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Départ en vacances : combien de temps peut-on laisser son enfant devant les écrans pendant les longs trajets ?
©NadineDoerle / Pixabay

"On est bientôt arrivé ?''

Départ en vacances : combien de temps peut-on laisser son enfant devant les écrans pendant les longs trajets ?

Même s'il est tentant de céder à la facilité en laissant son enfant pendant tout le trajet du départ en vacances devant un écran, sachez qu'une exposition trop longue aux tablettes, smartphones, ordinateurs portables ou liseuses peut lui être très nocive. D'autres activités sont largement préférables.

Serge Tisseron

Serge Tisseron

Serge Tisseron est psychiatre, docteur en psychologie, membre de l’Académie des technologies et du Conseil national du numérique. Son dernier ouvrage paru : « L’Emprise insidieuse des machines parlantes : plus jamais seul » (Ed. Les Liens qui Libèrent).

Il a réalisé sa thèse de médecine sous la forme d’une bande dessinée (1975), puis découvert le secret de la famille de Hergé uniquement à partir de la lecture des albums de Tintin (1983).

Il est l’auteur d’une trentaine d’essais personnels. Il a imaginé en 2007 les repères "3-6-9-12, pour apprivoiser les écrans", et le "Jeu des Trois Figures" pour développer l’empathie et lutter contre la violence dès l’école maternelle.

Il a créé en 2012 le site memoiredescatastrophes.org, la mémoire de chacun au service de la résilience de tous". Il est coauteur de l’avis de l’Académie des sciences "L’enfant et les écrans". Il est aussi photographe et dessinateur.

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Atlantico : En quoi laisser un enfant trop longtemps devant un écran peut-il être nocif pour lui ?

Serge Tisseron : Posons-nous plutôt la question autrement. Lorsque nous partageons un trajet en train avec notre enfant, que pouvons-nous faire avec lui qui lui soit agréable et profitable, et qui le soit aussi pour nous ? C’est d’autant plus important que plus l’enfant est jeune, et plus ce qu’il fait participe à sa construction somato psychique. Autrement dit, plus l’enfant est jeune, plus les écrans constituent un problème par le fait que son cerveau et ses aptitudes sont en construction. On sait notamment que les ondes émises par les appareils numériques perturbent la construction cérébrale, et aussi que le temps passé par l’enfant sur ces outils l’éloigne d’autres activités qui lui seraient plus profitables à son âge. En effet, chez l’enfant, le temps pendant lequel il peut exercer son attention est plus réduit que chez l’adulte, et en plus, il est en pleine phase de construction de capacités qui lui seront ensuite utiles toute sa vie. Il s’agit notamment des capacités d’attention, de mémoire et de concentration, et de l’habileté des dix doigts. Ces capacités sont essentielles à développer afin que l’enfant puisse ensuite s’engager dans de nombreuses activités pour lesquelles elles sont indispensables. Et il existe des activités pour les développer, même en voyage !

Durant les longs trajets des départs en vacances, combien de temps peut-on laisser son enfant devant un écran sans que cela soit nocif pour lui ? 

Tout dépend bien sûr de l’âge, du type d’écran et du type d’activité.

Avant trois ans, il est préférable de ne jamais mettre un enfant seul devant un écran. Le seul usage recommandé est un usage accompagné, sans autre objectif que de jouer ensemble, et sur une période d’une durée équivalente à une autre activité partagée. La question est donc moins de savoir combien de temps on peut laisser l’enfant devant un écran que de savoir combien de temps on est prêt à partager une activité avec lui. D’autant plus que des parents qui partagent une activité avec leur enfant permettent à celui-ci de continuer à la pratiquer seul ensuite. L’enfant qui joue avec un adulte, quel que soit le jeu, perçoit autrement ce jeu une fois que l’adulte le laisse y jouer seul. Pour l’enfant, jouer avec un adulte est en effet une façon d’installer cet adulte à l’intérieur de lui comme partenaire de jeu non seulement possible dans un avenir proche, mais également comme partenaire intériorisé. L’enfant qui a joué avec un adulte ne voit plus son jeu de la même façon ensuite : il n’est plus seul, il est avec son parent à l’intérieur de lui.

Le mieux est donc de commencer à jouer avec l’enfant au départ du train, de façon à ce qu’il soit encouragé à continuer à jouer seul à la même activité lorsque le parent lui expliquera avoir maintenant autre chose à faire. Mais pour que cela fonctionne le mieux possible, il est important que le parent désigne d’abord le temps pendant lequel il jouera avec l’enfant. Que ce soit 20 minutes, ou une demi-heure, ou plus, il est très important de fixer ce temps en amont pour que l’enfant ne vive pas le moment où le parent arrête de jouer avec lui comme la preuve que le parent s’ennuierait avec lui ou même que l’enfant l’aurait déçu.

L'âge de son enfant est-il un facteur à prendre en compte concernant le temps qu'il peut passer devant son écran sans que cela soit nocif pour lui ? 

