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Décroissez, décroissez, ce sera bon pour l’environnement qu’ils disaient… Quand l’ère de la croissance zéro prouve l’inverse
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Croissance de l'aveuglement

Décroissez, décroissez, ce sera bon pour l’environnement qu’ils disaient… Quand l’ère de la croissance zéro prouve l’inverse

Les estimations de l'Insee sur l'économie française au cours du deuxième trimestre témoignent d'une croissance atone. Si cette tendance est considérée comme préoccupante par un certain nombre de nos élites, les partisans de la décroissance verte ont là matière à se réjouir. Pourtant, rien ne permet aujourd'hui de penser que le bénéfice environnement sera positif... Bien au contraire.

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre est ingénieur en optique physique et docteur en sciences économiques. Il est professeur à la Paris School of Business, membre de la chaire des risques énergétiques.

Il est le co-auteur de Perspectives énergétiques (2013, Ellipses) et de Gaz naturel : la nouvelle donne ?(2016, PUF).

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Atlantico : Selon l’estimation publiée jeudi 14 août par l’Insee, l’économie française a enregistré pour le deuxième trimestre consécutif une croissance nulle. Une nouvelle qui devrait plaire aux partisans de la décroissance, école de pensée selon laquelle l’excès de croissance nuit à l’environnement et à l’humanité. Une économie moribonde est-elle vraiment propice à la protection de l’environnement ? Dans une telle situation, cette préoccupation ne devient-elle pas le cadet des soucis des pouvoirs publics ?

Stephan Silvestre : La faible croissance actuelle, voire les périodes de récession chronique, ne sont pas le fruit d’une politique de décroissance délibérée. Néanmoins, une bonne partie de cette atonie économique provient des sempiternelles décisions politiques et réglementaires qui, bien que souvent prises avec de bonnes intentions, entravent continûment l’activité économique. Une autre cause de ce ralentissement est la désindustrialisation, elle aussi provoquée par l’excès de règlementation et de prohibition. L’Europe se veut championne du monde de la règlementation verte et sociale et elle en paye le prix fort. Le cas des raffineries en est un exemple caractéristique : plutôt que d’investir dans les vieilles raffineries européennes pour les moderniser, les exploitants préfèrent investir au Moyen-Orient ou en Asie, où les contraintes sont bien moindres. Dans ce contexte, l’Europe est condamnée à moyen terme à se contenter d’une croissance inférieure à 2,5%, quand d’autres zones dépassent les 5%, de façon chronique ou durable.

Dans une telle situation, les pouvoirs publics ont tendance à favoriser les mesures visant soit à apporter une aide aux populations victimes du manque d’activité, soit à relancer la croissance. Dans le premier cas, qui est la voie traditionnellement privilégiée par la classe politique française, on assume, sans l’avouer, une situation de stagnation économique en cherchant à amoindrir ses effets. Dans le second, on mise davantage sur l’avenir, ce qui peut laisser une place à l’économie verte. En principe, les politiques environnementales s’inscrivent sur le long terme. Elles sont donc davantage structurelles que conjoncturelles. Néanmoins, la conjoncture oblige souvent à des arbitrages. Ainsi, en septembre 2012, le Premier ministre britannique décida-t-il d’infléchir la politique environnementale de son gouvernement afin de focaliser ses efforts sur la reprise économique. On peut aussi citer le cas des États-Unis et du Canada, qui ont rejeté le protocole de Kyoto afin de ne pas hypothéquer leurs perspectives de reprise. Toutefois, il ne s’agissait pas pour eux de renier leurs efforts environnementaux et il s’est avéré que ce rejet n’a pas empêché une importante baisse des leurs émissions de gaz à effet de serre (-15% aux États-Unis depuis 2008). Quant à l’Espagne, prise dans la tourmente financière puis économique, elle a aussi revu à la baisse ses investissements verts après 2009.

Constate-t-on davantage d'investissement pour protéger l'environnement en période de croissance ou de récession ?

