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Edouard Husson : "Les élites françaises ne comprennent pas l’Allemagne et ça coûte cher à la France"
©PASCAL PAVANI / AFP

Couple franco-allemand

Edouard Husson : "Les élites françaises ne comprennent pas l’Allemagne et ça coûte cher à la France"

Edouard Husson publie "Paris - Berlin, La survie de l'Europe" aux éditions Gallimard. Pour Atlantico, il revient sur les relations entre la France et l'Allemagne et évoque les principaux enjeux pour l'Europe.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico.fr : 75 ans après la deuxième guerre mondiale, plus de 60 ans après le traité de Rome et 30 ans après la chute du mur de Berlin, vous montrez dans votre livre « Paris-Berlin, la survie de l’Europe » que les élites françaises comprennent toujours mal l’Allemagne. Comment l’expliquer ? Les Français de Giscard à Macron ne comprennent-ils que l’Allemagne rhénane ? Schmidt ou Kohl plus que Merkel et Merkel plus que ses successeurs potentiels ?

Edouard Husson : Ce n’est pas une question de géographie de l’Allemagne. L’Allemagne catholique est restée deux fois plus pratiquante que la France jusque dans les années 1990; et elle ne comprenait pas grand chose à notre culture laïque. A l’inverse, plusieurs de nos présidents, à commencer par de Gaulle et Pompidou, ont bien compris la République Fédérale de leur époque et ils avaient une culture générale qui faisait sa place à l’Allemagne. Mitterrand connaissait encore la culture allemande; mais il avait peur de la puissance allemande. Le problème, c’est la rupture culturelle qui se produit avec le déclin de l’apprentissage de l’allemand, constant, paradoxalement, depuis la signature du traité de l’Elysée, et qui s’est accéléré, lui aussi, dans les années 1990, alors que la réunification avait lieu.

Tout ceci peut, bien entendu, s’expliquer dans un contexte général, à commencer par la bêtise insigne de l’Education Nationale, dont le gauchisme dominant a convergé avec l’utilitarisme patronal pour juger qu’il était élitiste d’apprendre une langue à partir de sa littérature et de sa culture. Pour l’anglais, ce n’est pas bien grave, puisque le globish est partout nécessaire. Pour une langue comme l’allemand, cela a été catastrophique: les bons élèves se sont vu enjoindre d’apprendre l’allemand, réputé difficile. Mais arrivé au lycée, au lieu de lire Goethe, Schiller, Thomas Mann, Kurt Tucholsky, on leur a infligé des textes sur le triage des ordures ménagères ou l’absence de limitation de vitesse sur les autoroutes. Pas de quoi laisser de grands souvenirs. L’anglais s’est toujours sauvé par l’omniprésence d’une culture anglophone conquérante. En revanche, sans Faust ou Wallenstein, l’allemand n’avait aucune chance.

Comme par ailleurs, une sorte de vulgate s’est imposée sur le modèle économique et social allemand, figé dans une sorte d’absolu (capacité au consensus, absence de grèves etc...) le résultat est que les jeunes générations d’énarques, dénués de toute culture allemande et porteurs d’une vision statique de l’économie et de la société allemande donnée en « modèle » à la France, n’ont pas cherché à comprendre ce qui se passait: difficultés de la réunification; débats sur la compétitivité allemande vers 2000; débats sur l’euro, sur l’immigration, sur l’industrie 4.0 plus récemment.

De leur coté, les Allemands comprennent-ils mieux la France ?

Dans un livre paru il y a une vingtaine d’années, « France-Allemagne parlons franc !  », Jean-Pierre Chevènement a une formule très exacte. Les Français, explique-t-il, n’imaginent pas qu’il existe un autre système que le leur; les Allemands, eux, n’imaginent pas qu’il existe un meilleur système que le leur. Alors que la croissance française et la croissance (ouest-)allemande se valaient dans le quart de siècle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, les Allemands se moquaient volontiers de l’étatisme français, malgré ses résultats.

Ensuite, désordre monétaire mondial aidant, les marchés ont joué le mark à la hausse et placé le franc sous observation. Sans modestie, en 1968, Franz Josef Strauss, ministre-président bavarois, voyant les attaques contre le franc, s’était écrié: « Nous sommes redevenus les premiers en Europe! ». Et pendant les vingt ans qui ont suivi, les faits ont semblé lui donner raison. Mais la réalité, c’est qu’à la veille de la réunification, la France commençait à se revigorer économiquement; l’inflation était maîtrisée; un nouvel entrepreneuriat français se mettait en place.

