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David Foenkinos, ou la victoire de l’Autre
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David Foenkinos, ou la victoire de l’Autre

Avec « Numéro deux », David Foenkinos prouve que l’on peut être un auteur « mainstream » et un écrivain pointu. Cette méditation sur l’échec - quand l’époque exige partout le succès - pose la question du sens. Chacun d’entre nous peut devenir un jour ou l’autre ce « numéro deux » qu’est tout perdant. Subtil et revigorant.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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De l’importance d’Harry Potter dans « Numéro deux »

- David Foenkinos est écrivain et cinéaste . Prix François Mauriac 2002, prix Roger Nimier 2004 (« Le potentiel érotique de ma femme »/Folio), il est  en 2009 l’auteur de «  La  délicatesse » -  un million  d’exemplaires vendus en Folio. Son roman « Charlotte » ( 2014/Gallimard/450 000 exemplaires) a été distingué par le prix Renaudot ainsi que par le Goncourt des lycéens. Dans « Numéro deux »/Gallimard David Foenkinos s’interroge  sur la réussite (amoureuse, professionnelle, etc.) ou l’échec et son corollaire : la dépression (avec en toile de fond, la mythologie d’Harry Potter) 
- « Depuis la sortie d’Harry Potter à l'école des sorciers, le 26juin1997, les livres de J. K  Rowling ont été vendus à plus de 500 millions d'exemplaires et traduits en 80 langues. J. K. Rowling figure parmi les auteurs britanniques les plus lus de la planète. Huit films « Harry Potter » ont rapporté plus de 8 milliards de dollars (Wikipédia)
« (…) Gagner non pas batailles et provinces mais  l’ordre et la tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos »,  constate Michel de Montaigne (1533-1592) dans ses « Essais » ( « De l’expérience » III,13). « Humains trop humains », loin de faire nôtres ces prolégomènes à tout désir de paix intérieure, nous  persévérons dans le désordre et le bruit, courant après les carrières, les honneurs, la gloire.  Sans parler de la poursuite de l’amour, non moins périlleuse. Par ailleurs, comment vivre « dans l’ordre et la tranquillité » chers à Montaigne-  en admettant que, devenus enfin raisonnables, nous le souhaitions – lorsqu’un ancien traumatisme nous sépare d’autrui ? Subtilement exploré par David Foenkinos dans « Numéro Deux » (Gallimard),  le tableau rétrospectif (1999) de ce que fut le casting d’Harry Potter (voir ci-dessus « Repères »)  permet au romancier de braquer le projecteur -par contraste- sur l’échec de Martin, son antihéros : celui qui  fut -presque- sélectionné et finalement  refusé par Warner Bros pour incarner le magicien de J.K Rowling. Ce contraste narratif entre l’énorme fabrique à  succès que fut la saga Potter et le désastre intime d’un orphelin de père qui a perdu sa propre estime fait la puissance narrative de « Numéro deux ». Dun côté un triomphe planétaire, de l’autre un garçon solitaire et malheureux « sans personne  à qui parler véritablement », comme disait Antoine de Saint-Exupéry. Bon concept : ne  boudons pas notre (grand) plaisir ; un auteur de best-sellers - tel  que l’est devenu au fil de ses parutions David Foenkinos, et soudain son livre le plus ambitieux -et réussi-, c’est beau.
Foenkinos ( qui fut victime d’une grave maladie jadis et naguère) s’interroge au passage, mine de rien, sur le sens, le destin. La vie ne « revenant jamais en arrière », comment vivre en cette prison invisible qu’est un ratage  si cruel  que son souvenir nous assujettit, nous réduit en esclavage, prisonniers que nous sommes de ce malheur d’hier qui  finit par  pourrir l’existence  d’aujourd’hui? Martin, anti-héros  de Foenkinos ressassera longtemps ce qu’il croît être sa culpabilité et cette honte d’avoir été refusé par les producteurs d’ Harry Potter. « Des centaines d’acteurs furent auditionnés. Finalement, il n’en resta que deux »  Deux acteurs pour un seul rôle ! Parvenu au sommet,  et n’ayant  plus  à ce stade prodigieux qu’à vaincre  le jeune Daniel- son rival–quand deux cents postulants triés sur le volet avaient été éliminés, Martin « faillit gagner ». Il s’en fallut d’un cheveu. Les producteurs de la Warner Bros l’avaient « presque » choisi pour devenir le magicien à lunettes rondes de la saga Harry Potter.  Dans les rues de Londres puis celles du monde entier le Refusé voyait partout son échec. Harry Potter régnait. Impossible de tourner la page. La planète s’était appropriée le visage de son rival : Daniel. C’était  à devenir fou. Le triomphe international d’Harry Potter ramenait toujours Martin à ce ratage inaugural . Pourquoi lui  avait-on préféré Daniel ? « La vie humaine se résume peut-être à ça,  une incessanteexpérimentation de la désillusion, pour aboutir avec plus ou moins de succès à une gestion des douleurs » nous dit l’auteurPar -delà son déroulé narratif - la première partie est un reportage sur la genèse du phénomène Harry Potter, le roman s’épanouit en seconde partie. Martin touche le fond et l’auteur excelle.David Foenkinos, qui tomba gravement malade jadis et naguère, affirme s’en être  sorti en ayant compris  que « les symptômes de la dépression indiquent qu'il y a, "sous le capot" de la conscience, quelque chose à éclaircir, à déchiffrer, ou à entendre »  ( Charles Pépin : « Les vertus de l’échec » / Allary Editions).
Le lecteur de Foenkinos  voit avec plaisir Martin se révolter contre sa dépression . L’ex victime de ses frustrations attaque son beau-père maltraitant : « Le pouvoir ne serait pas si puissant si ceux qui le subissent ne croyaient pas en sa toute-puissance ». Et comme un bonheur  n’arrive jamais seul, Martin guérit en douce de l’échec qui le rapetissait hier. Devenu gardien de musée au Louvre, Martin puise dans les splendeurs de l’art une énergie vitale. Il pourrait durant ses heures de pause  relire ce qui suit  avec une joie retrouvée : « Le sentiment de culpabilité et tous les comportements d’autopunition qui l’accompagnent, le manque de confiance en soi ou la dépréciation permanente de soi ne sont que des manifestations de l’intériorisation d’un rapport de domination» (Franz Kafka /« Le Procès »). On ne saurait mieux détruire la destruction de soi.  
Annick GEILLE

