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Emmanuel Macron se choisit Nicolas Sarkozy pour cible mais en ressortira-t-il grandi ou fragilisé ?
©Reuters

Duel

Emmanuel Macron se choisit Nicolas Sarkozy pour cible mais en ressortira-t-il grandi ou fragilisé ?

Dans le JDD du 4 septembre, Emmanuel Macron s'est trouvé un nouvel adversaire, plus digne de lui que son ancien président ou Premier ministre semble-t-il. Mais en s'attaquant à Nicolas Sarkozy en pleine primaire de la droite et du centre, l'ancien ministre de l'Economie sait qu'il vient chasser sur les terres d'autrui. Ne serait-ce que celles des nombreux adversaires centristes de l'ancien président de la République.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico :  Dans un entretien publié dans le JDD, Emmanuel Macron s'est attaqué durement à Nicolas Sarkozy, qu'il juge incohérent. Dans le même temps, il a affirmé qu'il savait disposer de soutiens à droite et surtout au centre. Est-il capable de se poser comme l'alternance véritable à Nicolas Sarkozy, maintenant qu'il a tourné le dos à Hollande ? 

Jean Petaux : Ce qui ressort de l’entretien qu’Emmanuel Macron a accordé au JDD va bien au-delà d’une simple hostilité affichée à l’égard de Nicolas Sarkozy. Ce que semble vouloir incarner Emmanuel Macron, de plus en plus, tient en 3 mots : "mouvement" (d’où le nom "En Marche !", d’où la démission du gouvernement ; d’où l’image du "bateau qui part sur le fleuve (politique)"…) ; "renouvellement" (incarné par l’âge du "jeune héros" : 39 ans au prochain solstice d’hiver ; par la mise en ligne d’un autre "logiciel politique" ; par l’engagement en politique d’acteurs nouveaux, trentenaires, jusqu’alors rétifs à tout embrigadement ; par le refus de toute primaire dont le mécanisme et le principe sont durement critiqués…) ; "dépassement" (du cadre des partis politiques et surtout du PS ; des clivages politiques traditionnels "gauche-droite" ; des conservatismes en tous genres ; des "vaches sacrées"de la gauche : 35 heures, ISF, etc ; des "bornes" aussi dans sa manière de se comporter par rapport au président de la République par exemple ; etc.).

La critique de Nicolas Sarkozy, qui est le seul à être ainsi cité et étrillé, si on met à part quelques propos plus aigres que doux (mais encore "soft") sur l’actuel hôte de l’Elysée, est révélatrice d’une ambition assumée et pratiquement avouée de la part d’Emmanuel Macron. Il "cogne"sur le seul qui compte en fait dans la compétition qui s’engage. "Marine Le Pen sera peut-être au second tour (ce n’est pas acquis du tout) mais elle ne sera pas présidente de la République": c’est, en substance, ce que pense Emmanuel Macron. Il "flingue" alors son seul rival : Sarkozy. Macron fait le pari que pour avoir une chance de l’emporter il faut qu’Alain Juppé soit battu par Nicolas Sarkozy à la primaire de la droite et du centre et que François Hollande ne se présente pas, soit parce qu’il aura renoncé, soit parce qu’il aura été battu, lui aussi, lors de la primaire par un "gauchiste") et qu’un espace au centre-gauche et au centre-droit sera ainsi ouvert, du fait de ces deux échecs cumulés. C’est d’ailleurs la même analyse que fait, depuis longtemps, depuis 2013, François Bayrou et c’est bien la raison pour laquelle ce dernier se montre plus que sévère envers Macron (cf l’entretien que le maire de Pau accorde ce jour au grand journal régional Sud Ouest Dimanche). Et c’est aussi pour cette même vision de la situation politique post-primaire qu’un Jean-Christophe Lagarde, qui déteste assez sincèrement François Bayrou, tend la main à Emmanuel Macron. Même si on sait bien qu’il y a loin entre des "mots doux" et la consommation de l’union, on peut sans peine imaginer dans quel état de mécontentement les aimables propos du patron de l’UDI sur Macron ont pu mettre le patron du Modem…

Maxime Tandonnet : Ces attaques contre Nicolas Sarkozy sont étonnantes. En effet la marque de fabrique de M. Macron est le renouveau de la classe politique. Or, en se livrant à ce jeu, il fait exactement comme les autres politiques de l'extrême droite à l'extrême gauche. Ce n'est pas forcément défendre Sarkozy que de constater que depuis le début des années 2010, l'antisarkozysme est au coeur du discours politique français. M. Hollande en a fait un tremplin pour les présidentielles de 2012 et ensuite, pendant les premiers temps de son mandat. En, en général, quand un responsable politique manque d'inspiration, il frappe sur Sarkozy. Nous avons là le signe du vide en politique. En s'adonnant à cette pratique, M. Macron entre dans le moule. Il n'est pas sûr qu'en termes d'image, cette plongée dans la mêlée lui soit profitable. Quant à représenter une alternative pour le droite, on ne peut être que sceptique. Ses seules fonctions oficielles ont été conseiller de François Hollande puis ministre du gouvernement Valls. Les électeurs sont des êtres doués d'une mémoire et d'une raison.