Les dirigeants français ont pourtant été dupes du discours de l’Allemagne sur elle-même. Les Allemands sont moins démonstratifs mais tout aussi affirmatifs que les Américains quand il s’agit de vanter leur réussite et leur modèle. Les dirigeants français n’ont pas vu le revers de la médaille: la stabilité monétaire allemande a été obtenue aux dépens de la démographie, longtemps une force relative de la France; notre pays a su construire des champions industriels; nous nous sommes payés le luxe de financer généreusement l’immigration extra-européenne, plus forte qu’en Allemagne. Eh bien, François Mitterrand était convaincu que la réunification allait renforcer de manière irrésistible la puissance allemande. Il a perdu son sang froid et voulu rattacher le franc au mark: en alignant nos taux d’intérêts sur ceux, très élevés, d’une Allemagne où la banque centrale luttait contre une potentielle inflation générée par la réunification. Le deuxième septennat de François Mitterrand a été catastrophique car il a tué dans l’oeuf un nouveau miracle économique français, qui aurait pu se dérouler dans les années 1990, parallèlement au ralentissement d’une Allemagne occupée à gérer sa réunification. En nous plongeant nous-mêmes dans des difficultés inutiles dues à un alignement artificiel sur les taux allemands, et en leur demandant de construire l’Union Européenne selon leur modèle, nous avons confirmé les Allemands dans leur certitude qu’ils étaient les meilleurs en Europe, malgré les difficultés de la décennie qui a suivi la réunification.

Quel coût politique voire économique cela représente t il pour la France d’une part, pour l’Union européenne qui s’est largement appuyée sur la relation franco-allemande dans sa construction ?

Tout ce que nous venons de décrire relève du passé. Au présent, il y a une réalité, celle de deux sociétés qui sont, sur des modes différents, en crise politique, qu’elles vont devoir régler en recourant à leurs références propres; et pourtant, ces deux sociétés sont liées, sur le plan institutionnel, comme jamais auparavant: non seulement nous appartenons ensemble à l’Union Européenne et à la zone euro mais nous sommes censés préparer en amont toutes les décisions qui seront défendues en commun. En fait, c’est ainsi que les dirigeants français conçoivent les progrès de la construction européenne depuis Valéry Giscard d’Estaing. La méthode n’a pas changé, aux yeux des Français, depuis les années 1970, décennie où est né l’actuel président de la République ! On a rarement vu une telle continuité dans l’histoire contemporaine de la France. Six présidents de la République appliquant en gros la même méthode, celle du « moteur franco-allemand » pour l’Europe. Nos dirigeants n’ont pas vu que l’élargissement avait profondément changé la donne: dans une Europe à un peu plus de vingt-cinq membres, l’Allemagne pratique des coalitions, pour faire avancer ses projets. Nous ne savons pas en faire autant. L’Allemagne sait placer ses représentants à la Commission; nous sommes devenus très mauvais au jeu du lobbying. On entend souvent parler, aujourd’hui, d’un « projet impérial allemand »: mais c’est tout simplement que l’Allemagne sait placer les siens à des postes-clé et que nous sommes tout à fait incapables d’en faire autant, sans parler d’occuper la place laisser libre par les Britanniques.
Ensuite se pose une autre question, celle de savoir si le fonctionnement de l’Union Européenne est aujourd’hui efficace à l’échelle du monde. la Grande-Bretagne pense que non, et c’est la raison pour laquelle elle veut sortir de l’Union. Les Allemands semblent mieux s’accommoder des directives bruxelloises. Il faut dire qu’ils n’ont pas eu tendance à recentraliser, comme les Français, au niveau national au fur et à mesure que Bruxelles renforçait aussi ses pouvoirs. L’Allemagne applique bien la subsidiarité, et cette dernière va être renforcée par l’affaiblissement, de fait, du gouvernement fédéral, durant les deux derniers mandats d’Angela Merkel. Une fois que l’on a dit que l’Allemagne vivait mieux avec le modèle de l’Union Européenne que la France, il reste cependant à constater que l’Union Européenne calquée sur un modèle allemand et une Europe élargie n’est ni réactive dans les crises internationales ni efficace pour mobiliser les capitaux nécessaires à une politique d’innovation scientifique et technique à l’ère de la révolution de l’information.   Quel

Quel rapport à sa puissance l’Allemagne entretient-elle aujourd’hui ?

