, la personne n’est pas seule à assumer les conséquences de ce qu’elle fait, c’est pourquoi il peut être justifié de recourir à des restrictions de libertés. Mais il faut que leur efficacité soit établie, qu’elles soient extrêmement ciblées, requises pour un temps limité et pour un objectif précis, pas de manière préventive, il faut en particulier proscrire les justifications forfaitaires.

Bertrand Vergely : La philosophie n’a cessé d’être crucifiée par le conflit entre raison et morale. Mais, c’est surtout en littérature et notamment au théâtre que cette question apparaît. Dans Antigone de Sophocle, la question se pose : quelle loi pour la cité ? La loi des hommes ou la loi des dieux ? Dans Le Cid de Corbeille, une autre question se pose : que faut-il choisir ? L’amour ou la famille ? Aujourd’hui, la question se pose : la santé ou liberté ? Paul Ricoeur a consacré tout un ouvrage à ce qu’il a appelé « le conflit des interprétations »(1969).  Dans cet ouvrage, il s’est demandé comment concilier la logique matérielle et la logique morale. Il s’est notamment demandé s’il fallait voir en Oedipe un transgresseur des lois fondamentales de l’humanité (ne pas épouser sa mère et ne pas tuer son père) où s’il faut voir en lui un héros cherchant la vérité. Antigone, le Cid et Oedipe : dans toutes ces histoires la morale se heurte au réalisme et à la raison. Dans le cadre qui est le nôtre aujourd’hui, on voit nettement s’opposer la raison politique et la science d’un côté et la société et la liberté d’un autre. Dans cette confrontation, le passeport vert marque un tournant. Jusqu’à présent, on se disait « La santé d’abord ». Pour s’occuper de liberté et de culture, il faut d’abord ne pas être malade. Éliminons la      maladie. Nous aurons toute la latitude pour pouvoir nous consacrer à la liberté et à la vie morale. Avec le passeport vert, cette logique n’est plus respectée. Comme on veut être sûr de ne pas être malade, on anticipe. On fait de la prévention. Pour faire de la prévention, on est obligé d’empiéter sur la liberté. On continue d’être aveuglé par la logique de la préservation de soi coûte que coûte. On crée le passeport vert afin d’être sûr que l’on ne sera pas malade. On rêve.  

Les libertés individuelles et collectives qui ont été mises entre parenthèses pendant la crise, l’ont-elles été à bonne escient, autrement dit, les résultats sanitaires du gouvernement ont-ils justifié les restrictions prises ?

Monique Canto-Sperber : En effet, les libertés ont été suspendues, en particulier au printemps dernier : la liberté d’aller et venir, d’entreprendre, de délibérer pour les parlementaires. Un état d’urgence a été voté. Le problème, c’est que depuis cinq ans, nous avons passé presque trois ans en état d’urgence ce qui montre que l’état d’urgence n’est plus une mesure exceptionnelle mais un moyen de gérer de façon exceptionnelle des situations ordinaires. La menace épidémique et le terrorisme sont des menaces ordinaires, contrairement à la « calamité publique » dont parlait la loi de 1955 relative à l’état d’urgence. C’est là une évolution inquiétante qui risque de nous faire entrer dans un état d’exception permanent. L’état d’urgence du printemps a de plus servi à solder l’impréparation du gouvernement. Dans des pays comme l’Allemagne, qui s’était bien dotée en tests et en masques, il n’y a pas eu besoin de recourir à des moyens aussi drastiques. Surtout, il fut mis en place sans concertation avec les collectivités territoriales. Et il y avait des restrictions difficiles à justifier. Dès qu’on rentre dans les détails, ces mesures peuvent paraître forfaitaires, générales et excessives. 

Bertrand Vergely : Lorsqu’on a assisté à un retour à la vie normale après le premier confinement, il était possible de dire que le gouvernement avait pris les bonnes mesures puisque l’épidémie était retombée. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Le virus étant complexe, le gouvernement est dépassé. Une chose pose question : pourquoi la Chine s’en tire-telle sans deuxième vague ? Pourquoi n’arrivons nous pas à nous en tirer ? Est-ce la liberté qui est en cause ?  Il y a une deuxième vague de contamination ? La faute en incombe à la liberté. Cet été, il y a eu du relâchement. On le paie aujourd’hui. À Noël, et au Nouvel An, il va y avoir du relâchement. Nous allons le payer. La troisième vague  aura lieu autour du 20 Janvier. Quelques voix s’élèvent contre l’autoritarisme qui sévit ? On les fait taire immédiatement en les taxant de complotistes. On comprend que le gouvernement qui a affaire à une situation très difficile a besoin de ne pas être mis en cause pour pouvoir agir et parer au plus pressé. Il n’en reste pas moins qu’à cette occasion on assiste une fois de plus à une attitude autoritaire.  Quand il est question de la vie sociétale, on n’entend qu’une seule voix qui est celle de la pensée unique, la quelle fait taire toute voix qui s’oppose à elle. Avec ce qui se passe on a le même sentiment. Il existe une propagande assidue afin de faire penser que toute critique de la politique purement matérielle qui a lieu est complotiste.

