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Effondrement de notre civilisation en vue, vraiment ?!
©Sameer Al-Doumy / AFP

Hallucination collective

Effondrement de notre civilisation en vue, vraiment ?!

Selon un sondage de l’Ifop pour la Fondation Jean Jaurès, 65% des Français estiment que la civilisation telle que nous la connaissons va s’effondrer. Un tiers de ces personnes estiment que cet effondrement sera brutal et qu'il interviendra en l'espace de 20 ans.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Yves Michaud

Yves Michaud

Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le monde entier… quand il n’est pas à Ibiza. Depuis trente ans, il passe en effet plusieurs mois par an sur cette île où il a écrit la totalité de ses livres. Il est l'auteur de La violence, PUF, coll. Que sais-je. La 8ème édition mise à jour vient tout juste de sortir.

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Sylvie Brunel

Sylvie Brunel

Sylvie Brunel est géographe, économiste et écrivain.

Elle a travaillé pour Médecins sans Frontières (MSF) et présidé Action Contre la Faim (ACF).

Elle est actuellement professeur de géographie à Sorbonne-Université

Elle est notamment l'auteur de Géographie amoureuse du Monde (Lattès, 2013),  Plaidoyer pour nos agriculteurs (Buchet-Castel, 2017). Dernier livre publié "Toutes ces idées qui nous gâchent la vie" (Lattès, 2019).

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Atlantico.fr : Selon l'étude de l'institut Jean Jaurès, 65% des Français croient à un effondrement de la civilisation et 27% d'entre eux pensent que le réchauffement climatique et la surconsommation en sont les causes principales. Or, la planète - dans l'Histoire - ne s'est jamais aussi bien portée d'un point de vue environnemental. Sans nier les problèmes actuels, pourquoi existe-t-il un tel décalage, une telle confusion entre ce que pensent les gens (dans leur imaginaire) et la réalité ? Pourquoi pensent-ils tout de suite à un effondrement inéluctable de notre civilisation ?

Sylvie Brunel : L’opinion publique a été formatée par des organisations dont le fond de commerce réside dans la peur. Elles ont commencé à occuper le terrain en Occident au moment de la disparition de l’Union soviétique, en 1991. Cette nouvelle mondialisation, au moment où des pays émergent, comme la Chine, en revendiquant leur part du gâteau, suscite une crispation occidentale, fondée sur la peur de l’enrichissement des anciens pauvres.  Le discours, porté par l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux, devient anxiogène : les ressources vont manquer, le climat se détraquer, la population exploser, la biodiversité disparaître... Dans l’histoire de l’humanité, les prophètes de malheur ont toujours existé, mais ils n’avaient pas bénéficié jusque-là de campagnes planétaires de mobilisation. Or brasser les peurs sert d’abord les institutions onusiennes en mal de légitimité et de reconnaissance – elles ont été totalement discréditées par leur échec dans les grandes crises géopolitiques et humanitaires de la fin de la Guerre froide. Et on voit le GIEC et l’IBPES se livrer aujourd’hui à une surenchère dans le catastrophisme pour drainer les financements internationaux ! Les ONG environnementales disparaîtraient sans ce carburant de la peur, véritable pompe à visibilité et à subventions… Les entreprises ont compris que le greenwashing fait recette. Les Etats n’ont plus qu’à emboîter le pas. La bonne nouvelle, c’est que tous ces cris d’alarme permettent de trouver des solutions, d’apporter des réponses. La mauvaise, c’est qu’on a beau progresser, les gens sont de plus en plus démoralisés, donc démobilisés. Il est temps de changer de discours : nous avons toutes les réponses face aux défis écologiques ! Mais se laisser engloutir par le défaitisme est contre-productif, diviser le monde en bons élèves et en mauvais dangereux car source de violence. Et croire que produire des richesses est néfaste risque de se muer en erreur fatale. Notamment dans le domaine alimentaire, qui me préoccupe particulièrement : la France s’obstine aujourd’hui à privilégier des modèles plus coûteux et moins productifs, qui nous font régresser dans le monde et découragent un secteur jusque-là particulièrement efficace… L’agriculture française, dans sa diversité, a toutes les réponses en matière de développement durable !