Depuis la chute du Mur de Berlin, les dirigeants français se sont obstinés à mettre l’Allemagne dans une position de leadership qu’elle accepterait ensuite de partager avec nous. Mais les Allemands ont goûté au leadership de 1870 à 1945 et ils n’en veulent plus. Pour répondre à la demande française, ils ont donc proposé un gouvernement de l’Europe par les règles, les normes, les mécanismes monétaires. Une Europe « kantienne » plutôt qu’ « hégelienne »!

On dit souvent que c’est une Europe libérale: c’est vrai au sens où cette Europe laisse libre chacun de ses membres d’atteindre l’objectif commun; et où il existe une forme de compétition entre les membres pour s'affirmer comme le plus performant à l’échelle de l’Union. Mais c’est surtout un système malthusien, fondé sur la rareté du crédit, la compression de la consommation intérieure et la priorité donnée à l’exportation sur le développement intérieur. L’Allemagne pourrait être le moteur industriel du plus grand marché de consommateurs au monde. Or elle n’a eu de cesse, depuis la crise financière, de réaffirmer l’absence de transferts financiers au sein de la zone euro ! Par une lecture très stricte des traités fondateurs de l’Union Européenne, l’Allemagne a causé l’étiolement des marchés qui avaient massivement acheté des produits allemands dans les dix premières années de l’euro. Elle a préféré compter sur un marché américain qui apparaissait à la fois insatiable et constamment ouvert; sur le marché chinois, pour absorber ses machines-outil; sur l’ensemble des pays émergents. Aujourd’hui, il apparaît que ces choix étaient risqués: les Etats-Unis menacent de restreindre l’accès à leur marché; la Chine commence à fabriquer les machines de son industrie. cependant l’Allemagne n’est qu’une puissance européenne; une puissance qui peut s’appuyer sur la puissance de l’ensemble de l’Europe. L’ensemble de l’Europe continentale étant affaibli, tandis que la Grande-Bretagne s’apprête à partir, la puissance allemande apparaît vulnérable.

Quelle vision ont vraiment les Allemands pour l’Europe et l’euro ? Ils s’affichent souvent très pro-européens mais quelle est la nature de l’Union qu’ils souhaitent ? On sait que pour les Français, l’Europe est le plus souvent pensée comme le prolongement naturel de la puissance française, quid des élites allemandes ?

L’ Allemagne fonctionne selon une subsidiarité ascendante. Les intérêts du Land l’emportent sur ceux de la nation. Et la nation sera toujours plus importante que l’Europe. C’est ce qui vous explique que l’Allemagne ne veuille pas de véritable budget européen, ni de transferts financiers pour compenser le fait que la zone euro n’est pas une « zone monétaire optimale » au sens de Robert Mundell. Les Allemands considèrent qu’ils donnent l’exemple en s’appliquant à eux-mêmes un certain nombre de normes. Et ils attendent des autres qu’ils fassent de même à l’échelle européenne. Il n’y a donc pas de notion d’Europe-puissance en Allemagne. Là où Paris projette un prolongement se sa puissance à travers l’Union Européenne, les Allemands ont vu dans la même Union le moyen de sécuriser leur environnement juridique, de mettre fin aux compétitions économique par la dévaluation monétaire, d’affirmer la primauté de la production industrielle sur la finance et les services. Le problème, c’est que l’ordo-libéralisme conduit à refuser tout ce qui pourrait « protéger » ce modèle européen, pour le faire peser à l’échelle du monde. Les Allemands ont mis en place, avec notre complicité,  un système européen incapable d’exister par lui-même puisque rien n’est fait pour protéger ni enrichir le consommateur européen, pour créer des « champions européens », pour investir massivement dans les infrastructures.

Le depart du Royaume-Uni et la trajectoire incertaine de l’Italie vont-elles contraindre Paris et Berlin à réinventer leur relation ?

