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A qui s'adresse Benoît XVI lorsqu'il parle d'immigration ?
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Il était une foi

A qui s'adresse Benoît XVI lorsqu'il parle d'immigration ?

Lors de l'angélus de dimanche, le pape Benoît XVI a lancé dimanche, à l'occasion de la Journée mondiale des migrants et des réfugiés, un fervent appel pour qu'ils soient accueillis partout dans le monde. Et si la doctrine sociale de l'Eglise se transformait en politique ?

Patrice  de Plunkett

Patrice de Plunkett

Patrice de Plunkett journaliste depuis 1972. En 1978, il participe à la création du Figaro Magazine, dont il est rédacteur en chef culture, puis directeur de la rédaction et éditorialiste (1990-1997). Auteur (depuis 1997) de livres-enquêtes sur les phénomènes de société d'aujourd'hui. Chrétien depuis 1985, il est membre de la revue de prospective catholique Kephas et de l'ordre du Saint Sépulcre de Jérusalem (aide aux chrétiens de Terre Sainte). 

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Atlantico : Lors de l'angélus de dimanche, place Saint-Pierre, Benoît XVI a déclaré que « des millions de personnes sont concernées par le phénomène des migrations, mais ce ne sont pas des numéros. Ce sont des hommes et des femmes, des enfants, des jeunes et des personnes âgées qui cherchent un lieu où vivre en paix ». Comment interpréter cette phrase du Pape ? Qu'a-t-il voulu dire précisément ?

Ce que les encycliques sociales ne cessent de dire depuis trente ans au moins : que la société est faite pour la personne, non la personne pour la société. Ni a fortiori pour le système économique ! C'est selon ce principe aujourd'hui que Benoît XVI, le cardinal Turkson (Justice & Paix), le cardinal Vingt-Trois à Paris, Mgr Léonard à Bruxelles, etc, critiquent le néolibéralisme et le capitalisme financier... Rien d'étonnant à ce que le pape applique aussi ce principe aux migrants. Il le fait avec autant de netteté que son prédécesseur Jean-Paul II, et à peu près dans les mêmes termes. En effet l'Eglise catholique parle beaucoup du problème des migrations, toujours pour enfoncer le même clou :

  • a) Les gouvernements des pays d'accueil ont le droit de réguler les flux migratoires, bien entendu ;
  • b) Mais ils ont le devoir de traiter les immigrants, même clandestins, comme des êtres humains, notamment quand ils sont chargés de famille. C'est ce que dit le cardinal Vingt-Trois dans son livre de 2012, Quelle société voulons-nous ?

 

A qui s'adresse Benoît XVI en s'exprimant ainsi ? Aux dirigeants européens ? 

Aux dirigeants bien entendu, encore que l'on sache avec quelle distraction ceux-ci écoutent le pape. Mais, à mon avis, Benoît XVI s'adresse en priorité aux catholiques d'Europe ! Car il y a un problème. Quand il s'agit de l'économie ou de l'immigration, une partie de ces catholiques restent sourds à ce que dit l'Eglise. Certains se fabriquent même un "catholicisme" bien à eux, justifiant le rejet d'autrui au nom des "racines chrétiennes de l'identité nationale"... L'Eglise est inquiète de cette dérive de milieux catholiques, notamment en France où le problème préoccupe les évêques ces temps-ci. D'où la fermeté de la parole du pape.

Avec la crise, le Saint-Siège avait formulé ses idées de réforme du système financier international, en proposant notamment la mise en place d'une "autorité publique à compétence universelle". Le Pape s'attaque désormais à la question sensible de l'immigration. Fait-il de la politique ou se contente-t'il d'exprimer la doctrine sociale de l’Église ?

La doctrine sociale de l'Eglise n'est pas un programme de parti : c'est une plateforme proposée par l'Eglise à tous, croyants ou non, sur la base de la condition humaine partagée. Or le politique fait partie de la condition humaine. Il est en charge de ce que les théologiens catholiques appellent "le bien commun", à l'échelon international autant que national. Quand le pape, puis le Conseil pontifical Justice & Paix, réclament que le politique reprenne le contrôle de l'économique et du financier, c'est une idée insurrectionnelle au bout de vingt ans de pensée unique néolibérale ! L'Eglise n'est pas la seule à formuler cette idée, mais elle y apporte une dimension que les "indignés" laïques ressentaient sans arriver à l'exprimer : tout ce qui écrase la personne est illégitime, qu'il s'agisse de maltraiter le salarié ou l'immigrant. Et il faut changer le système qui produit cette maltraitance, parce que c'est la logique de fonctionnement de ce système qui est perverse. Etudiez les textes sociaux des papes : ils martèlent ce message.

Dans le message délivré par Benoît XVI à l’occasion de la Journée mondiale des migrants et des réfugiés, il avait souligné que "le phénomène migratoire actuel est également une occasion providentielle pour l’annonce de l’Évangile dans le monde contemporain". La question de l'intensification des flux migratoires doit-elle être lue à l'aune d'une volonté de l'Eglise d'évangéliser de nouveaux "publics" ?


Ce sont tous les événements, pas seulement l'immigration, que l'Eglise depuis deux mille ans lit (ou devrait lire) sous l'angle de l'évangélisation ! C'est (ou ce devrait être) sa seule grille de lecture. Chaque fois qu'elle s'en est écartée pour composer avec les intérêts politico-économiques, mal lui en a pris... Aujourd'hui les flux migratoires s'intensifient, sous la pression de facteurs multiples. Ils risquent de s'intensifier plus encore au cours du XXIe siècle. Comme le souligne Benoît XVI, ce phénomène de masse n'affecte pas seulement l'Europe : or n'oublions pas que l'Eglise est mondiale, c'est sa caractéristique ; elle n'est pas là pour justifier tel pays ou telle histoire particulière, mais pour aller de l'avant à travers des reconfigurations historiques qu'elle n'a pas choisies. Evangéliser ces multitudes immigrées dans nos pays exigera un état d'esprit nouveau de la part des catholiques... Beaucoup d'entre eux, en France du moins, n'y sont pas préparés ni même disposés. Leurs évêques et leur pape vont donc les y inciter avec une fermeté croissante.

Propos recueillis par Franck Michel

 

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