Y-a-t-il des risques de dérives de plus long terme par cette privation de liberté ? Que le gouvernement puisse envisager un passeport sanitaire indique-t-il qu'il est prêt à faire un distinguo entre les citoyens ?

Monique Canto-Sperber : Il est très difficile de revenir en arrière. Tout gouvernement a une tendance naturelle à vouloir contrôler la population. En période de menace, on a tendance à passer à un excès de protection.  Par ailleurs on a tendance, comme si c’était un réflexe conditionné, dès qu’il s’agit d’augmenter la sécurité à restreindre les libertés, comme si c’était le seul moyen. Si les restrictions de libertés sont parfois nécessaires elles doivent être extrêmement ciblées et justifiées, surtout leur efficacité pour résoudre ou réduire le problème doit être établie.

Bertrand Vergely : Il est évident que si le passeport vert est institué, le monde va se couper en deux. Il y aura ceux qui l’auront parce qu’ils se seront faits vacciner et ceux qui ne l’auront pas parce qu’ils auront refusé le vaccin. Ceux qui auront le passeport pourront voyager, les autres non. Les détenteurs du passeport vert apparaîtront comme des citoyens altruistes donc modèles, les autres apparaîtront comme des rebelles égoïstes. Si cela se produit, ce sera évidemment très grave. On sera dans une situation de guerre sanitaire. Pour l’éviter, il importe que le politique se calme et arrête de faire du zèle. Il importe également de responsabiliser les citoyens. Sauf erreur, l’idée d’un passeport vert est une idée venant des députés de droite et du centre. En les écoutant, on a le sentiment que ce n’est pas la santé de la population qui les préoccupe vraiment. Voulant pouvoir montrer qu’ils existent politiquement, le passeport vert est un coup politique. On touche là à la zone d’ombre du politique. Dès que celui-ci veut montrer qu’il existe, il divise et créez de la zizanie. Aujourd’hui, la politique étant menée par la division entre le centre et les extrêmes et non plus par l’opposition traditionnelle droite-gauche, très peu de choses séparent la droite et la gauche. D’où la mauvaise bonne idée du passeport vert quand, étant à droite, on cherche à exister. Le politique fait trop de zèle. Il fait aussi trop de lois. Il croit que tout peut se régler par elles. Tout ne peut pas se régler par des lois. La crise sanitaire ne pourra trouver de solution que si les citoyens se prennent en charge. Or, le veut-on ?  Réponse : non. On ne le veut pas. On le veut même de moins en moins.  L’opinion courante a tendance à penser que, la société contemporaine étant irresponsable, il convient de la diriger en agissant à sa place, en mettant des règles partout et en renforçant la police et la surveillance. Plus on fait ce que l’opinion courante réclame, plus la société devient irresponsable. Plus elle est irresponsable plus on voit se mettre en place une politique qui décide à la place des citoyens, des règles pour tout et des gendarmes partout. L’opinion courante se trompe quand elle pense que la société est irresponsable. Il y a de l’irresponsabilité, c’est vrai.  Toutefois, tout le monde n’est pas irresponsable. Globalement, la majorité de la population a parfaitement compris que si elle est irresponsable, jamais on ne sortira de la pandémie. Cela veut dire que dans la société, il y a un potentiel afin de vivre autrement que de façon infantile en étant obsédé par la préservation de la vie et de la santé. Si on veut s’en sortir, il va falloir à un moment ou à un autre que l’on fasse vivre ce potentiel.

[Ndlr : Le ministre de la Santé, Olivier Véran, a déclaré mardi soir sur TF1 qu’il n’y aura pas de « passeport sanitaire » et que la vaccination ne sera pas nécessaire pour pouvoir se déplacer dans les prochains mois. Les entretiens de Monique Canto-Sperber et de Bertrand Vergely ont été réalisés avant cette annonce].

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