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85 % des Français estiment que leurs représentants ne tiennent pas compte de leur avis.
85 % des Français estiment que leurs représentants ne tiennent pas compte de leur avis.
©Reuters

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Crise de défiance, le facteur oublié : qui se soucie de celle des politiques et de l’Europe à l’égard des Français ?

85 % des Français estiment que leurs représentants ne tiennent pas compte de leur avis, d'après un sondage Cevipof. Outre la crise et la déception consécutive à la présidentielle, ce très fort niveau de défiance trouve ses origines dans le snobisme dont ont pu faire preuve certains élus, qu'ils soient maires, députés européens ou président de la République.

Atlantico : D'après le "baromètre de la confiance politique", publié mardi 15 janvier par le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), 85 % des Français estiment que leurs représentants ne tiennent pas compte de leur avis. Pourrait-on dire que ce niveau de défiance des Français est proportionnel au niveau de mépris dont peuvent faire preuve les représentants politiques à leur égard ? Ce phénomène s'est-il amplifié ces dernières années ?

Michel Guénaire : Le constat n'est malheureusement pas surprenant. Depuis plusieurs années, le décrochage est réel entre une classe politique qui vit sur elle-même et le pays. Ce décrochage trouve son origine dans deux causes : d'une part, la classe politique n'apporte pas la preuve de son efficacité dans sa gestion des affaires du pays ; d'autre part, elle n'est pas exemplaire dans ses comportements privés. Il faut ajouter une troisième cause : la droite et la gauche se ressemblent, ou ne tranchent pas suffisamment l'une par rapport à l'autre, quand elles se succèdent aux responsabilités. Les Français ont au total le sentiment d'être gouvernés par un groupe de personnes inefficientes, égoïstes et indifférenciées. Faut-il parler de mépris des hommes politiques ? Le mot est exagéré. Les hommes politiques courent après leur réélection ou la progression de leur seule carrière politique. Ils sont pris dans un système qui ne les rendent seulement plus utiles à leur pays. C'est tout. C'est grave. Et c'est ce qui les condamne.

Eric Verhaeghe : Je ne placerais pas forcément le problème sur un plan moral. Je ne crois pas qu'il y ait une espèce de retour de bâton aussi simple entre les citoyens qui se sentent méprisés par des élus et qui répondent au mépris par le mépris. En revanche, il me semble que deux phénomènes majeurs expliquent le fossé grandissant entre les élus et le reste de la population.

Premier phénomène: ce que les Italiens appelaient au Moyen-Âge le mal governo, c'est-à-dire la mal-gouvernance, ou le mauvais gouvernement. Aspirer au pouvoir, gouverner, ce n'est pas seulement occuper des postes, c'est aussi régler les problèmes de la Cité. Et de ce point de vue, les élus français brillent par leur incapacité à gouverner correctement. Plus le temps passe, moins les décisions se prennent, plus on crée un empilement de hauts comités bidules et de commissions machins qui rendent des milliers d'avis sur tout et que personne n'écoute jamais. Pendant ce temps, la vie devient plus dure et la crise s'aggrave. Tout cela rappelle les dernières décennies de l'empire byzantin, où une cour pléthorique discutait à l'infini de problèmes microscopiques pendant que les territoires de l'empire tombaient les uns après les autres entre les mains des Turcs.

Deuxième phénomène: la professionnalisation de la politique. D'un côté ceux qui toute leur vie seront employés au bureau ou à l'usine, de l'autre ceux qui toute leur vie flirteront avec le pouvoir avant de l'exercer. Cette rupture est contraire à l'esprit démocratique. Elle explique très largement que, pour le citoyen lambda, le politicien soit un étranger, une personne qui ne connaît pas la vraie vie, et dont l'objectif est de multiplier les coups fumants pour assurer sa réélection. Dans une large mesure, cette perception du politique se vérifie au jour le jour. Il est de plus en plus difficile de soutenir que les élus se battent pour l'intérêt général.

Dans quelles situations concrètes ce peu de prise en compte des citoyens français par les représentants politiques est-il flagrant ?

Eric Verhaeghe : Le plus dur n'est pas ici de trouver des exemples, mais au contraire de les sélectionner.

Prenez l'exemple de l'attitude du Sénat, qui semble pour ainsi dire suicidaire. Quand les sénateurs multiplient les coups fourrés pour s'exonérer du principe de non-cumul des mandats, ils renvoient à l'électeur une image déplorable d'eux-mêmes, qui ne peut que nourrir un fort sentiment d'antiparlementarisme. Tous les Français sont aujourd'hui soumis à l'effort, et chacun, surtout dans le secteur privé, prend sa part pour assainir la situation. Comment voulez-vous que des attitudes profondément égoïstes comme celle du Sénat ne soient pas vécues comme des provocations qui ruinent toute crédibilité parmi les élus?