Le départ du Royaume-Uni est perçu comme un non-sens par beaucoup d’Allemands. Longtemps ils ont été persuadés qu’il était possible d’inverser le résultat. A présent ils se résignent au Brexit. Et, même si à Berlin on ne reconnaît pas que l’on avait pas pris au sérieux les avertissements de David Cameron sur la possibilité du Brexit, les dirigeants allemands se rendent bien compte que la Grande-Bretagne va beaucoup gagner au Brexit, en particulier en se réindustrialisant. On en revient à la question précédente: le plus intelligent pour l’Allemagne serait de refaire les forces du marché européen continental organisé autour d’elle; mais les principes fondateurs de la zone euro et de l’UE, empêchent la création monétaire au niveau du gouvernement de la zone; elles empêchent aussi des politiques de relance, de transferts financiers.  Effectivement, l’Allemagne a porté sa politique de malthusianisme monétaire au point de fragiliser ses deux plus gros appuis en Europe continentale: la France et l’Italie.

Mais le problème doit être envisagé de manière plus large: le défi à l’UE est lancé par son élargissement, depuis les années 1990. Berlin sait créer des coalitions. Ce n’est pas le cas de Paris. A un moment où le gouvernement fédéral allemand est affaibli, Paris a l’occasion unique de réaffirmer son leadership au sein de l’UE. Il faut évidemment le faire modestement, en multipliant les alliés et en étant en mesure de choisir entre l’intégration de l’Allemagne à la coalition proposée ou la constitution d’une coalition capable d’imposer des intérêts français au besoin contre l’Allemagne - exactement comme Mario Draghi a fait, en mettant en minorité l’Allemagne au sein du conseil des gouverneurs. Cela veut dire que dans l’UE, il n’y a pas de «petit pays », que la France fait comme l’Allemagne, en cultivant ses réseaux, en s’appuyant sur ses propres parlementaires européens. .

Peut-on imaginer qu’il y ait un danger allemand malgré l’énorme travail réalisé par la RFA pour préserver la culture démocratique allemande ?

Il n’y a plus de danger impérial: l’Allemagne est une société de « kantiens » vieillissants; elle a un budget militaire très en-dessous de ce qu’on attend d’une puissance. Il n’y a pas non plus de véritable danger venu de l’AfD: le parti est certes peu regardant sur ses cadres, dont certains viennent du nationalisme dur ou refusent d’entrer dans le travail de mémoire de la RFA. L’AfD, malgré tout, fait un score encore très inférieur à 10% en moyenne à l’ouest du pays.

Non, le danger vient plutôt du coeur de la société: l’Allemagne a été si fort secouée par ses propres abus de pouvoir répétés entre 1870 et 1945, qu’elle s’est promis et a promis à ses voisins le « plus jamais ça ! ». Mais c’est devenu une sorte d’absolu où l’enfer peut être pavé de bonnes intentions. La décision d’accueillir sans filtrage frontalier les réfugiés et les migrants à l’automne 2015, n’a pas relevé d’une décision politique mais d’un engagement éthique inconditionnel et de l’envie de montrer au monde que l’on avait définitivement changé. Mais une politique que l’on est incapable de justifier politiquement est une très mauvaise politique. Lorsque l’éthique de la conviction écarte l'éthique de la responsabilité en politique, pour parler avec Max Weber, cela peut donner des résultats très dangereux. Plusieurs des auteurs de l’attentat de novembre 2015 à Paris étaient passés par les frontières grandes ouvertes de Madame Merkel pour entrer dans l’espace Schengen avant de se rendre en France.

La décision de Madame Merkel sur les migrants a contribué à accentuer un phénomène en cours: la perte de confiance de l’électorat dans les grands partis de rassemblement de toutes les classes sociales. Aujourd’hui, les quatre partis (CDU, SPD, FDP, Verts) susceptibles de constituer des coalitions gouvernementales (sans l’AfD) sont des partis qui ne représentent plus  que la partie la plus insérée dans la mondialisation de la société allemande.  Les partis qui accueillent encore toutes les classes sociales sont l’AfD et Die Linke. Le danger que l’on peut y voir, c’est celui d’un émiettement toujours plus grand du paysage politique allemand. Cela met en cause la capacité de notre voisin à construire avec nous une nouvelle politique européenne.

Edouard Husson publie "Paris-Berlin, La Survie de l'Europe", aux éditions Gallimard

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