Sylvie Brunel vient de publier "Pourquoi les paysans vont sauver le monde" aux éditions Buchet-Chastel.

La planète - dans l'Histoire - ne s'est jamais aussi bien portée d'un point de vue économique et le monde n'a jamais été aussi riche. Sans nier les problèmes actuels (hausse des inégalités, gilets jaunes etc.), pourquoi existe-t-il un tel décalage, une telle confusion entre ce que pensent les gens (dans leur imaginaire) et la réalité ?

Jean-Paul Betbeze : Cet effondrement auquel « croient » les Italiens, les Français, moins les Anglais et Américains, pas vraiment les Allemands, vient de la rencontre entre des changements majeurs qui pourraient bouleverser l’avenir, sans vraiment savoir comment réagir. Les Américains inquiets préparent des provisions et un sac de survie, mais très peu des autres « inquiets » interrogés dans les autres pays. Parce qu’ils ne savent pas quoi faire ou, au fond, parce qu’annoncer un effondrement est une façon de dire que nous savons, moins que jamais, de quoi demain et après-demain seront fait ? Peur ou ignorance inavouée ?

De fait, tout est trouble : nous vivons en plein déluge médiatique, marchand et politique, où seul l’excès paye. En France, la répétition des erreurs factuelles sur les montées des inégalités et de l’inflation, sur les « coups de pouce » tant attendus du SMIC ou du Livret A (le fameux « placement préféré des Français »), ou encore sur « Macron Président des riches », le tout sans chiffres et sans références, créeune vision parallèle à la réalité. La « priorité au direct », le « micro trottoir » où seule compte une phrasechoc, plutôt contre le Président, moins bien contre l’Europe ou les États-Unis, avec en toile de fond le capitalisme exploiteur qui devient pollueur, tout cela façonne un monde dangereux. Il nous veut du mal, avec des chefs qui ne nous protègent pas. Les listes des métiers condamnés : employé de banque et de poste, chauffeur de taxi, docteur, comptable, cadre intermédiaire… fabriquent un monde fait de quelques spécialistes très bien payés, de nombreux « petits boulots » et de chômeurs. Tout s’extrémise, tout se polarise : pourquoi ?

Parce qu’on ne parle pas de ce que font en permanence les entreprises de toutes tailles pour former leurs personnels et s’adapter à ce monde en révolution permanente, parce qu’on a oublié que,presque tous, nous avons adopté le micro-ordinateur ou le portable, utilisons Google et Amazon. Les geeks et autres digital natives savent eux aussi qu’il leur faut suivre ce qui se passe : révolution technologique, montée de la Chine et de l’Inde en attendant l’Afrique. Notre monde change plus vite que jamais, et en même temps s’adapte : on n’en parle pas. Il y a des chocs, des crises et des peurs, mais aussi des succès comme les GAFAM ou Telsa, en attendant les avancées technologiques et culturelles chinoises et tout cela, on le voit venir, si on garde les yeux ouverts.  La peur du changement s’explique par le changement lui-même, comme toujours, mais aussi par ceux qui l’instrumentalise. La surveillance de notre vie quotidienne ne viendrait donc que de Huawei ?

Enfin, les apports de ces révolutions qui se conjuguent et se mondialisent comme jamais dans l’histoire du monde ne sont pas mises en avant : médecines, robots, véhicules plus sûr, domotique… Ce monde en changement suppose préparation et formations : c’est largement la tâche des entreprises et de la responsabilité de chacun. 

Sur le plan économique, concrètement, comment redonner foi aux gens ? Comment faire pour les convaincre que le monde est toujours habitable ?

Jean-Paul Betbeze : L’apprenti va maîtriser un métier et va trouver un emploi : nous vivons une véritable explosion de leur nombre. Le salarié dont l’emploi va changer doit être formé et se former. Il s’agit de populariser les milliers de cas où des adaptations et des solutions se trouvent. On parle de la crise de confiance, en soi et entre soi, il faut aussi ajouter que rien ne sera possible sans un ample mouvement porteur du changement : entrepreneurs, innovateurs, salariés volontaires, leaders et entraîneurs. Nous savons qu’une révolution se heurte aux intérêts antérieurs et autres « avantages acquis » et que nous en vivons une collection, de révolutions et d’ « avantages acquis ». 

