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Des vendeurs travaillent sur un marché près d'un panneau avec les portraits du Mollah Omar et de Haqqani Jalaluddin Haqqani à Kaboul, le 1er mars 2022. Ahmed Rashid a publié « L’ombre des taliban » aux éditions Autrement.
Des vendeurs travaillent sur un marché près d'un panneau avec les portraits du Mollah Omar et de Haqqani Jalaluddin Haqqani à Kaboul, le 1er mars 2022. Ahmed Rashid a publié « L’ombre des taliban » aux éditions Autrement.
©Wakil KOHSAR / AFP

Bonnes feuilles

Digne d’une société secrète ? : la complexe et nébuleuse organisation politique et militaire des taliban

Ahmed Rashid publie « L’ombre des taliban » aux éditions Autrement. Pétrole, drogue, fanatisme, terrorisme : tous les paramètres font de l’Afghanistan et de cette zone stratégique une véritable poudrière. Observateur privilégié de ce pays depuis 1979, Ahmed Rashid, journaliste pakistanais, en est devenu l’un des meilleurs spécialistes. Cette enquête nous plonge au cœur de l’histoire du mouvement des taliban. Extrait 2/2.

Ahmed Rashid

Ahmed Rashid

Ahmed Rashid est journaliste et auteur d'ouvrages traitant de politique, principalement à propos de l'Afghanistan, du Pakistan et l'Asie centrale.

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S’il y avait une seule raison pour les Afghans ordinaires d’avoir quelque espoir, en particulier de paix, après l’émergence des taliban, elle reposait sur le fait que ces derniers, loin d’être dominés par un individu, gouvernaient par l’intermédiaire d’une direction politique commune, consultative et consensuelle. La shura des taliban de Kandahar affirmait suivre le modèle islamique originel, où la discussion devait déboucher sur un consensus des « croyants », et qui valorisait le respect des différentes sensibilités et l’ouverture au public. Le fonctionnement de la shura se basait largement sur la djirga des Pachtounes, conseil tribal où tous les chefs de clan participaient aux décisions importantes qui concernaient la tribu. Lors de mes premières visites à Kandahar, je fus frappé par les débats qui duraient parfois toute la nuit tandis que commandants, mollahs et même combattants ordinaires venaient tour à tour donner leur avis avant que le mollah Omar prenne une décision.

Beaucoup d’Afghans furent aussi impressionnés par le fait que les taliban ne demandaient pas le pouvoir pour eux-mêmes, du moins au début. Ils répétaient qu’ils étaient venus restaurer la loi et l’ordre pour transmettre ensuite le pouvoir à un gouvernement composé de « bons musulmans ». Cependant, le mode de prise de décisions des taliban allait se modifier considérablement entre 1994 et la prise de Kaboul, en 1996, pour devenir centralisé à l’extrême, secret, dictatorial et inaccessible.

Le mollah Omar se refermait sur lui-même à mesure qu’augmentait son pouvoir, refusant de se déplacer pour voir et comprendre le reste du pays ou rencontrer les gens placés sous son contrôle ; bientôt, les structures du pouvoir présentèrent en conséquence toutes les tares des régimes précédents, moudjahidin et communistes. Après 1996, les taliban ne cachèrent plus leur intention de devenir les seuls maîtres de l’Afghanistan, excluant la participation des autres groupes. Ils prétendirent que la diversité ethnique du pays était amplement représentée dans le mouvement taliban lui-même et entreprirent pour le démontrer de conquérir le reste du pays.

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L’espoir initialement suscité par les taliban résultait directement de la dégénérescence de l’ancienne direction des moudjahidin. Pendant le djihad, la direction moudjahidin basée à Peshawar était complètement divisée en factions et personnalisée à l’extrême. Les partis tenaient ensemble non grâce à une organisation, mais parce qu’ils se rassemblaient autour de chefs de guerre et de personnages charismatiques. L’évolution de la guerre rendit ces derniers de plus en plus dépendants du financement et des armes procurés par l’Occident pour conserver la loyauté de leurs commandants et de leurs guerriers. Ils passaient beaucoup de temps à acheter, au sens propre, des appuis en Afghanistan tout en se querellant sans cesse à Peshawar.

