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Dr Errol Southers, expert émérite américain en contre-terrorisme : "Daech va mener des attaques dans d'autres pays"
©Reuters

Contre-terrorisme

Dr Errol Southers, expert émérite américain en contre-terrorisme : "Daech va mener des attaques dans d'autres pays"

Les années 2015 et 2016 ont été particulièrement sanglantes en matière de terrorisme pour l'Occident et tout spécifiquement en France. Le docteur Erroll Southers, expert émérite en contre-terrorisme américain, livre à Atlantico son analyse exclusive.

Erroll Southers

Erroll Southers

Le Docteur Erroll G. Southers est expert en contre-terrorisme, sécurité publique, protection des infrastructures et sécurité intérieure, il est reconnu mondialement. Il dirige le programme d’études sur l’extrémisme intérieur à l’Université de Southern California (USC) où il est également professeur adjoint de sécurité intérieure et politique publique. Le Docteur Southers est directeur du contre-terrorisme et de la protection des infrastructures de TAL Global, une entreprise de conseil en sécurité intérieure. Il y dirige les évaluations concernant la sécurité dans les transports, les stades ainsi que dans les institutions éducatives et culturelles.

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Franck DeCloquement

Franck DeCloquement

Ancien de l’Ecole de Guerre Economique (EGE), Franck DeCloquement est expert-praticien en intelligence économique et stratégique (IES), et membre du conseil scientifique de l’Institut d’Études de Géopolitique Appliquée - EGA. Il intervient comme conseil en appui aux directions d'entreprises implantées en France et à l'international, dans des environnements concurrentiels et complexes. Membre du CEPS, de la CyberTaskforce et du Cercle K2, il est aussi spécialiste des problématiques ayant trait à l'impact des nouvelles technologies et du cyber, sur les écosystèmes économique et sociaux. Mais également, sur la prégnance des conflits géoéconomiques et des ingérences extérieures déstabilisantes sur les Etats européens. Professeur à l'IRIS (l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques), il y enseigne l'intelligence économique, les stratégies d’influence, ainsi que l'impact des ingérences malveillantes et des actions d’espionnage dans la sphère économique. Il enseigne également à l'IHEMI (L'institut des Hautes Etudes du Ministère de l'Intérieur) et à l'IHEDN (Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale), les actions d'influence et de contre-ingérence, les stratégies d'attaques subversives adverses contre les entreprises, au sein des prestigieux cycles de formation en Intelligence Stratégique de ces deux instituts. Il a également enseigné la Géopolitique des Médias et de l'internet à l’IFP (Institut Française de Presse) de l’université Paris 2 Panthéon-Assas, pour le Master recherche « Médias et Mondialisation ». Franck DeCloquement est le coauteur du « Petit traité d’attaques subversives contre les entreprises - Théorie et pratique de la contre ingérence économique », paru chez CHIRON. Egalement l'auteur du chapitre cinq sur « la protection de l'information en ligne » du « Manuel d'intelligence économique » paru en 2020 aux Presses Universitaires de France (PUF).

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Franck DeCloquement : Êtes-vous surpris par l'ampleur des actions terroristes perpétrées depuis janvier 2015 en France ?

Dr Erroll Southers : Je ne suis pas surpris. Cela confirme tragiquement la validité des menaces répétées contre la France, depuis l'année dernière. Chaque fois qu'il y a une attaque, Daesh publie des vidéos à travers leurs médias exhortant ses partisans à attaquer où ils sont, et la France est parmi la liste des cibles.

Pourquoi la France et l'Allemagne sont-elles des cibles privilégiées ?

La France est une cible de choix pour les attaques de Daesh, car elle est une alliée de la coalition menée par les Etats-Unis dans le cadre des frappes aériennes sur Daesh, en Syrie et en Irak. Rappelons-nous qu’en 2014, dans l’une des ses vidéos, l’un des ses porte-parole Abu Muhammad al-Adnani pressait les musulmans de "tuer les mécréants américains ou européens", et spécialement "les méchants et sales Français". En mars 2016, Daesh a appelé les musulmans en Allemagne à mener des attaques sur le bureau de la chancellerie à Berlin d’Angela Merkel, et l'aéroport de Cologne-Bonn, en déclarant que l'Allemagne est un "ennemi d'Allah". Cela dit, la liste des pays où Daesh a appelé à des attaques est longue, et il y a une forte probabilité pour que Daesh mène des attaques dans d'autres pays.

Que pensez-vous du profil des terroristes ? Sont-ce des "idéologues" ou des "bandits" ?