Le monde restera habitable, mais ce sera très compliqué sans changements de comportements, pour aller vers plus d’efficacité dans la production et les échanges. L’arrivée de la Chine, en attendant l’Inde, les vagues de révolution technologiques en cours, le dynamisme démographique africain, le changement dans la hiérarchie des pays, les risques de tensions et de guerre après 70 ans de Grande paix… peuvent inquiéter. Sauf si l’on y voit un monde plus divers, plus coopératif, mieux formé. Il ne s’agit pas de « lutter contre les inégalités en taxant les riches », mais de former plus longtemps et plus que jamais. La peur crée le blocage économique qui la justifie et fait prospérer les collapsologues et autres grandes peur de l’An Mil. Le seul risque est de céder à la peur, non seulement elle est mauvaise conseillère, mais en plus elle est violente.

La planète - dans l'Histoire - ne s'est jamais aussi bien portée d'un point de vue politique (pas de guerre en France, en Europe etc.) Sans nier les problèmes actuels (hausse de la délinquance, communautarisme etc.), pourquoi existe-t-il un tel décalage, une telle confusion entre ce que pensent les gens (dans leur imaginaire) et la réalité ?

Yves Michaud : Après une lecture attentive du sondage (et de la comparaison entre pays), j’ai plutôt l’impression qu’en France (et ailleurs!) les gens ne sont pas si idiots que ça.  

Si on raisonne avec un peu de distance, quelques constatations s’imposent. 

D’abord il reste des disparités fortes entre pays. Les Allemands sont plus certains de l’avenir et les Américains plus catastrophistes. Avec peut-être des raisons religieuses – le millénarisme des Américains, de leurs sectes et de leur industrie du cinéma.

Ensuite l’inquiétude écologique prime sur les autres, bien que les vagues migratoires inquiètent les pays qui y sont plus exposés (France, Allemagne, Italie) et pas les pays-forteresses (USA, Royaume-Uni).

S’il y a des craintes, elles sont plutôt à long terme et face à un processus lent de déclin.

Et puis, chose curieuse, quasiment personne ne se prépare à cet effondrement. En revanche les Américains  entassent déjà les bouteilles de Coca et les hamburgers surgelés…. 

Bref, il est censé de croire que le pire est certain mais on verra bien quand ça arrivera. Ça me fait penser à ces croyants qui attendent l’au-delà mais pas trop vite quand même.

Pourquoi pensent-ils tout de suite à un effondrement inéluctable de notre civilisation ? Pourquoi un tel déclinisme ?

Yves Michaud : Je vois trois raisons majeures.

D’abord, qu’on ait étudié sérieusement ou non les choses, tout le monde sait peu ou prou aujourd’hui que « les civilisations sont mortelles ». On nous l’apprend à l’école, à la télé, dans les livres, et plus encore dans les films de Hollywood – et en plus c’est vrai. Un homme du XVIIIème siècle avant L’essai sur les mœurs de Voltaire de 1756 et les Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité de Herder en 1784 n’avait aucune idée de la diversité des civilisations et de leurs destins. 

Ensuite, nous percevons de manière aiguë la fragilité de nos sociétés : en 2010 l’éruption d’un volcan islandais a paralysé le transport aérien en Europe pendant une dizaine de jours. Nous avons vécu la crise du SRAS et maintenant celle du Coronavirus. Le tsunami de 2004 a fait 250.000 morts et celui de 2011 seulement 16.000 mais a causé une catastrophe nucléaire (Fukushima). 

Enfin, devant cette diversité civilisationnelle et ces risques nous n’avons plus trop confiance dans nos valeurs ni nos modèles de vie. Il est plus facile d’avoir des certitudes quand on sait fort peu de choses. L’avenir semble donc radieux pour les ignorants convaincus d’être seuls au monde et l’obscurantisme a de beaux jours devant lui.

Bref, comme disait Lætitia Bonaparte, la maman de Napoléon, « pourvou que ça doure ».

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