Les pays qui ont montré le plus de constance dans leurs dépenses environnementales sont ceux dont l’économie est la plus dynamique, comme l’Allemagne, la Corée du Sud ou la Chine. D’aucuns verront dans cette préoccupation un problème de riches. Cependant, comme on l’a vu, les politiques environnementales s’inscrivent sur le long terme et il est tentant de reporter des investissements lorsque la conjoncture est défavorable. Par ailleurs, dans cette situation, on se pose davantage la question de la pertinence des politiques publiques. Le principal facteur qui pèse sur l’environnement est la démographie humaine. Ce problème relève avant tout du développement économique. On sait que la démographie d’un État ne se stabilise que lorsque celui-ci atteint un niveau de développement suffisant pour que ses populations subviennent à leurs besoins primaires sans avoir recours à la natalité. C’est ainsi que la Chine se stabilisera avant l’Inde, probablement d’ici une dizaine d’années. Ce n’est que lorsque la population mondiale décroîtra, vers la fin de ce siècle, que la pression sur l’environnement se relâchera, en particulier quant à l’usage des sols. Un autre facteur important est l’urbanisation : plus les populations sont concentrées dans des villes et moins elles impactent l’environnement, sous réserve d’un minimum de précautions, comme le traitement des eaux usées ou le développement d’un réseau dense de transports urbains et interurbains. Les transports jouent un rôle prépondérant dans le développement humain et, s’il convient de les rendre les plus propres possible, il ne faut surtout pas chercher à les restreindre.

Si on considère la seule question climatique, les deux enjeux principaux se situent toujours en Asie : la production d’électricité et la motorisation des populations. Les émissions humaines de gaz à effet de serres vont continuer d’augmenter massivement durant les trois prochaines décennies, sous l’effet conjugué de la démultiplication des centrales au charbon et de l’extension du parc automobile asiatique. Tous les efforts de l’Union Européenne, dont les émissions ne représentent que 10% du volume mondial, n’y changeront donc rien. Même si, au prix de nouveaux sacrifices sur sa croissance, elle parvenait à les réduire d’un tiers, soit 1 milliard de tonnes par an (Gt/an), cela ne pèserait rien face à l’augmentation de 10 Gt/an attendue dans les seuls pays émergeants. Les chiffres sont encore plus frappants en données cumulées : durant les trente prochaines années, l’UE émettra 100 Gt de CO2 au rythme actuel ou 90 Gt en faisant d’intenses efforts ; dans le même temps, les pays émergeants vont émettre 800 Gt. Quant à la France, elle ne représente que 10% des émissions européennes, soit 1% des émissions mondiales (la moitié de l’Allemagne), grâce à son parc nucléaire et à sa forte proportion de chauffage électrique qui lui est associée.

Quels exemples viennent illustrer le fait que la croissance ne se fait pas nécessairement aux dépens de l’environnement ?

Même est situation de décroissance, des solutions existent, à condition que l’obscurantisme ne l’emporte pas sur la raison. Dans le domaine crucial de l’agriculture, et plus généralement de l’usage des sols, le génie génétique est porteur d’innombrables améliorations, sur les plans sanitaire, économique et environnemental : des céréales aux meilleurs rendements permettront de diminuer l’emprise de l’homme sur les zones sauvages et amélioreront le sort des agriculteurs ; du riz cultivé sans immersion sera un bienfait pour l’Afrique, mais aussi pour le climat en diminuant les émissions de méthane ; des plantes non vivrières serviront à la production de carburants, mais aussi de nouvelles variétés d’algues. Dans le domaine de l’énergie, la quatrième génération de réacteurs nucléaires (dits à neutrons rapides) est très prometteuse pour la production à grande d’échelle d’électricité décarbonée. Elle permet, de surcroît, de diminuer fortement la dépendance à l’uranium (déjà très modeste), mais aussi d’éliminer les risques de prolifération du nucléaire militaire. La Russie dispose d’ores et déjà d’un programme à visée commerciale. À plus long terme, la fusion thermonucléaire pourrait permettre de s’affranchir complètement des combustibles et des déchets. On peut aussi citer l’hydrogène, qui devrait représenter la véritable alternative aux carburants fossiles, à condition qu’il soit décarboné, c’est-à-dire produit à partir d’électrolyse de l’eau et non par craquage d’hydrocarbures. Cela nécessite donc une source puissante d’électricité décarbonée, d’où l’intérêt de l’électronucléaire. Tous ces domaines sont porteurs de croissance économique tout en offrant des solutions efficaces aux problèmes environnementaux.

