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Dis moi si tes amis sont gros, je te dirai combien tu pèses… l’incroyable impact des comportements de notre entourage
©Reuters

Qui s'assemble se ressemble

Dis moi si tes amis sont gros, je te dirai combien tu pèses… l’incroyable impact des comportements de notre entourage

Deux professeurs d'Harvard ont mené une étude sur l'obésité qui met en lumière l'importance de nos relations et de notre entourage. Un entourage proche obèse serait plus propice à une prise de poids, ce qui dénote d'un problème de santé désormais collectif plus qu'individuel.

Jacques Fradin

Jacques Fradin

Jacques Fradin est médecin, comportementaliste et cognitiviste.

Il a fondé en 1987 l'Institut de médecine environnementale à Paris. Il est membre de l’Association française de Thérapie comportementale et cognitive.

 

 

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Atlantico : Une récente étude menée à Harvard (voir ici) fait état d’un fait plutôt surprenant : la santé ne serait pas un phénomène individuel, mais bien un phénomène collectif. Dans quelle mesure notre entourage est-il capable d’influencer notre santé ?

Jacques Fradin : L’influence de l’entourage est, en effet, tout à fait déterminante et c’est loin d’être la première étude qui met en lumière l’importance de cette dimension sociologique. Et ce qu’on en sait, c’est que chaque individu a un équilibre psychologique en lien avec son équilibre physiologique via les interfaces hormonales et neuronales. Autrement dit, le stress est un facteur de perturbation de la santé et à l’opposé l’épanouissement et l’euphorie collective ont d’ores et déjà montré certains effets bénéfiques. Notamment sur la santé, le développement de l’individu et donc parfois de la société. Il est clair qu’il y a un impact qu’on peut également expliquer par le fait que la sociabilité représente un allègement de la charge de la vie. Plus il faut se préparer à manger pour soi seul, plus cela coûte cher, plus cela prend du temps, plus cela mange des loisirs. Il y a des facteurs qui, comme toujours, s’ajoutent au niveau objectif, matériel. L’Homme partage énormément de choses avec ses semblables, aussi, moins il partage plus il en a la charge à tous les sens du terme. Manger pour soi-même, par exemple, est davantage un acte utilitaire qu’épicurien. Il y a énormément de facteurs, internes et biologiques mais également émotionnels, comportementaux, et même matériel.

Il y a toujours deux influences : une majoritaire et une autre minoritaire. Ce sont les minorités qui font bouger le monde, certes, mais elles ne commencent à impacter l’ensemble de la population que lorsqu’elles deviennent des majorités. La majorité nous influence largement au quotidien, tant pour des raisons émotionnelles et irrationnelles que pour des raisons rationnelles. L’Homme reste un animal social, angoissé à l’idée de se sentir isolé, alors que se sentir intégré – ce qui signifie, finalement, partager un certain nombre de rituels – est un élément de réassurance et de valorisation. Ce sont des raisons issues d’un patrimoine génétique commun à toutes les espèces sociales. Il y a également une dimension rationnelle qui s’ajoute : vivre tout seul est compliqué. Il faut s’en expliquer, se débrouiller… Ne pas manger comme les autres, par exemple, c’est complexe. Parce que cela suppose de passer plus de temps, que cela coûte plus cher ; parce que cela a un effet d’exclusion sociale pas seulement émotionnel mais aussi matériel. Les gens marginalisés, quelles qu’en soient les raisons peuvent avoir des difficultés.

Quels sont les mécanismes qui provoquent ces interactions entre notre entourage et notre état de santé ? Quelles sont les principales pathologies concernées ?

Il y en a énormément, et ce qu’on parle de pathologie ou de facteurs d’épanouissement. Il est bien clair, ceci étant, que le fait même qu’il y ait influence du groupe sur l’individu peut dans certains cas l’entraîner dans des comportements problématiques. Peut-être plus que ne l’auraient été les siens, naturellement. Je pense que l’âge-clef, concernant les influences sociales, se trouve dans le courant de l’adolescence. Il est évident qu’à l’adolescence peut avoir des influences plus ou moins favorables, vis-à-vis de son avenir, de sa santé ou d’autres problématiques. On observe effectivement que certaines pathologies sont particulièrement sujettes à l’influence, et bien plus que d’autres. C’est notamment le cas du tabagisme, qui est indéniablement une histoire d’influence sociale : qui fumerait s’il vivait seul et que ça n’était pas pour faire comme les autres ? Le début du tabagisme est purement et simplement social, en cela qu’on le fait pour créer une ressemblance avec l’autre. Passé ce stade, l’addiction s’occupe du reste. Il n’empêche qu’au départ, c’est assurément un comportement social lié à des questions d’identité et souvent d’opposition. Marquer sa différence en agissant de façon déraisonnable et donc prouver à son entourage que l’on est un homme – ou une femme.