Comme je le dis souvent, il n'y a pas de profil type. Chaque terroriste est différent et est entraîné à la fois par l'idéologie et le comportement criminel, à des degrés divers. Néanmoins, la caractéristique la plus importante dans la plupart de ces derniers cas est le fait que ce sont des "homegrown" (individus issus du pays visé). Ils ont été des citoyens ou des résidents de l'État qu'ils ciblent. Il apparaît tout de même que ces individus n’ont pas l’expérience des combats en Syrie ou en Irak, et on peut donc s’interroger sur le degré de contrôle et de directive que peuvent exercer les dirigeants de Daesh sur les actions de ces individus. C’est en effet assez discutable. C’est l'une des raisons pour lesquelles la menace "homegrown" est si imprévisible sur le plan du renseignement.

Estimez-vous que la France est plutôt bien équipée en termes de renseignement pour lutter contre le terrorisme ?

Les services de renseignements français sont clairement en train de s’adapter pour répondre à la menace, de même que toutes les autres communautés du renseignement dans le monde entier. Les terroristes, eux, sont en constante adaptation en matière d’approche et de tactique, et nous devons donc toujours être dans l’anticipation et l’adaptation également. Le récent rapport parlementaire sur les défaillances du renseignement français semble indiquer les occasions manquées par les autorités françaises et belges pour arrêter les attaquants de Paris et de Bruxelles, qui ont tué 162 personnes en novembre et mars. Cependant, lors de ma visite en France en février dernier, j’ai pu constater que le renseignement français a tenu à engager des approches interdisciplinaires pour accroître leur efficacité (ndlr : renseignement, médecine psychiatrique, psychologie, psycho-criminalistique), car des universitaires, des élus et des chercheurs en médecine étaient également présents pour mieux comprendre les causes de la radicalisation.

Quel type de réponse le gouvernement français peut-il envisager ? Avec quels moyens ? Faut-il fermer les frontières ?

Dans le cadre de l’instauration de l’état d'urgence, la France a déjà mis en œuvre de nouvelles méthodes d’approche, bien au-delà de ce qu’ont pu faire la plupart des autres pays. Les perquisitions sans mandat pour localiser physiquement certains individus recherchés et la surveillance électronique ont soulevé certaines critiques sur les méthodes policières, accusées d’aller trop loin. Néanmoins, une stratégie prudente et mesurée est de mise, et reste nécessaire pour assurer la sécurité publique et prévenir de nouvelles attaques, sans marginaliser certaines communautés qui sont aussi les mieux à même d’informer de toute activité suspecte. La fermeture des frontières serait une réponse appropriée uniquement si les attaquants étaient exclusivement le fait des nouveaux immigrants. Dans de nombreux cas, cependant, il n’en est rien. Le fait que certains de ces assaillants sont nés et ont grandi en France minimise l'efficacité de la fermeture des frontières. Certes, un processus de contrôle de l'immigration plus délibérée augmenterait la probabilité de détecter et de dissuader les attaquants, et sera probablement mis en œuvre.

Y a-t-il une similitude entre les actions menées par des individus isolés en France et celles menées aux Etats-Unis, du type "Orlando" ?

Oui, ces attaques sont très similaires par rapport au caractère "homegrown" des assaillants. Les assaillants étaient originaires du pays où ils ont attaqué et ont agi pour faire avancer la directive diffusée par Daesh.

Quel est le niveau de coopération possible entre les Etats-Unis et la France ?

Le niveau de coopération sera dicté par la capacité de partager des informations et du renseignement. Cette bataille sera gagnée ou perdue selon notre capacité collective à détecter, dissuader et nous défendre contre ces attaques.

Dans quelle mesure l'anniversaire des 100 ans des accords de Sykes-Picot, qui divisaient le contrôle du Moyen-Orient entre la France et le Royaume-Uni, peut être considéré comme un facteur important de l'escalade des attaques terroristes en France et au Royaume-Uni ?

La question des dates anniversaires signifiantes est souvent débattue en ce qui concerne les stratégies de planification terroristes. Cependant, je ne crois pas que les terroristes mettent autant l'accent sur les dates-clé, comme certains pourraient le penser. La date pertinente pour un attaquant peut être sans rapport avec une autre, et dans la plupart des cas, le terrorisme est un crime d'opportunité.

Propos recueillis par Franck DeCloquement pour Atlantico.fr

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Le Dr Erroll Southers est à l’origine du partenariat universitaire entre l’University of Southern California (USC) et à la faculté de médecine de Lyon 1, dans le cadre du Diplôme "INTERCRIM",  formation Interprofessionnel de Psycho-criminalistique dirigé par le Dr Patrice Schoendorff, président de la Fédération Française de Psycho criminalistique (FFPC), et le Professeur Laurent Fanton de l’université de Lyon 

D’autres formations tournées vers l’investigation criminelle, la lutte anti-terroriste et le renseignement - en partenariat avec les experts et universitaires franco-américains - largement soutenu par la Fédération Française de Psycho criminalistique (FFPC), verront prochainement le jour à Paris 2 Assas, en Octobre prochain, sous l’égide du professeur Fabrice d'Almeida. 

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