La suite de l'entretien en page 2

Est-il la meilleure chance de la gauche aujourd'hui pour échapper à Nicolas Sarkozy ? Sortira-t-il vainqueur de son absence des primaires de la gauche ?

Jean Petaux : Si François Hollande n’est pas présent dans la compétition électorale présidentielle parce qu’il aura été battu à la primaire de janvier 2017 par Arnaud Montebourg (il est clair et ce n’est pas faire injure à Hamon, Lienemann, Filoche… que seul l’ancien ministre du Redressement productif, arrivé troisième de la primaire de novembre 2011, est en mesure de battre François Hollande à cette nouvelle primaire socialiste) et surtout si Nicolas Sarkozy l’emporte face à Alain Juppé, alors en effet Emmanuel Macron sera une vraie solution de rechange pour tout un électorat de centre-gauche et de centre-droit qui, dans la perspective d’un second tour présidentiel Sarkozy-Le Pen aura anticipé ce scénario et aura donc cherché à élargir les mâchoires du piège électoral qui se profilerait. Reste quand même une inconnue dans ce cas de figure : c’est l’attitude de François Bayrou dont il est clair qu’il va présenter sa candidature dans l’hypothèse d’une victoire de Nicolas Sarkozy au sortir du second tour de la primaire de la droite, le 27 novembre au soir. Il l’a clairement annoncé ce matin dans les colonnes de Sud Ouest Dimanche.

On le mesure aisément. Le chemin d’Emmanuel Macron est non seulement parsemé d’embuches mais il est aussi jalonné d’obstacles à l’égard desquels il ne peut pas grand-chose. C’est peut-être la raison pour laquelle dans l’entretien qu’il accorde à vos deux confrères du JDD aujourd’hui, il use d’une expression fort peu "politique": "j’aurais besoin de chance aussi"… On sait bien que la chance (ce que d’autres appellent les "circonstances") a sa place dans la "conquête du trophée". Et souvent les acteurs ne sont pas les organisateurs de leur propre destin. Il reste qu’Emmanuel Macron en s’exonérant de la "case primaire" et en se positionnant comme potentiel candidat dans une démarche purement personnelle, contourne un premier obstacle. Ce faisant il s’expose à devoir en franchir un autre, aussi périlleux : il aura face à lui, s’il se présente à la "vraie présidentielle", un candidat se disant très à gauche, tendance "populo-nationaliste" (Mélenchon) et un candidat "socialiste" (le vainqueur de la primaire socialiste) ; sans omettre une ou un "Vert" qui ne pèsera rien comme d’habitude. Qu’il le veuille ou non, cette configuration le déportera soit vers le centre-gauche, soit vers le centre-droit (en fonction de qui l’emportera lors de la primaire socialiste). Parviendra-t-il, dans cette équation, à apparaitre comme représentant l’ultime chance de la gauche pour l’emporter ? Rien n’est moins sûr. Dans tous les cas, qu’il soit confronté à Nicolas Sarkozy au second tour ou à Marine Le Pen (ce qui signifierait qu’il l’aurait emporté sur tous ses "rivaux" de gauche, toutes tendances confondues au soir du premier tour), il aura fort à faire pour rallier à son nom les électeurs de gauche. Compte tenu du degré de détestation qu’il semble inspirer à certaines personnalités "référentielles" de la "gauche" (cf les commentaires à son égard de Martine Aubry ; les récents propos à la limite de l’insulte de Thomas Piketty ; la tribune de Myriam Revaud d’Allonnes dans Le Monde), il est manifeste que la "route de Macron" tiendra plus de la piste en latérite que de l’autoroute.

Maxime Tandonnet : Non, le vote de 2017 n'est pas aussi verrouillé. Il ne faut pas enterrer François Hollande, ni les candidatures de M. Mélenchon et M Montebourg. A droite, Nicolas Sarkozy n'a pas encore gagné les primaires et reste distancé par Alain Juppé eu second tour selon les sondages.  Nous vivons une époque très particulière extrêmement tourmentée: rejet de la politique par l'opinion, menace terroriste. Nul  ne peut présumer de ce que sera 2017. M. Macron est sûrement quelqu'un de remarquable. Mais l'engouement médiatique en sa faveur et sa poussée dans les sondages reposent sur des fondements fragiles. Il a su faire parler de lui par des petites phrases sans lendemain. Mais qu'a-t-il prouvé? Quel est son véritable bilan? En quoi son action à la tête de l'économie française pendant deux ans a-t-elle permis un redressement? Quelles décisions, actes de volonté, preuves de fermeté face au réel peuvent-ils être mis à son actif? Quelles propositions, quels projets apporte-t-il en dehors du libéralisme économique déja revendiqué par le pouvoir actuel? De quels réseaux, quels soutiens bénéfie-t-il, au parti socialiste ou ailleurs? Quel est son mérite personnel en dehors d'avoir été hissé au sommet de la politique par le président Hollande? Il se présente avant tout comme une créature médiatique, fort sympathique et habile. Il n'est pas du tout sûr que cela suffise pour convaincre l'électorat de gauche comme de droite.

