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Dans la tête de Vladimir Poutine : les vraies raisons pour lesquelles la Russie se méfie autant de l’Occident
©Odd ANDERSEN / AFP

Orient Express

Dans la tête de Vladimir Poutine : les vraies raisons pour lesquelles la Russie se méfie autant de l’Occident

La déclassification d'archives américaines a montré que l'OTAN avait bel et bien promis à Gorbatchev de ne pas s'étendre à l'est sur ses territoires. Une promesse dans le vent qui continue à refroidir les relations entre Russes et Occidentaux.

François Géré

François Géré

François Géré est historien.

Spécialiste en géostratégie, il est président fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chargé de mission auprès de l’Institut des Hautes études de défense nationale (IHEDN) et directeur de recherches à l’Université de Paris 3. Il a publié en 2011, le Dictionnaire de la désinformation.

 

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Atlantico : Lors des négociations pour la réunification de l'Allemagne durant la guerre froide, les Occidentaux avaient bel et bien fait la promesse à Gorbachev que l'OTAN ne s'étendra pas vers les pays de l'est. Une promesse qui a été réfutée pendant longtemps par l'institution qui la qualifiait de "mythe". Mais l'université George Washington a réussi, grâce à la déclassification de documents ces dernières années à attester l'authenticité de la promesse. Est-ce que cette promesse brisée suffit à expliquer le manque de confiance de la Russie et de Poutine envers l'Occident ou est-ce que cela lui sert plus de prétexte pour conduire sa stratégie de politique internationale ?

François Géré : A partir de 1989, les Etats-Unis et l’OTAN ont multiplié les promesses rassurantes à l’égard des dirigeants, Gorbatchev d’abord mais plus encore Boris Eltsine. De 1991 à 1993 on a cru que la dissolution du Pacte de Varsovie entraînerait celle de l’OTAN. Plus la Russie rencontrait de difficultés, plus se sont renforcées les pressions américaines en faveur de l’élargissement de l’OTAN. L’Alliance atlantique a créé des organismes intérimaires de partenariat pour la paix (pfp) associant tous les Etats de l’ex-Union soviétique. Eltsine a voulu jouer la carte d’une coopération avec l’Ouest permettant de conserver les reliques de la puissance soviétique. L’administration Clinton a accepté cette collaboration bilatérale principalement pour réduire la menace nucléaire stratégique de l’ex URSS. Mais en Europe, la plupart des nouveaux dirigeants des anciens Etats satellites ont voulu entrer dans l’OTAN afin d’y trouver une garantie de sécurité contre un éventuel retour de la puissance russe. Les dirigeants russes ont sous-estimé gravement le degré d’hostilité de leurs voisins. S’appuyant sur les communautés nationales résidant aux Etats-Unis, des lobbies se sont formés pour accélérer le processus d’adhésion à l’OTAN. Ils ont rencontré l’appui des « faucons » américains qui s’étaient donné pour but la suppression de l’influence russe sur le continent européen.

Est-ce que l'Europe et les Etats-Unis n'ont pas tendance à sous-estimer l'impact de cette promesse brisée ? Sur cette base comment faire pour pouvoir regagner la confiance du Kremlin ?

Les politiques occidentaux n’ont guère de mémoire et évitent de revenir sur les promesses du passé qu’ils n’ont pas tenues. On préfère dire qu’il y a eu malentendu et clore le dossier. L’initiative d’Obama d’un redémarrage (reset) des relations stratégiques a échoué, par manque de confiance. C’est un fusil à un coup. La stratégie américaine qui consiste à positionner la défense anti missiles balistique dans les Etats d’Europe centrale (Pologne, Roumanie) ne fait qu’aggraver la défiance russe. 

En Russie aujourd’hui, la confiance à l’égard des Etats-Unis est devenue plus que minoritaire. Le Kremlin est donc de plus en plus convaincu d’avoir affaire à un adversaire retors dont les actions concrètes démentent les belles paroles. Poutine se souvient de l’époque où Gorbatchev puis Eltsine ont été dupés. Il est bien fini le temps de l’arrimage de la Russie à l’Union européenne et d’un grand partenariat Russie-OTAN. L’Alliance Atlantique est un instrument hostile manipulé par les Etats-Unis. Et face à l’UE, Poutine entend promouvoir un grand espace eurasiatique économique et culturel. Les visions géopolitiques sont devenues inconciliables.

Les embrouilles de Trump n’arrangent rien, au contraire. La Russie n’a pas craint de faire acte d’ingérence dans l’élection présidentielle des Etats-Unis. De ce fait elle peut espérer disposer de moyens d’influence sur le nouveau président qui s’en trouve affaibli. Loin d’établir un climat de confiance, ces manœuvres ont provoqué une réaction américaine de défiance. La balle a changé de camp. Les Etats-Unis se sentent sous pression d’une ingérence russe peu compatible avec leurs intérêts.

Est-ce que Poutine,  à travers les actions du Kremlin en Syrie, Ukraine et ailleurs ne rend pas "la monnaie de sa pièce" à l'Occident? Dans quelle mesure cette promesse brisée peut-elle continuer à polluer durablement les relations entre l'Est et l'Ouest ? 

Cette question renvoie à la psychologie de Vladimir Poutine au sujet de laquelle tout a été dit et son contraire. L’homme, de par sa formation, est un guébiste (formé à l’école du KGB, en poste en RDA). C’est un hyper réaliste qui évalue avant tout les rapports de force entre les Etats mais aussi entre les hommes. Personnellement l’ancien guébiste s’est fait idéologue du renouveau de la Russie. Grâce à cette posture il a renforcé sa position dans la vie politique russe qu’il a refaçonnée autour de sa personne et de ses intérêts.

Lorsqu’il est devenu pour la première fois président Poutine a pensé qu’une collaboration avec les Etats-Unis et les Européens de l’Ouest était possible. Tous ses projets ont été déçus. Il a donc changé d’orientation en 2007 dans un discours-pivot. Il a opéré un recentrage sur la Russie, son nationalisme, ses valeurs et sa résistance à la pénétration culturelle occidentale. Premier temps protéger la Russie. Second temps restaurer sa puissance militaire. Troisième temps, rechercher de nouveaux partenariats avec la Chine, l’Iran. Enfin engager une stratégie offensive qui s’est concrétisée en Ukraine et en Syrie avec le succès que l’on connaît aujourd’hui.

Poutine ne cherche pas à venger une humiliation ancienne pour le seul plaisir de la revanche. Il reste un calculateur froid qui ne connaît que les rapports de force entre Etats.

Il prend en compte les faiblesses des occidentaux, notamment dans le domaine de l’information où ses services conduisent une campagne systématique et de grande ampleur d’ingérence dans la vie politique des Etats occidentaux.

Le regain de puissance russe produit un nouvel effet : Poutine, sans avoir oublié, s’est libéré du besoin de vengeance des promesses non tenues il y a vingt ans. Il a changé de vision et ne se soucie plus que de l’affirmation d’une puissance retrouvée. 

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