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Désacralisation : pourquoi les hommes politiques sont de moins en moins respectés
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Bonnes feuilles

Désacralisation : pourquoi les hommes politiques sont de moins en moins respectés

Culte du terrain et de la proximité, hyper-réactivité à l’événement, mise en scène de soi... : les façons de faire de la politique ont profondément changé en quelques décennies. Sous l’influence toujours plus forte des médias et de la logique présidentielle, le champ politique apparaît de plus en plus comme affrontement entre des personnalités. Extrait de "L'ego-politique" (2/2).

Christian Le Bart

Christian Le Bart

Christian Le Bart est professeur de science politique à l’IEP de Rennes, membre du CRAPE-CNRS, et directeur de la Maison des Sciences de l’Homme en Bretagne. Il a travaillé sur des objets de recherche divers comme les maires, les étudiants politiques, ou la communication politique. Il a par ailleurs co-écrit Les fans des Beatles : sociologie d'une passion (Presses Universitaires de Rennes).

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Il serait ridicule de prétendre que les partis politiques (et plus généralement les institutions politiques) sont devenus des institutions secondaires pour qui veut comprendre le mode de fonctionnement actuel du champ politique. On peut toutefois décrire leur évolution en référence à ce que François Dubet a appelé « le déclin de l’institution » (2002). Il désignait par cette formule le fait que les institutions sont moins que par le passé en situation de fournir aux individus censés agir en leur nom la légitimité nécessaire à l’action. L’enseignant doit par exemple construire sa relation aux élèves, à lui de bien passer auprès d’eux, l’institution scolaire ne suffit plus à définir la relation pédagogique ou à produire la légitimité nécessaire à l’accomplissement de son rôle. Il est, toujours selon François Dubet, condamné au charisme. D’une façon générale, « la légitimité en valeur, celle qui repose sur le caractère “sacré” de l’institution, cède le pas devant une légitimité rationnelle, fondée sur l’efficacité du travail accompli et sur des compétences » (p. 62).

Une telle individualisation de la légitimité s’observe- t- elle dans le champ politique ? On répondra par l’affirmative, s’agissant aussi bien des institutions politiques au sens strict du terme (appareil d’État et collectivités) que des partis politiques. Dans le premier cas, il est clair que le prestige lié aux positions institutionnelles se trouve fragilisé par ce qui s’apparente à une suspicion de principe. Dans un contexte sociologique de moindre adhésion aux grandeurs qui fondent les institutions politiques (nation, République…), les mécanismes d’incarnation sont grippés. La réduction sociologique d’entités totalisantes comme le peuple ou la nation à une très profane « société » participe d’un recul de la religiosité politique qui sape les croyances fondatrices de la délégation politique. Le représentant est-il autre chose qu’un usurpateur parlant à la place des autres (plutôt qu’en leur nom) et profitant égoïstement d’une position confortable ? Les maires insistent particulièrement sur les difficultés qu’ils éprouvent à se voir reconnaître une légitimité de principe que la seule force du suffrage universel suffisait autrefois à conférer. Sur chaque dossier, il leur faut trouver des arguments, chaque décision doit être légitimée (par exemple en puisant dans le registre alternatif de la démocratie participative), eux aussi sont condamnés au charisme de cas-par- cas. La démocratie de délégation se transforme en démocratie continue.

L’institution protégeait jadis le représentant en le mettant en situation d’agir en toute légitimité par la seule magie de la représentation : l’individu pouvait (et devait) se cantonner au rôle défini par elle. Le schéma s’est inversé. Les individus tendent à agir en leur nom propre pour compenser le déficit de légitimité des institutions. On le voit par exemple sur le terrain du discours. Le discours d’institution est discrédité en langue de bois, on lui prête tous les vices : prévisible, ennuyeux, mensonger, trop sérieux… L’énonciation gagne au contraire en légitimité à chaque fois que le locuteur s’écarte des canons de la langue de bois et se positionne en individu, au-delà donc de son rôle institutionnel. L’écart, la distance au rôle, sont valorisés non plus seulement comme respiration visant à humaniser les institutions mais bien comme principe alternatif de légitimité. La critique des institutions n’est certes pas nouvelle ; mais elle est ici revendiquée par ceux qui les habitent. Plus que jamais, l’institution est synonyme d’aliénation. En endossant un rôle, l’acteur politique était auparavant à la fois tenu et soutenu par l’institution ; il doit désormais convaincre en puisant dans d’autres registres de légitimité que ceux qui fondent l’institution. Être l’élu de la République, appartenir au gouvernement de la France : tout cela compte évidemment et continue à peser lourd, en particulier à l’intérieur du champ politique, dans le cadre des relations institutionnalisées. Mais cela ne suffit plus à faire exister une personnalité politique. C’est dans le dépassement du rôle et le contournement des institutions que celles-ci commencent, auprès de l’opinion publique, à exister.

