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Le général Christian Piquemal à Calais, le 6 février 2016.
Le général Christian Piquemal à Calais, le 6 février 2016.
©Reuters

Rupture

Derrière l'arrestation du Général Christian Piquemal à Calais, une fracture inquiétante entre forces de l'ordre et pouvoir politique

Ce lundi matin, le général de la Légion Étrangère Christian Piquemal est convoqué en comparution immédiate pour sa participation à la manifestation interdite de Calais, du samedi 6 février. La fermeté gouvernementale, loin d'être neuve, a choqué... et pour cause : pour la première fois depuis la guerre d'Algérie, le rapport entre les classes dirigeantes et les forces de l'ordre semble s'être brisé. Une fracture inquiétante, qui fait office de précédent.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : le Général Christian Piquemal doit comparaître ce lundi 8 février devant les tribunaux pour sa participation à une manifestation interdite à Calais, ce samedi 6 février. L'appel à la manifestation était signé Pegida. Faut-il voir dans les événements de ce week-end l'arrivée de Pegida en France ? Quel est le positionnement de l'armée à l'égard de ce mouvement ?

Vincent Tournier : Il ne faut pas minimiser ce qui vient de se passer à Calais. Visiblement, les forces de l’ordre avaient pour consigne d’interpeler immédiatement et sans ménagement le général Piquemal. La réaction des pouvoirs publics est donc ici beaucoup plus ferme que face à autres mouvements contestataires, comme Notre-Dame-des-Landes ou le barrage de Sivens, où les forces de l’ordre ont plutôt cherché à temporiser, y compris ce dimanche face aux casseurs à Rennes. 

>>>>>>>> A lire aussi : L’arrestation de Piquemal est-elle une divine surprise ?

Cette fermeté gouvernementale n’est pas nouvelle. Les militants de la Manif pour tous en savent quelque chose. Mais cette fois, les enjeux sont plus importants. Le mouvement Pegida a beau être à l’état microscopique en France, les autorités sont manifestement inquiètes devant le fait qu’un militaire de haut rang, peu suspect d’activisme militant puisqu’il a exercé des fonctions élevées dans l’administration, en prenne la tête. Pour comprendre cette inquiétude, il faut resituer le contexte. La situation actuelle est sans équivalent depuis la guerre d’Algérie. L’armée est aujourd’hui fortement sollicitée, non seulement sur le plan extérieur, mais aussi sur le plan intérieur, avec 10.000 soldats déployés sur le territoire depuis janvier 2015. Les forces de l’ordre ont donc le sentiment de jouer un rôle majeur dans la protection du pays, ce qui n’est pas faux, et elles bénéficient d’un fort soutien dans l’opinion (même le chanteur Renaud, jadis chantre du mépris pour tout ce qui porte un uniforme, a rendu un vibrant hommage aux policiers). En même temps, les forces de l’ordre sont traversées par une certaine exaspération, comme en témoigne la poussée des intentions de vote en faveur du Front national. Les enquêtes du CEVIPOF indiquent ainsi que 51% des policiers et des militaires se disent prêts à voter FN à la fin 2015, alors que 30% ont voté pour lui au premier tour en 2012

On assiste donc à une certaine radicalisation. Les raisons doivent probablement être recherchées dans un mélange d’exaspération face à la dégradation de la situation sur le terrain, et de désarroi face à l’impuissance ou à l’indolence des pouvoirs publics. Cette situation est sensible. Elle est susceptible de provoquer des tensions entre l’armée et le pouvoir civil. Or, les tensions vont être encore plus fortes si le ressentiment et la colère des militaires parvient à s’incarner dans une personnalité qui est issue de leurs rangs et qui bénéficie d’une certaine légitimité. L’enjeu autour de cette affaire est donc très important. C’est pour cela que le gouvernement ne fera aucun cadeau. Il s’agit d’éviter d’aller vers une cassure entre l’armée et le pouvoir civil comme ce fut le cas pendant la guerre d’Algérie. Le message est donc clair : le gouvernement ne tolérera aucune incartade de la part des militaires, aucune intrusion dans le débat politique.

Outre Pegida, existe-t-il des mouvements (pas nécessairement politiques) susceptibles de s'opposer de la même façon aux migrants et à la politique actuelle en matière de migration ? Quels sont-ils ; et quel est le risque d'en voir d'autres se former ?