A contrario, un arrêt de la croissance signifie-t-il mécaniquement moins de pollution ? Combien de temps, et quelles conditions, faudrait-il après l'arrêt de toute production industrielle pour faire baisser la pollution ? Pourquoi ?

Oui, un arrêt de la croissance se traduit par une baisse de la pollution, souvent immédiat. Ainsi, la récession de 2009 a entraîné dès cette année une baisse des émissions de gaz à effet de serre et autres polluants atmosphériques. Cela fut dû d’une part à la baisse de l’activité industrielle et, d’autre part, au comportement des ménages. Lorsque ceux-ci perçoivent une situation de crise, ils baissent leur consommation par réflexe conservatoire. De plus, les personnes en situation de chômage se déplacent moins. Une certaine rémanence a d’ailleurs été observée dans l’OCDE.

Pourrait-on également envisager que l'absence de croissance entraîne davantage de pollution ?

Oui, cela est possible sur le moyen terme. Pour les pays en développement qui investissent tant bien que mal dans la modernisation de leurs infrastructures industrielles et publiques, un ralentissement marqué de la croissance peut impliquer un coup de frein sur ces investissements. Dès lors, ils peuvent privilégier les solutions les moins onéreuses, souvent synonymes de pollution, comme les centrales à charbon, par exemple. Mais il s’agit avant tout d’une question de volonté politique. Ainsi, le Brésil, qui subit actuellement un net ralentissement économique, maintient sa politique environnementale et sa présidente vient de signer un important accord avec le nouveau premier ministre indien dans les domaines du changement climatique, de la reforestation, de l’eau et des biocarburants. Il faut dire que ce secteur a été particulièrement bénéfique au Brésil depuis les années 1980.

D’où vient cette théorie de la décroissance verte, et sur quels arguments prospère-t-elle ? Quel écho rencontre-t-elle dans les sphères décisionnelles ?

Cette théorie n’est qu’un nouvel avatar des thèses anticonsuméristes qui ont émergé dans les années 1970 dans le contexte de la Guerre Froide. Après l’effondrement du Communisme, elles ont trouvé un nouveau souffle au travers de la vague environnementaliste. Elle a une forte prise sur les baby-boomers qui ont traversé cette période et qui, disposant maintenant d’un certain confort, idéalisent un schéma de société qui ne serait plus basé sur la consommation. Cette population a maintenant l’oreille des cercles politiques, quand elle n’y participe pas directement, comme au conseil de Paris. Mais la réalité est plus complexe. Les bénéfices de notre société actuelle, santé, éducation, transports ou services, sont les fruits de notre développement intensif et, pour grande partie, de celui des États-Unis ; dans un modèle « apaisé », il faudrait y renoncer au moins en partie, comme peuvent en témoigner Grecs, Portugais et Espagnols. Mais sommes-nous en droit d’imposer des restrictions de confort et de santé aux pays en voie de développement ? Pour trouver des solutions à leurs problèmes agricoles et sanitaires, il faut des nouvelles technologies. Pour cela, il faut des ordinateurs. Et pour faire des ordinateurs, il faut des transports et de l’énergie. La solution ne réside donc pas dans la décroissance, mais dans le progrès, la diffusion et la mise en œuvre des savoirs.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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