Un exemple peut être fourni par l’évolution récente des rituels politiques. Les anthropologues analysent classiquement ceux-ci en référence à une fonction de légitimation des institutions et des acteurs politiques. Ils insistent également sur « l’effacement relatif de l’individu » constaté à cette occasion (Abélès, 2007, p. 63). Il semble pourtant évident qu’au fil de la Cinquième République, le rapport de force entre le rituel et celui qu’il met en scène s’inverse : les successeurs du général de Gaulle jouent la carte du relâchement du protocole ou de l’écart par rapport à celui-ci, ils se singularisent par la fabrication de rituels nouveaux et quasiment personnels, à l’image du pèlerinage à Solutré pour François Mitterrand (Abélès, 2007) ou de la visite au Salon de l’Agriculture pour Jacques Chirac. Le rituel se conforme aux lois de la communication politique personnalisée. Il vise davantage à institutionnaliser un style personnel qu’à marquer l’emprise de l’institution sur celui qui l’incarne.

À partir du moment où ils n’adossent plus exclusivement leur légitimité sur les institutions, les politiques sont tentés d’exister par eux-mêmes et de prendre des libertés par rapport aux contraintes jadis imposées par celles-ci. Cette forme d’individualisation s’observe par exemple à l’échelle de gouvernements désormais travaillés par de puissantes forces centrifuges. La solidarité gouvernementale n’a plus la même vigueur qu’aux temps du général de Gaulle. Au sein du gouvernement Ayrault, Manuel Valls se singularise précocement par des prises de position dissonantes (vote des étrangers, récépissé en cas de contrôle d’identité…). Cette relative autonomie ne repose pas sur une ressource institutionnelle complémentaire (par exemple un parti politique), mais sur un capital personnel de sympathie acquis auprès de l’opinion publique. Le ministre de l’Intérieur n’est pas un cas isolé : ce gouvernement se caractérise par la prétention de ceux qui en sont les poids lourds à exister médiatiquement y compris parfois au-delà de leur secteur ministériel. Effet de conjoncture lié aux cafouillages des premiers mois ? Si certains ministres du gouvernement Fillon apparaissaient comme les obligés d’un président à qui ils ne pouvaient opposer aucune ressource individuelle alternative pertinente, tous ou presque avaient appris à exister sur la base du capital de notoriété ainsi concédé. Même Bernard Laporte fit entendre, le temps d’un livre-confession qui n’épargne personne, une voix personnelle. Martin Hirsch, Jean-Louis Borloo, Hervé Morin, parce qu’ils n’appartenaient pas à l’UMP, se singularisaient à l’occasion. Alain Juppé, lui-même ancien Premier ministre, pouvait marquer ses distances sur telle ou telle décision. Tout cela n’est pas nouveau : l’était davantage le fait que les jeunes ministres UMP (Valérie Pécresse, Nathalie Kosciusko-Morizet, Xavier Bertrand, Rachida Dati, Laurent Wauquiez), tous portés par la vague sarkozyste, développèrent eux aussi des stratégies visant à exister individuellement dans le champ politique : blogs, livres, émissions de télévision, constitution d’un réseau, d’un club, d’un think tank… Le collectif gouvernemental oblige à la solidarité ; mais il ne condamne plus au silence ni à l’invisibilité. On est loin de la discrétion des serviteurs de l’État qui prévalait aux débuts de la Cinquième République.

Extrait de "L'ego-politique - Essai sur l'individualisation du champ politique", Christian Le Bart, (Editions Armand Colin), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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