En France, l’opposition à l’immigration est assez répandue dans l’opinion publique, mais cette opposition n’a pas débouché sur des mobilisations populaires ou sur des mouvements politiques extrémistes. Un mouvement comme Pegida n’a pas d’équivalent en France, où il reste à l’état de groupuscule, malgré la tentative de l’écrivain Renaud Camus de le développer en France. Les mouvements radicaux comme Riposte Laïque sont certes actifs sur la Toile, mais ils sont très minoritaires. Il en va de même pour les Identitaires. Bref, aucun mouvement radical n’a réussi à s’emparer des critiques et des peurs liées à l’immigration, et encore moins à provoquer des mobilisations de rue. 

On peut attribuer cette absence de politisation à deux facteurs. Le premier n’est autre que le Front national. Les observateurs sont généralement très critiques envers le FN, mais ils oublient que ce dernier offre un sérieux avantage, à savoir occuper tout l’espace à l’extrême-droite. De fait, le FN a le mérite de contenir les poussées radicales et de les maintenir dans le jeu démocratique. D’ailleurs, les violences de l’ultra-droite, qui étaient encore très fréquentes dans les années 1970, ont fortement baissé depuis que le FN s’est implanté électoralement. C’est tout le contraire en Allemagne, où Pegida a pu prospérer parce que l’extrême-droite est électoralement très faible. Le NPD n’a jamais réussi à dépasser 1,5% au plan national, même s’il lui arrive de faire des poussées au niveau local, notamment dans les anciens länder de l’est. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Pegida a émergé dans la ville de Dresde, qui se trouve dans l’ex-RDA.

Le second facteur est l’intensité des débats intellectuels. Là encore, les journalistes ont souvent une approche trop rapide : ils sont généralement prompts à critiquer les « vilains petits canards », autrement dit ces intellectuels qu’ils accusent de développer des analyses inacceptables, voire abjectes. Mais outre que cette critique est excessive, à la fois sur la forme et sur le fond, ils oublient que la vivacité du débat permet justement de donner une voix à ceux qui ne se reconnaissent pas dans les évolutions actuelles de la société. En quelque sorte, les intellectuels servent d’exutoire ou de catharsis, contribuant à apaiser les tensions.

Fondamentalement quel impact politique cela pourrait-il avoir sur la vie politique française ? Serait-il durable, comme Pegida semble l'être en matière de vie politique allemande ?

Les deux éléments que je viens d’évoquer ne constituent pas des garde-fous éternels. Au-delà d’un certain niveau de contestation, les digues peuvent très bien être débordées. Le Front national lui-même n’est pas à l’abri d’une crise interne car il risque d’être pris au piège de sa propre stratégie de dédiabolisation : à force de se recentrer, va-t-il satisfaire ceux qui veulent aller plus loin ? En situation de crise, beaucoup de gens ont envie d’agir, de passer à l’action, comme on le voit avec l’afflux de candidatures dans les armées. La quête d’un nouveau leader charismatique est une autre option ; elle est d’autant plus crédible qu’il y a eu de nombreux précédents dans l’histoire de France. Aujourd’hui, on voit bien que beaucoup de gens sont en attente d’un leader un peu autoritaire, d’un chef qui viendrait remettre de l’ordre, une sorte de nouveau général Boulanger ou de nouveau général de Gaulle. On peut même se demander si ce n’est pas ce que redoute le gouvernement avec l’affaire du général Piquemal. Le gouvernement est d’autant plus inquiet qu’il est mal armé pour faire face à une situation exceptionnelle, lui qui a déjà du mal à faire passer une mesure aussi secondaire que la déchéance de nationalité. Pour l’heure, dans la lutte contre la menace djihadiste, la situation est encore à peu près gérable, mais que se passera-t-il si d’autres attentats ont lieu, si des centaines ou des milliers de personnes sont tuées ? Que va pouvoir dire le gouvernement aux électeurs, sachant que l’état d’urgence lui donne déjà le maximum de moyens d’action que l’on peut espérer dans un cadre démocratique ? C’est pourquoi des personnalités comme le général Piquemal sont potentiellement dangereuses car elles donnent du crédit à l’hypothèse qu’il existe une alternative. En même temps, une sur-réaction de la part des autorités peut avoir pour effet pervers de donner une certaine aura à ce général, de lui assurer une audience, lui qui était jusque-là un parfait inconnu.

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