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Le Pape François s'est adressé mardi 25 novembre aux membres du Parlement européen.
Le Pape François s'est adressé mardi 25 novembre aux membres du Parlement européen.
©Reuters

Chemin de croix

Discours du pape à Strasbourg : pourquoi la réalité des égoïsmes européens est plus complexe que ce qu’en a dit François

Le Pape François s'est adressé mardi 25 novembre aux membres du Parlement européen en tant qu'homme d’Église et en tant que chef d'un État, celui du Vatican. Son intervention a engagé une réflexion sur l'immigration, la pauvreté et la redistribution.

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer est économiste, spécialisé en Finances publiques. Il dirige le cabinet Archer, et a fondé le think tank économique Archer 58 Research.
 
Né en 1958, il est diplômé de Sciences-Po, de l'ENA (promotion de 1985), et est titulaire d'un doctorat en Economie de l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
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La France laïque est une démocratie et non une théocratie. Fort opportunément toutes les religions confondues et les athées reconnaissent la forme suprême que revêt la République pour l'organisation de notre vivre ensemble.

Le Pape François s'est adressé hier aux membres du Parlement européen en tant qu'homme d'Eglise et en tant que chef d'un Etat, le Vatican, situé en Europe.

De son intervention, il peut être retenu un message strictement papal (condamnation de l'avortement, de l'euthanasie) mais ici, nous souhaitons engager une réflexion laïque sur trois thèmes économiques et sociaux que le Saint-Père a abordés. Tout d'abord, la question de l'immigration. Puis, la question de la pauvreté. Enfin, la question de la redistribution.

En liminaire, il est intéressant de relever que le Pape a fait un acte politique en affichant sa croyance en l'Union de l'Europe : " En m’adressant à vous comme pasteur, je désire adresser à tous les citoyens européens un message d’espérance et d’encouragement, fondé sur la conviction de ce que les difficultés peuvent devenir de puissantes promotrices d’unité. " Face à la crise franco-allemande, face à l'inertie de Bruxelles pour engager un nouveau souffle européen, il faut prendre note de ce propos venu d'une autorité morale et avisée.

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Sur l'immigration, le Pape François a dit : " De même, est-il nécessaire d’affronter ensemble la question migratoire. On ne peut tolérer que la Mer Méditerranéenne devienne un grand cimetière... L’absence d’un soutien réciproque au sein de l’Union européenne risque d’encourager des solutions particularistes aux problèmes, qui ne tiennent pas compte de la dignité humaine des immigrés, favorisant le travail d’esclave et des tensions sociales continuelles. "

En termes économiques et politiques, cela nous éloigne des discours sur le contingentement des nouveaux afflux d'immigrés ou sur les pratiques hypocrites qui visent à fermer les yeux sur le travail clandestin qui arrangent plus d'un employeur dans certains secteurs.

Le Pape a pris position pour la tolérance et l'accueil de l'Autre (avec ce " a " majuscule de respect) dans un continent où les ravages de la crise font déjà près de 32 millions de chômeurs et des dizaines de millions de pauvres. Pour mémoire, près de cinq millions de sans-emplois en France et près de dix millions de démunis.

La question juridique de la renégociation de Schengen est sur beaucoup de lèvres là où le Pape tourne son visage serein vers les migrants du Sud. Autant dire que des positions tranchées et irréconciliables vont ponctuer cette partie de son intervention.

En deuxième lieu, le Saint-Père a évoqué la question de la pauvreté. Homme d'écrits et de précision, il convient donc de le citer précisément : " A cela s’ajoutent des styles de vie un peu égoïstes, caractérisés par une opulence désormais insoutenable et souvent indifférente au monde environnant, surtout aux plus pauvres. On constate avec regret une prévalence des questions techniques et économiques au centre du débat politique, au détriment d’une authentique orientation anthropologique. "

La crise fait effectivement se répandre des poches de pauvreté. Paradoxalement, la crise ne prive pas d'expansion la catégorie la plus favorisée : celle dite des riches.

L'effet-richesse continue bel et bien d'exister. Ainsi, l'INSEE (" France, portrait social " 2014) indique : " La masse des très hauts revenus progresse de 4,5% en moyenne, après +4,6% en 2010. Près des deux tiers de cette hausse s'expliquent par celle des revenus du patrimoine (2,9 points) contre un quart seulement pour la hausse de 2010 (1,1 point). Ils représentent 30% de l'ensemble de leurs revenus déclarés (hors revenus exceptionnels) en 2011. Cette part ne s'élevait qu'à 22% sept ans auparavant. "

La France compte 610.000 personnes en France métropolitaine comme partie du P99 : 99è centile. Les plus aisés (PA) précitées appartiennent au dernier dix-millile et représentent un peu plus de 6000 personnes. Les très aisés ( TA ) dont les revenus se situent entre 256.000 et 810.700 euros représentent environ 60.000 personnes.

François, homme de précision répétons-le – ne saurait ignorer une réalité française que l'on retrouve presque partout en Europe : l'effet-richesse contemporain milite pour une forte concentration des patrimoines : " Les 500 plus fortunés de France se sont enrichis de 25% en un an " ( Source : Le Monde / AFP : 10 juillet 2013 ) ce qui correspond à l'élévation de la taille unitaire des entreprises que dirigent et / ou possèdent lesdites personnes.

En simplifiant et en prenant une figure emblématique parmi d'autres, tout le monde a compris que Monsieur Xavier Niel rejoindrait – sauf aléa – le club des vrais riches d'ici moins de dix ans.

