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Crise des migrants en décalé : voilà pourquoi les demandes d’asile augmentent aujourd’hui en France alors qu’elles diminuent fortement ailleurs en Europe
©PHILIPPE HUGUEN / AFP

Entretien

Crise des migrants en décalé : voilà pourquoi les demandes d’asile augmentent aujourd’hui en France alors qu’elles diminuent fortement ailleurs en Europe

Didier Leschi vient de publier une note pour la Fondapol intitulée : " Migrations: la France singulière". Il évoque la politique migratoire française de manière dépassionnée, s'attachant aux faits en les ancrant dans un cadre européen pour souligner la singularité de la politique française en la matière. Retrouvez l'entretien de Didier Leschi.

Didier  Leschi

Didier Leschi

Didier Leschi est préfet et directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII).

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Atlantico : Dans votre note pour la Fondapol intitulée : "Migrations :  la France singulière", vous soulevez justement la singularité de l'Hexagone face au phénomène migratoire. En quoi cette dernière s'illustre par rapport à d'autres pays européens comme l'Allemagne ou la Hongrie pour prendre deux exemples antagonistes ?

Didier Leschi : Cette singularité est de plusieurs ordres. En comparaison avec l’Allemagne, j’illustre dans ma note que ce ne sont pas les mêmes personnes qui demandent l’asile ou migrent vers la France en première intention. Dis plus simplement, les Syriens ne viennent pas en France, alors qu’ils sont allés massivement en Allemagne, il en va de même pour les Irakiens. Ceux que l’on retrouve à Calais veulent aller en Angleterre et non restés en France. Ce qui caractérise la démographie française en matière de demande d’asile c’est une forte proportion d’Albanais ou de personnes venant de l’Afrique francophone ou du Maghreb. La deuxième singularité est le fait que la France devient le pays de second choix de ceux qui ont vu leur demande d’asile refusée, parfois successivement en Suède ou en Allemagne par exemple. C’est le cas en particulier des Afghans qui remarqué que la possibilité de bénéficier du statut de réfugié est bien plus grande en France que dans les pays d’Europe du Nord ou de langue germanique. En moyenne les Afghans qui arrivent en Ile de France en particulier se sont vus par deux déjà refuser l’asile dans un pays européen. Enfin, comparé à la Hongrie, mais plus largement à l’essentiel des pays d’Europe, on peut dire que la France demeure du point de vue dont la législation est la plus favorable à l’accueil. Il n’y a par exemple aucune restriction en matière de regroupement familial pour ceux qui obtiennent une protection par l’ofpra. Les déboutés peuvent continuer à avoir accès à un minimum de prise en charge social, dans l’hébergement inconditionnel par exemple ou en matière de santé. La Hongrie est loin de cette bénévolence.   

Après 18 mois de présidence Macron, quel bilan faire de la politique migratoire sous la XVe législature ? Ce bilan est-il lui aussi singulier par rapport à son prédécesseur dans le sens où il marque une rupture ou au contraire illustre une continuité ? 

La singularité de la politique présente tient dans l’accent portée sur la nécessité de mettre en perspective la situation. Il y a le refus d’une certaine hypocrisie où les choses n’étaient pas dîtes. Bien évidemment il y a une continuité dans la volonté d’améliorer les conditions de l’accueil des demandeurs d’asile. Ce sont en particulier les moyens supplémentaires donnés à l’Ofii. Il y a aussi la continuité avec la volonté d’améliorer les reconduites vers les pays d’origine des déboutés de l’asile et plus généralement des clandestins, avec une plus forte pression de conviction vis-à-vis des pays qui ont du mal à accepter de voir revenir leurs ressortissants clandestins en France. Mais la singularité est dans deux domaines : un discours de plus grande vérité en direction des pays d’émigration, en particulier d’Afrique ou du Maghreb. Cela a été marqué par des épisodes très commentés dans la presse ou le président de la République répond à une femme Marocaine que la France ne peut accueillir, en particulier dans les coordonnées socio-économiques qui sont aujourd’hui les siennes, toutes les personnes qui souhaitent la rejoindre. Il a dit la même chose à la jeunesse africaine, lors d’un voyage au Nigéria où il a aussi pointé la responsabilité des gouvernants de ces pays qui ne soucient pas suffisamment du devenir de leur jeunesse. Enfin, il y a aussi la volonté de proposer aux pays d’Europe des solutions.  Si la France ne veut pas voir l’Europe éclater, elle doit accepter de faire converger les points de vue. Cela passe par la mise en place d’un organisme européen de l’asile en particulier qui supposera de rapprocher les points de vue sur ce que sont les pays sûrs. Cela passe par une harmonisation des droits dans l’accueil pour une meilleure répartition sur le territoire européen des réfugiés. C’est d’autant plus important pour la France qu’elle est aujourd’hui le pays où la demande d’asile augmente alors qu’elle en Europe en forte diminution.

