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L'Etat Islamique (EI) vient de s'emparer de la ville de Ramadi.
L'Etat Islamique (EI) vient de s'emparer de la ville de Ramadi.
©Reuters

Provocation

Crise de Ramadi : L’Etat islamique parviendra-t-il à contraindre les Etats-Unis à une offensive terrestre ?

En Irak, l'Etat Islamique (EI) vient de s'emparer de la ville de Ramadi et semble poursuivre sa route vers Fallujah et Bagdad. L'EI cherche à provoquer une offensive terrestre américaine. Mais ses chances de succès sont minces.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : En Irak, l'Etat Islamique vient de s'emparer de la ville de Ramadi et semble poursuivre sa route vers Fallujah et Bagdad. A partir de quel moment les Etats-Unis n'auront plus d'autre choix que d'intervenir au niveau terrestre ? L’avancée de l’EI va-t-elle contraindre les Etats-Unis à une intervention militaire terrestre ?

Alain Rodier : Tout d'abord, la prise de Ramadi n'est pas une surprise car la région al-Anbar, dont cette ville est la capitale, était presqu'entièrement aux mains des insurgés irakiens depuis le début 2014. La progression de Daech vers Falluja doit d'abord être confirmée. Les premières forces à s'y opposer vont être celles de l'armée irakienne certainement appuyées par d'intenses bombardements de la coalition. Au besoin, ce sont les milices chiites encadrées par les pasdarans qui vont se porter à la rescousse. Une forte mobilisation a actuellement lieu et des unités vont pouvoir revenir de la région de Tikrit (sans trop dégarnir cette ville symbolique par crainte d'une contre-offensive). Je ne pense pas que la situation tactique actuelle ne justifie pas une intervention directe de l'armée de terre américaine. Elle est loin d'être désespérée.

De plus, sur le plan politique, le président Obama a déjà affirmé "no boots on the ground" (pas de bottes sur le terrain). Il faut comprendre cela dans le sens large : pas de forces combattantes constituées pour lutter directement contre DAECH. Cela dit, des centaines d'instructeurs et de conseillers sont présents pour épauler l'armée et la police irakiennes, les Peshmerga kurdes (et d'autres groupes de la rébellion syrienne). Je sens comme une petite odeur de début de guerre du Vietnam.

Je pense que, même le président américain ne sait pas quelle décision il va prendre demain en fonction de l'évolution de la situation. Il ne faut pas non plus oublier l'élection présidentielle qui se profile à l'horizon 2017 avec sans doute la candidature d'Hillary Clinton pour les Démocrates. Or ces derniers ont toujours promis de ramener les boys à la maison. Avoir évacué l'Irak pour y revenir maintenant serait un terrible échec.

L’Etat Islamique cherche-t-il à favoriser une intervention américaine au sol ? Pour quelles raisons ?

Oui. A plusieurs reprises les responsables de DAECH ont clamé haut et fort leur désir de se battre directement contre les "impies" américains. Ce serait une victoire psychologique pour les salafistes-djihadistes car cela leur permettrait de tenter d'unir le monde sunnite derrière eux (du moins, c'est ce que leurs chefs croient).

Si une intervention militaire terrestre américaine devait avoir lieu, quelles seraient les conséquences prévisibles ?

Comme cela a été dit plus avant, en l'état actuel des choses, je vois mal les forces américaines débarquer en Irak. Et de plus, qu'est-ce qu'elles feraient avec la Syrie ? Bien sûr, c'est le rôle de l'état-major de prévoir des plans pour cela. Mais les conséquences sont imprévisibles. L'embrasement généralisé du Proche-Orient ne serait alors plus à exclure. En effet, les activistes de DAECH ne vont pas attendre les GIs l'arme au pied mais éclater dans les pays voisins pour tenter d'y semer la révolte contre l'envahisseur "impie". D'une tactique de guerre quasi classique qu'ils ont adoptée depuis 2014, ils reviendront alors à celle de la guérilla et du terrorisme. Cela risque d'être le Vietnam, en pire.

En quoi les frappes aériennes en Syrie et en Irak ont-elles montré certaines limites face à l’Etat Islamique ? La stratégie américaine des frappes aériennes est-elle suffisante ?

Tout étudiant en stratégie sait, en regardant l'Histoire, que les frappes aériennes n'ont jamais permis de gagner une guerre sans une exploitation au sol (à l'exception des deux bombes atomiques larguées sur le Japon en 1945). Göring, le tout puissant chef de la Luftwaffe, avait promis à Hitler qu'il mettrait la Grande Bretagne à genoux grâce aux raids menés par ses milliers de bombardiers. C'est l'effet inverse qui a été créé, le Britanniques faisant preuve d'une résilience remarquable. Dans l'autre sens, les raids dévastateurs des aviations alliées sur l'Allemagne n'ont pas économisé l'envoi des forces au sol pour extirper les nazis de leurs trous et autres bunkers. Plus proche de notre époque, le Vietnam a été une catastrophe malgré l'appui aérien massif. Enfin, en Libye, il s'est bien agi d'une victoire militaire mais les bombardements franco-britanniques ont été accompagnés d'offensives terrestres menées par des milices opposées au régime de Kadhafi.

En Syrie et en Irak, les bombardements ont permis de stopper la progression de DAECH, voire de reprendre du terrain en appuyant des troupes qui se battaient au sol à Kobané (les Kurdes) et à Tikrit (les milices irakiennes chiites épaulées par l'armée irakienne). Ils vont sans doute permettre d'arrêter la progression des activistes vers Bagdad.

Vendredi dernier, un commando américain a pénétré en Syrie et a tué Abou Sayyaf, le responsable des opérations financières de l’Etat Islamique liées en particulier au trafic de pétrole. Pour quelles raisons les Etats-Unis se limitent à des actions commando ? Concernant l'exemple syrien, peut-on dire que cette stratégie fonctionne?

J'ai un doute sur l'objectif de cet audacieux raid de la force "Delta" (les SEALS ont aussi été évoqués) qui a engagé des hélicoptères UH-60 Blackhawk et des V-22 Osprey. Le risque était énorme pour la capture d'un "haut responsable" de DAECH. A savoir que ce Tunisien surnommé Abou Sayyaf (Abd al Ghani ou encore Mohammed Shalabi, etc.) n'était pas connu pour être un des adjoints directs d'al-Baghdadi (le chef de l'organisation Etat Islamique). Certes, cette opération n'a pas été un échec puisque de 12 à 32 (selon diverses estimations) "terroristes" ont été tués, que l'épouse d'Abou Sayyaf a été capturée et qu'une jeune esclave yazidi a été libérée. De plus, les commandos US sont rentrés sains et saufs à bon port. Mais je persiste à croire que l'objectif était plus important: al-Baghdadi lui-même ou au moins un de ses lieutenants directs.

Ce type d'action n'est que ponctuel et de très courte durée. Les Américains en mènent régulièrement en Libye, en Somalie, au Pakistan et sans doute sur d'autres théâtres. Elles n'ont pas pour objectif une "victoire au sol" mais des coups d'épingle très déstabilisateurs pour l'adversaire qui ne se sent plus en sécurité nulle part. Cela vient en complément des frappes aériennes quand on tente de faire des prisonniers, de récupérer des renseignements ou de libérer des otages.

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