Le Pape s'exprime donc au moment où toutes les études ( voir travaux approfondis d'Hervé Le Bras ) convergent pour conclure qu'il y aura plus de riches et plus de pauvres d'ici à 2025. Nous sommes dans cette phase méta-historique du capitalisme et c'est un fait que la quête de lucidité ne doit pas occulter. Pour le Pape François, un mot doit guider l'action de tous :  " La dignité est le mot-clé qui a caractérisé la reconstruction après la seconde guerre. Notre histoire récente se caractérise par l’indubitable caractère central de la dignité humaine contre les violences multiples et les discriminations qui, même en Europe, n’ont pas manqué dans le cours des siècles. "



Nous parvenons alors au dernier point : celui de la redistribution. A priori, nul besoin d'être grand visionnaire pour pressentir ce que pense le chef de l'Etat du Vatican : clairement, face à une société inégale par essence, il attend une action vigoureuse du politique.

D'ailleurs, presque plus du politique que des intéressés eux-mêmes. Ne dit-il pas : " Il y a en effet aujourd’hui la tendance à une revendication toujours plus grande des droits individuels, je dirais même privatifs. C'est une tendance qui cache une conception de la personne détachée de tout contexte social et anthropologique. "

Et pourtant, on ne peut pas, en tant qu'économiste, omettre de rappeler que la crise est affaire de multiplications. Multiplication du nombre d'employeurs au long d'une carrière, multiplication des déménagements, multiplication des foyers anxiogènes à la fois professionnels et personnels. Face à cette multiplication qui fournit une somme de grand embarras à l'individu, le recours à des " droits individuels " ne choque pas. C'est aussi avec un droit des contrats que notre société fonde son Etat de droit. La phrase précitée du Saint-Père sur les droits privatifs reste, à nos yeux, découplée de la vie quotidienne qui est une subordination salariale et une soumission au principe de réalité. Ne souffre-t-on pas dans un bureau "open space" comme autrefois dans l'extraction du charbon ? La pression sur le CDI au profit de salariés quasi-révocables ad nutum (brefs CDD) ne sont-elles pas des questions ?

Pour tout dire, on voit ici que le Pape actuel ne reprend pas complètement la position du pape Léon XIII, surnommé le " pape des ouvriers " avec sa célèbre Encyclique de 1891  " Rerum Novarum " qui comporte, entre autres, cette célèbre phrase : " La concentration, entre les mains de quelques-uns, de l'industrie et du commerce devenus le partage d'un petit nombre d'hommes opulents et de ploutocrates, qui imposent ainsi un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires ".

Par effet-miroir, le Pape François se place davantage sur une ligne morale que sur l'analyse économique des rapports de forces au travail.

Concernant la redistribution, son expérience d'évêque de Buenos-Aires montre son attachement à cette notion. Mais elle se heurte désormais à différents obstacles. Ainsi, si le rapport des actifs aux retraités était différent ( effet pénalisant du vieillissement ), les cotisations pourraient être revues à la hausse pour éviter que des grands seniors ne tombent en-deçà du seuil du minimum vieillesse.

De même, si nous avions un million de chômeurs de moins, l'accompagnement des sans-emploi serait mieux ajusté aux plans humain et pécuniaire. En France, en 2014, l'indemnisation coûte 29 milliards d'euros à l'Unedic ( qui est au plafond de son endettement propre et doit demander la caution de l'Etat pour ses refinancements bancaires ) ce qui écarte l'idée d'être plus " généreux " comme pourrait le souhaiter le responsable de l'Eglise de Rome qui se situe dans la lignée de Jean XXIII et Paul VI qui avaient fait émerger du Concile Vatican II " le principe de l'option préférentielle pour les personnes vulnérables ". ( sic ).

Autrement dit, nos systèmes de redistribution (plus de 32% du PIB consacrés en France aux prestations sociales parmi les 57% de la dépense publique) social et fiscal sont au taquet (voir flux d'expatriation des jeunes et des possédants) et la crise nous demande davantage de solidarités au nom de la dignité ce qui est une équation sans solution simple possible.

A l'heure où des questions de retraites-chapeaux ont logiquement pu heurter l'opinion, d'autant que les personnes concernées continueront à siéger dans différents conseils d'administration ce qui est simultanément une activité (gouvernance) et une source de revenus, il est intéressant de relever l'analyse du Pape lorsqu'il énonce avec force : "  Maintenir vivante la démocratie en Europe demande d’éviter les manières globalisantes de diluer la réalité, les purismes angéliques, les totalitarismes du relativisme, les fondamentalismes anti-historiques, les éthiques sans bonté, les intellectualismes sans sagesse. "

L'immense majorité des populations européennes voit son revenu arbitrable très inférieur à ses attentes. Rappelons qu'il s'agit du revenu disponible brut après déduction des dépenses de consommation dites pré-engagées telles que logement, télécom, frais d'éducation et de cantine, assurances, etc. Avec surprise, le Pape n'a pas évoqué cette paupérisation partielle, ce déclassement relatif des classes moyennes qui a un impact pourtant grandissant.

En théorie, " vivre décemment de son travail " est un droit. Le Pape a laissé sous silence les centaines (milliers ?)  de cas où des personnes travaillant à temps partiel vivent dans leurs voitures faute de pouvoir assumer un logement.

Oui, en Europe contemporaine, il y a des très riches et des vrais pauvres mais il y aussi des personnes fragiles que la crise ne ménage pas. Ici, en accord avec le Pape, nous pouvons dire que le mot-clef est bien – aussi - celui de dignité. N'est-ce-pas ?



 

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