Ce sentiment de dissymétrie dans l'effort est parfois nourri de petits riens qui prennent un sens tragique. C'est la leçon qui nous est donnée par l'affaire Julie Gayet. Ce qui gêne les Français n'est pas que le président ait une passade ou une aventure avec une jolie actrice. En revanche, qu'il ait doté sa concubine de moyens sur le dos du contribuable alors que cette concubine n'est plus rien, ou plus grand chose, ne passe décidément pas. Au moment où beaucoup de Français sont tenus par la peur du lendemain, ce genre de gabegie soulève des tombereaux d'impopularité.

L'élite doit montrer l'exemple sur la voie de l'effort. La valeur de l'exemplarité s'est malheureusement perdue. 

Michel Guénaire : Plus on s'élève dans l'exercice des responsabilités, plus le sentiment de décrochage est grand. Les élus de nos communes restent proches de leurs électeurs, et, d'une manière générale, tous les élus à un suffrage universel direct de proximité. C'est le scrutin proportionnel qui amorce le décrochage, particulièrement au niveau des régions, parce que les listes sont composées par les appareils des partis. Enfin, il y a le niveau national. Là, le discrédit de nos responsables tient sans doute au sentiment de leur inefficacité, comme je l'ai déjà dit, mais aussi au jugement porté sur leur passivité voire leur lâcheté. Nos responsables ne se battent pas réellement pour leur pays. Le spectacle est édifiant au plan européen. Les ministres qui se succèdent au sein des Conseils des ministres européens ne contrent pas la boulimie technocratique de la Commission européenne. Ils suivent. Pourquoi ? Ils ne travaillent pas. Voici sans doute à mes yeux la vraie origine de la défiance des Français à l'égard de leur classe politique. Exercer le pouvoir demande une préparation. Cette préparation passe par une analyse du monde dans lequel l'exercice du pouvoir prendra place, car une vision du monde précède tout projet politique. Nos responsables ne travaillent pas, mais sont les gestionnaires de réformes dictées par les préjugés les plus faciles. Et j'adresse un avertissement à ceux qui veulent exercer un jour des responsabilités : il faut travailler en profondeur les dossiers, se forger une opinion structurée, prendre l'ascendant sur les modes, avoir cette vision propre du monde sans laquelle le responsable politique est un fétu de paille que poussent les vents de l'opportunisme.

François Hollande a  déclaré que les discussions autour du projet d'Union politique se tiendront après les élections européennes de 2014. Pourquoi ne pas en parler maintenant ?

Eric Verhaeghe : Pour des raisons que je préfère ne pas voir, ne pas connaître et ne pas analyser, l'élite française se complaît dans un européisme débile. Entendons-nous bien: l'Europe est une idée nécessaire. Contrairement à ce qu'on dit, elle n'est pas nouvelle, bien au contraire. Avant même l'idée d'un empire romain, les Celtes avaient porté l'idée d'un grand espace continental politiquement unifié. L'idée européenne existe donc depuis au moins 2500 ans, probablement même plus. Ce qui est évidemment contestable aujourd'hui, c'est la forme qu'elle prend. Le projet européen porté par les élites françaises est germano-centré, je dirais même prusso-centré, ce qui est une aberration. Aucun projet européen qui incluait un État-nation rassemblant Berlin et le Rhin dans le même espace n'a jamais fonctionné. La dernière aventure de ce genre s'est terminée en 1945 dans un bain de sang sans égal dans l'histoire. On ne pourra jamais construire une Europe durable avec l'Allemagne telle qu'elle est. De ce point de vue, Mitterrand avait eu une excellent intuition lorsqu'il avait freiné la réunification allemande. Nous n'aurions jamais dû accepter que Berlin redevienne la capitale de l'Allemagne : ce jour-là, nous avons accepté la mort du projet européen inventé en 1956. Vous constaterez d'ailleurs que, depuis 1992, l'Europe patine. Les élites françaises, qu'incarne bien Hollande sur ce point, ont une conscience obscure de l'impasse dans laquelle elles ont mis la France avec leur vision bancale du continent. Elles ont donc tendance à occulter le débat sur le sujet pour n'avoir pas de compte à rendre à l'opinion publique.

Denis Payre, le dirigeant de "Nous Citoyens", a déclaré que des responsables politiques lui avaient confié ne pas oser tenir un langage de vérité, de peur de ne pas être compris par leur électorat. La langue de bois est-elle le summum du mépris de la classe dirigeante ?

Eric Verhaeghe : La langue de bois est la conséquence naturelle du système partitocratique dans lequel nous vivons. Les partis politiques sont un ramassis de médiocres qui écartent minutieusement les gens de talent et ne recrutent que de plus médiocres qu'eux. Regardez les jeunes députés de l'Assemblée Nationale : la plupart d'entre eux sont choisis par les partis au vu de leur incompétence, pour être sûrs qu'ils ne changent rien aux règles du jeu. Assez naturellement, ces gens médiocres utilisent une langue médiocre pour s'exprimer. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. 


Propos recueillis par Gilles Boutin

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