Le Pakistan ne fit que nourrir ces ferments de désunion. Le général Zia ul-Haq commandait les troupes pakistanaises qui avaient aidé le roi Hussein à écraser les Palestiniens de Jordanie en 1970. Il avait vu de ses yeux la menace que représente pour l’État qui lui a donné asile un mouvement de guérilla uni. Encourager la désunion d’un mouvement et l’absence d’un chef unique permettait à Zia de maintenir les chefs moudjahidin dépendants du Pakistan et des subsides de l’Occident. Malheureusement, lorsque Islamabad eut désespérément besoin d’une direction moudjahidin cohérente pour offrir une alternative politique au régime communiste de Kaboul, après le retrait des troupes soviétiques, en 1989, puis de nouveau en 1992 après l’effondrement du régime de Najibullah, la discorde qui régnait entre les chefs moudjahidin de Peshawar était tellement profonde que même l’argent ne pouvait plus y remédier. Ce manque d’unité devait contribuer à empêcher l’Afghanistan de trouver un gouvernement de consensus.

Deuxième élément de la direction de la résistance antisoviétique, les commandants qui opéraient sur le terrain se montraient de plus en plus contrariés par la désunion et la corruption des chefs de Peshawar, et par la facilité avec laquelle l’argent et les livraisons d’armes les tenaient en otages. La nature même et les rigueurs de la guerre exigeaient leur pleine et entière coopération sur le terrain, en dépit des querelles qui déchiraient leurs chefs de parti à Peshawar.

Ces commandants désiraient passionnément une plus grande unité structurelle. Ismaël Khan organisa en juillet 1987, dans la province de Ghor, une première réunion des commandants, à laquelle assistèrent quelque 1 200 chefs venus de tout l’Afghanistan. Ils adoptèrent vingt résolutions, dont la plus importante exigeait que le mouvement politique obéisse à leurs décisions, et non à celles des dirigeants de Peshawar. « Le droit de déterminer la destinée future de l’Afghanistan appartient aux héritiers des martyrs et aux musulmans des tranchées, qui se battent sur des fronts meurtriers et sont prêts à sacrifier leur vie. Personne d’autre n’a le droit de prendre des décisions relatives au sort de la nation. »

Une nouvelle fois, environ 300 commandants se rencontrèrent dans la province de Paktia en juillet 1990, puis à Badakhshan en octobre. Leur entente butta cependant sur des rivalités ethniques et personnelles ; de plus, les moudjahidin, qui voulaient tous entrer les premiers à Kaboul, se disputèrent la capitale en 1992. La bataille de Kaboul révéla au grand jour les divisions entre nord et sud, Pachtounes et non-Pachtounes. Ahmad Shah Massoud, incapable de s’entendre avec les commandants pachtounes opposés à Hekmetyar au moment de la prise de Kaboul en 1992, y perdit une grande partie de sa crédibilité politique. Il ne retrouva pas la confiance des Pachtounes avant la conquête du Nord par les taliban en 1998.

Le troisième niveau de direction de la résistance était constitué par les érudits, intellectuels, hommes d’affaires et technocrates qui avaient fui Kaboul pour Peshawar. Beaucoup, restés indépendants, prônaient l’unité des forces de la résistance. Mais ni les partis de Peshawar ni le Pakistan ne donnèrent jamais de rôle politique sérieux à ce groupe d’Afghans instruits. Beaucoup se joignirent à la diaspora des élites afghanes et quittèrent Peshawar pour l’étranger.

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Extrait du livre de Ahmed Rashid, « L’ombre des taliban », publié  aux éditions Autrement

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