C’est une logique relativement similaire que l’on retrouve dans le cadre de troubles alimentaires. Je pense que la première des raisons est le miroir des aspects positifs : la vie sociale créée des occasions d’échanges et l’alimentation en est un. Il va sans dire que l’alimentation, qui n’a au départ d’autres vocations que d’apporter satisfaction à nos besoins biologiques ; rassasier notre faim, peut donner lieu à une deuxième faim plus sociale. On peut manger pour rester avec le ou les autres. Faire durer un repas, ou les multiplier pour passer du temps en compagnie de notre entourage. On s’aperçoit que les occasions sont nombreuses de mêler échange, fête et plaisir alimentaire et de la bouche. Boire, fumer, manger, tant de tentations sociales. Il s’agit du piège des aspects positifs de cette vie sociale qui, si elle nous apporte beaucoup de bonheur, peut créer des tendances – des addictions ou au moins des facteurs d’accrochage. Pour pouvoir avoir droit aux plaisirs d’être les autres, on a besoin d’alibis, ou même tout simplement de choses à faire. Mêler un plaisir n’est pas désagréable, et le problème c’est la dérive.

 

L’étude s’est focalisée sur l’obésité pour témoigner de la relation entre entourage et santé : ainsi si l’époux est obèse, l’épouse aura 30% de chances de l’être également. Pourtant, quand il s’agit du frère, c’est 40% de chances, et quand c’est le meilleur ami le taux monte à près de 60%. Comment l’intensité des relations joue-t-elle sur ce phénomène ?

C’est à mon sens une question qui en soulève une autre : quelle est la part des gènes et quelle est la part des habitudes. Il me semble que la réponse est claire. La part des habitudes l’emporte sur celle des gènes. C’est à la fois inquiétant et rassurant, selon le sens dans lequel on le prend et le problème que l’on a. Je préfère néanmoins ce qui relève du comportement parce que l’on a plus de chances de pouvoir agir dessus, même si en disant ça j’ai conscience que ça n’est pas parce que cela relève du comportement que nous sommes, autant que nous aurions pu l’espérer, des êtres libres. Si c’était la vision philosophique des années et des siècles passés, la psychologie et les neurosciences l’ont démenti. Que cela relève des gènes ou du comportement, on tombe – dans une moindre mesure, j’en conviens – sur le fait que nous sommes en partie déterminés. Nous avons abordé la dimension sociale de l’être humain, et il est clair qu’à l’intérieur de cette dimension sociale, il y a également l’envie de ressembler. On peut donc logiquement en déduire que plus les relations sont intimes, plus cette envie se matérialise et plus on assiste à un phénomène d’entraînement, d’engouement et de leadership, voire de jalousie, si l’on part sur les aspects négatifs. Ce qu’il faut voir, c’est que quelqu’un nous entraîne dans ses passions, son style de vie – également dans ses dépressions. Il est possible de "s’échanger" ses passions, ses dépressions et ses angoisses. On pourrait parler de phénomène contagieux.

Plus cette relation est forte, plus c’est vrai. Ce qui soulève une nouvelle question, au vu des taux présentés. Le lien apparent est-il le lien réel ? Ce serait potentiellement l’objet d’une nouvelle étude tant le sujet est vaste, mais également un début d’explication. Cela semble montrer, quoi qu’il en soit, que la routine n’est pas un élément aussi important que le lien lui-même. Ce qui fait la caractéristique d’un frère ou d’une sœur, qui finalement devient plus un ami avec le temps que quelqu’un avec qui on partage sa vie, c’est le caractère désiré de la relation. Et c’est aussi vrai pour les relations purement amicales (sans lien de sang) qui ne sont pas liées à la routine. Je ne veux pas dire que toutes les relations de couple le sont, cependant il existe tout de même une partie de routine puisque l’on a décidé de partager sa vie avec le conjoint. Et on s’aperçoit que le risque se réduit avec la routine de la relation mais augmente avec le côté passionnel de celle-ci. Ce qui signifierait qu’on ne fréquente un ami que lorsque l’on a des choses à faire avec lui, et que même si la relation est relativement moins intense, il est possible que dans l’espace-temps où on la partage elle ait une influence plus importante.

Finalement, est-ce que cela signifie que le meilleur moyen de rester en bonne santé, c’est de vivre "bien entouré" ?

Assurément. Vivre bien entouré, mais de façon autonome. Le monde moderne est mouvant : tout bouge tout le temps, les modes changent et les relations également. Et je pense que le mode mental qui va avec ces évolutions, c’est l’individualisation. Autrement dit, la capacité d’acceptation des autres en prenant ce qui nous arrange et en laissant le reste. On en revient à l’attitude des philosophes qui, au fond, est une bonne réponse à des problèmes qui sont ceux de la vie de l’humain. Nous avons tout à gagner de la relation aux autres, mais pouvoir ne pas en être dépendant, aliéné, est indéniablement positif.

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