Extrait 1

A quel moment avait-il raté quelque chose ?

« Lors de cette première nuit, Martin ne cessa de se repasser le casting. A quel moment avait-il raté quelque chose ? Qu’aurait-il pu mieux faire ? De toute façon, cela ne changerait rien. La vie n’avait pas de marche-arrière. Il avait manqué sa chance, et devait maintenant affronter sa vie avec ce naufrage. Bien sûr, il ne pouvait pas endosser toute la responsabilité. L’autre acteur avait sûrement été meilleur. Et ça, il n’y pouvait rien. C’était la fatalité. Toujours pouvait-il maudire le destin qui avait propulsé cet Autre sur son chemin.IL y a si souvent quelqu’un pour prendre votre place, pour vous barrer la route. Cela lui était déjà arrivé à l’école ou au Club de sport ; des occasions où il avait failli être premier avant l’apparition de quelqu’un de plus performant que lui . Est-ce toujours ainsi ? Toute vie humaine  est- à un moment donné ou un autre, gâchée par une autre vie humaine .

Les images de l’Autre le hantaient. Il devait être en train de fêter sa victoire, de s’enivrer de ce qu’il allait vivre. Martin sentit une jalousie envahir son corps. « Pourquoi lui et pas moi ? » répétait-il sans cesse, comme le refrain de son amertume. Dans la fièvre de cette nuit perfusée à la déception, il se mit à imaginer : « Et si je l’éliminais » ? Une idée folle, absurde, démente. Si une seule personne vous gâchait la vie, ne fallait-il pas simplement l’écarter ? Il se souvenait d’une histoire de patinage artistique, quelques années auparavant ; tout le monde en avait parlé. Ne supportant pas l’idée d’être seconde, une sportive américaine s’était arrangée pour blesser sa rivale aux genoux. Mais on avait très vite remonté la piste vers elle. Si l’autre acteur se faisait assassiner, il était probable que la police viendrait immédiatement le chercher. Dans le dédale de ses pensées morbides, il s’imaginait à présent en prison. Vraiment, il divaguait. C’était n’importe quoi. Il finit par s’endormir, totalement perdu ».

Extrait 2

Une armée de numéros deux 

« Tel un directeur de casting du Louvre, sa nouvelle fonction consistait donc à choisir les gardiens de salle. Quelle ironie pour celui qui souffrait tant d’avoir été écarté. Certes, les enjeux étaient moins importants ; on était  assez loin du rôle principal d’un film à la renommée internationale. Beaucoup de postulants, notamment des étudiants cherchaient un à-côté pour gagner un peu d’argent. Mais Martin fut très rapidement frappé par une particularité qu’il n’avait pas soupçonnée : il n’était pas seul  à se présenter au musée en quête d’un refuge. Tout comme lui, des hommes et des femmes venaient ici dans l’espoir de fuir le cadre douloureux du contemporain. Plus encore, il se retrouva face à une véritable armée de numéros deux.
Parmi les candidats, il rencontra un écrivain finaliste du Goncourt 1978. Cette année-là, Patrick Modiano l’avait obtenu, à l’âge de trente-trois ans, pour son sixième roman « Rue des Boutiques obscures ». Depuis, le lauréat enchaînait les succès, et fascinait les foules lors de ses passages télévisuels chez Bernard Pivot. Pour le perdant, la gloire de l’Autre était devenue la prolongation permanente de son échec. Et il n’avait pas vécu ce qui s’annonçait comme le degré ultime du supplice :
Modiano allait obtenir le prix Nobel en 2014. Épuisé de voir partout celui qui avait été fugitivement son rival, il avait fini par arrêter d’écrire. Et voilà qu’il voulait maintenant se réfugier dans un musée. La trajectoire de cet homme, similaire à la sienne, bouleversa Martin. Il l’embaucha immédiatement.
Tous les perdants de concours médiatiques avaient vécu cette même souffrance : un échec accentué par l’image permanente de la joie du gagnant. (…)
Il était préférable de rester dans l’ombre que de frôler la lumière. L’amertume en était décuplée. Le refoulé retournait dans les profondeurs du désintérêt général pendant que le lauréat s’aveuglait des attentions de tous. »
Copyright David Foenkinos « Numéro deux » / Gallimard / 241 pages, 19,50 euros

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