Concernant l'intégration des personnes que la France accueille, quelles données spécifiques à notre époque peuvent expliquer en partie les difficultés d'intégration ? 

Même si les difficultés peuvent en partie avoir les mêmes origines, il faut distinguer ceux qui viennent dans le cadre du regroupement familial, les français descendants des anciennes générations d’immigrés et ceux qui obtiennent une protection.
La donnée spécifique c’est le découplage entre immigration et développement économique. La disparition de l’emploi industriel, dont l’industrie automobile a été le fleuron, fait partie des difficultés. Surtout pour les réfugiés qui viennent de pays profondément déstructurés. Ils peuvent se retrouver en concurrence, dans le bâtiment par exemple, avec des ressortissants des anciens pays de l’Est, qui apprennent plus rapidement notre langue pour pouvoir lire des consignes de sécurité ; ou des francophones. Il y aussi l’accentuation de la crise du logement. Ce n’est pas nouveau. Mais les célèbres bidonvilles de Nanterre ou de Champigny étaient habités par des personnes qui organisaient là le moyen de se loger alors qu’elles avaient un emploi et une perspective. 
L’absence de travail peut aussi toucher ceux qui sont là depuis longtemps ou leurs enfants perdant du système scolaire. La fin de la sociabilité de travail a des effets de génération en génération. Elle a précité la fin de ce qu’on appelait le mouvement ouvrier. Manifester, revendiquer, se syndiquer aidait à l’intégration en permettant de partager des valeurs et des sensibilités communes. Et malheureusement, une partie de ceux qui ont le sentiment d’une inutilité sociale, tente de retrouver une dignité dans une accentuation de la pratique religieuse ou l’intégrisme et le refus de l’altérité n’est jamais loin car c’est la dynamique qui domine aujourd’hui le monde arabo musulman.  

En quoi est-ce que l'absence d'unité sur le plan juridique au niveau européen pénalise la France en matière migratoire ? Que peut alors la France face à ce problème d'unité au sein de l'UE mais aussi dans les négociations avec les de départ ou de transit ?

L’absence d’harmonisation des dispositifs juridiques amène la France à être le pays de recours de ceux qui n’ont pas obtenus l’asile dans un autre pays. C’est l’absence de reconnaissance des décisions prisent, en matière d’asile, par un pays européen dans un autre pays européen qui place la France dans cette situation. Le mécanisme de responsabilité du premier pays d’entrée ou qui a le premier examiné une demande d’asile  (le mécanisme Dublin) ne peut fonctionner que s’il n’oblige pas à un réexamen d’une demande déjà rejetée, alors même qu’il n’y a pas de fait nouveau. Le France ne peut devenir le pays de recours des centaines de millier de demandeurs déboutés en Allemagne, en Suède ou en Italie. De même, l’Europe ne peut laisser les pays de départ différencier leurs pratiques quant à l’acceptation du retour des déboutés et des clandestins en fonction de leurs interlocuteurs. Par exemple, refuser à la France ce qui est accepté pour l’Allemagne : des retours groupés. Enfin, il faut sans doute aussi que les juridictions françaises mesurent bien ce qu’elles inscrivent à travers la jurisprudence. Quand un tribunal administratif refuse à l’administration le droit de renvoyer en Allemagne ou en Italie quelqu’un qui, selon les accords de Dublin, relève de ces pays quant à la suite de sa demande d’asile avec comme argument que ces deux pays n’offrent plus les garanties suffisantes en matières de protection et de droit humain, il inscrit dans le droit un écart qui remet en cause l’idée même d’une Europe commune. L’Allemagne ce n’est tout de même pas la Hongrie… 

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