La suite de l'entretien en page 3

La droite modérée est, elle aussi, dispersée. Emmanuel Macron est-il meilleur que la droite modérée ? Quel poids a-t-il face à Alain Juppé ou François Bayrou, ses principaux conccurents au centre ?

Jean Petaux : Tout son positionnement actuel est comparable à celui de Juppé et de Bayrou. A trois différences notoires. La première c’est qu'Alain Juppé (et dans une moindre mesure François Bayrou), qu’on le veuille ou non, dispose de troupes, d’un réseau d’élus et d’un potentiel appareil politique qui peut être mobilisé. La deuxième c’est que Juppé (et dans une moindre mesure Bayrou) incarnent l’expérience, le savoir-faire, la solidité. La troisième c’est que Juppé (et dans une moindre mesure Bayrou), sont identifiés et reconnus comme des "gens de centre-droit" et qu’ils n’ont jamais été, de près ou de loin, pris en flagrant délit d’avoir "frayé" voire travaillé avec les socialistes. Bayrou a osé rendre public son vote pour Hollande au second tour de  2012. Pour nombre d’électeurs de la droite classique c’est là une faute indélébile. Mais au moins Bayrou n’a pas été ministre (et pas n’importe lequel…) de Hollande. Alors ? Macron, malgré ses trois différences notoires avec Juppé et Bayrou peut-il, quelque part, être un "produit de substitution", un "avatar" de ces deux personnalités politiques si elles étaient défaillantes ? Est-ce que, faute de "grives" (ou d’ortolans…) Juppé ou Bayrou, l’électeur de la droite modéré et du centre acceptera de se contenter du "merle" Macron ? Oui sans doute parce que désormais, pour reprendre chacune des trois différences, d’abord les troupes et les appareils militants ont moins d’importance qu’avant, comme c’était encore le cas en 1974, 1988 ou en 1995 pour prendre des élections présidentielles où des candidats sans appareil partisan, bien qu’appréciés des Français, n’ont pas tenu le choc et la distance) ; ensuite parce que l’envie de jeunesse et de renouveau est très forte aujourd’hui et donc en conséquence l’expérience lasse ; et qu’enfin parce le désir de dépasser les clivages droite-gauche traditionnels est de plus en plus exprimé. Voilà donc un Macron qu’une feuille de papier à cigarette (ou un "triple-feuille" pour le "pétard" qu’il n’exclut pas de légaliser) ne sépare guère, du point de vue programmatique, d’un Juppé, à même de compenser les points faibles susceptibles de le voir rejeté par une partie de l’électorat modéré. C’est la raison pour laquelle ce même électorat, dans la mesure où il serait orphelin de Juppé, pourrait tout aussi bien choisir Macron en lieu et place de Bayrou, considérant que ce dernier a "fait son temps" et que si l’on peut admettre qu’il faille s’y reprendre à trois fois pour entrer à l’Elysée (Mitterrand, Chirac), s’y présenter pour une quatrième fois en 2017 (ce serait le cas de Bayrou) ressemble plus à un parcours politique proche de celui d’"Arlette" que digne d’un futur chef de l’Etat. C’est bien pour cela que la "mise en marche" du jeune ex-ministre de l’Economie n’a pas l’heur de plaire à l’actuel maire de Pau.

Maxime TandonnetMeilleur que la droite modérée, je ne vois pas vraiment ce que cela signifie. Emmanuel Macron a un talent incontestable. Il passe bien à la télévision, présente bien, parle bien. Il  incarne la jeunesse. Il me semble que son ascension est artificielle. Tout cela ne préjuge en aucun cas de ses convictions, de sa vision de la France, de son caractère et de sa capacité à tenir fermement la barre du pays dans la tourmente. Des hommes comme Juppé, Sarkozy, Bayrou ont une expérience de la vie publique. Le rôle de chef de l'Etat est celui de sage, d'autorité morale, de guide. On n'imagine mal une personnalité sans aucune expérience d'un mandat politique et une si faible expérience gouvernementale, devenir, par une sorte de magie médiatique, président de la République.

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