Entre trois et six ans, il est possible de mettre l’enfant devant un film, une quarantaine de minutes à une heure et quart, selon l’âge, s’il s’agit d’un voyage en train qui dure longtemps, et parce que c’est une occasion exceptionnelle ! Mais il est important de ne pas perdre de vue que c’est aussi l’occasion d’inviter l’enfant à développer sa capacité d’autorégulation, qui lui permettra de développer une utilisation raisonnée des écrans. C’est une idée centrale des "balises 3-6-9-12". En pratique, cela consiste à ne jamais mettre un enfant devant un écran sans lui avoir indiqué plus tôt dans la journée le moment où il va le regarder, et la durée de ce qu’il regardera. Le but est évidemment d’apprendre l’enfant à anticiper ! Pour cela, avant le départ en voyage, on l’aura invité à choisir quelques DVD, ceux qu’il pourra regarder en vacances, et on lui demandera de choisir celui qu’il regardera éventuellement pendant le trajet. L’enfant connaît ainsi le temps pendant lequel il pourra être devant un écran, puisqu’il connaît déjà le film qu’il va regarder dans le train. Comme à la maison, après qu’il l’ait regardé, il sera profitable pour lui de pouvoir en parler avec son parent, et/ou dessiner quelque chose en rapport avec ce qu’il a vu. Il vaut mieux éviter à cet âge les logiciels soi-disant éducatifs qui ne le sont en réalité pas du tout, et qui sont le plus souvent tellement répétitifs et stéréotypés qu’ils nuisent à la construction du sens narratif chez l’enfant parce qu’ils tournent en boucle et ne racontent rien.

Les écrans mis à part, à quoi les parents peuvent-ils occuper leur enfant durant les longs trajets de départ en vacances ?

Les propositions ne manquent pas. Il existe les Playmobiles, les poupées, mais aussi un très grand nombre de jeux de société, parfois très bien faits, sans oublier les cahiers de coloriage, ou tout simplement des feuilles de papier et des crayons de couleurs. N’oublions pas que rien ne développe mieux les formes profondes de l’attention et les capacités de la main que le découpage, le pliage, le coloriage et, quand c’est possible, le bricolage et les activités culinaires. En train, on peut suggérer à l’enfant de commencer à faire un dessin pour sa grand-mère, son grand-père, son frère ou sa sœur qu’il va retrouver au bout du voyage ! C’est une façon de penser à eux, et de se préparer à les retrouver. C’est donc aussi pour l’enfant une façon d’apprendre à gérer l’attente. Or, c’est justement ce que les écrans nous font oublier : ils nous mettent en situation d’immersion, et le propre de l’immersion, c’est justement d’oublier qu’il existe un dehors, et un temps de la vie quotidienne qui n’est pas le temps des écrans. C’est pourquoi, finalement, l’essentiel est peut-être d’organiser ce voyage avec l’enfant en imaginant des tranches de temps avec lui : une demi-heure de jeu ensemble, une demi-heure de coloriage de découpage ou de dessins, un petit film, un goûter, un jeu ensemble… Plus les parents penseront à organiser le temps du voyage en amont, et plus ils inviteront l’enfant à réfléchir aux diverses activités qu’il pourra avoir pendant le voyage, et mieux l’enfant y sera préparé. Il laissera ses parents tranquilles s’il sait que ce temps a été fixé, et qu’il pourra faire ensuite quelque chose avec eux. Et plus tard, il sera moins enclin à oublier le temps à chaque fois qu’il se trouvera devant un écran. Et vu comme nous avons tous tendance à oublier le temps quand nous sommes devant un écran, c’est évidemment un formidable service à lui rendre !

Ce vendredi, l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), a publié un rapport qui alerte l'opinion sur les dangers possibles des ondes émises par nos appareils connectés pour la santé des enfants. Quels sont les principaux risques d'une exposition excessive à ces ondes ? Quelles sont les principales précautions à prendre pour éviter de trop y exposer ses enfants ?

Ces dangers concernent notamment la construction des capacités de mémoire, d’attention, et de coordination, et la qualité du sommeil. Beaucoup trop d’enfants de moins de six ans disposent d’outils numériques personnels sans limitation de durée. Les tablettes bien entendu, mais aussi pour les plus jeunes, le smartphone de leur mère. Déjà, en 2008, quand j’ai proposé les balises 3-6-9-12, les deux premiers conseils étaient : "Pas de télé avant 3 ans" et "Pas de console de jeu personnelle avant 6 ans". A l’époque, les tablettes n’existaient pas, mais elles posent exactement le même problème. Cela ne signifie pas qu’un enfant âgé de trois à six ans ne puisse pas utiliser une tablette ou une console, mais qu’il ne faut pas lui en acheter une dont il disposerait personnellement et dont il deviendrait très vite impossible de contrôler l’utilisation. Pour la même raison, évidemment, la télévision et l’ordinateur sont à proscrire de la chambre à coucher.

Ceci dit, il est bien évident que ce n’est pas pendant les trajets en train ou en voiture que ces bonnes pratiques vont pouvoir être apprises ! Elles doivent faire l’objet d’une vigilance familiale permanente. En particulier, n’utilisons jamais un outil numérique pour calmer un enfant, cela l’inciterait à faire des caprices pour l’obtenir, et interdisons-lui la tablette pendant le repas et avant de se coucher, car les outils numériques perturbent les rythmes de sommeil. Retardons aussi l’âge de l’achat du téléphone mobile à l’enfant, anticipons-le en parlant avec lui de ce qu’il en fera, faisons de ce cadeau l’objet d’un nouveau rituel et… préférons les 2G aux 4G, dont les ondes sont reconnues comme plus dangereuses. Enfin, incluons dans le contrat l’interdiction de dormir avec. Et comme il est toujours plus facile de respecter une règle quand elle est partagée par l’ensemble de la famille, entraînons-nous nous-mêmes à déposer notre téléphone mobile sur la table du petit déjeuner le soir à une certaine heure : notre enfant apprendra ainsi à faire la même chose en nous imitant ! Et apprenons aussi à couper le Wifi la nuit et pas seulement à cause des ondes. La tentation est grande pour les adolescents dont le rythme de sommeil est physiologiquement modifié à cette période de la vie d’y retrouver leurs camarades à toute heure.

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