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coronavirus covid-19 tests
coronavirus covid-19 tests
©ALAIN JOCARD / AFP

Tester, tracer, isoler

Covid-19 : mais pourquoi l’isolement des cas positifs est-il si difficile en France ?

La question de l’isolement des cas contacts ou positifs est l'un des enjeux centraux de la lutte contre la pandémie. Cette pratique a été très efficace dans de nombreux pays asiatiques pour freiner et endiguer le virus lors de la première vague. La singularité du gouvernement français sur l'isolement des malades se paye au prix fort.

Guy-André Pelouze

Guy-André Pelouze

Guy-André Pelouze est chirurgien à Perpignan.

Passionné par les avancées extraordinaires de sa spécialité depuis un demi siècle, il est resté très attentif aux conditions d'exercice et à l'évolution du système qui conditionnent la qualité des soins.

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“La vérité est ce dont il faut se débarrasser au plus vite et la refiler à quelqu'un d'autre. Comme la maladie, c'est la seule façon d'en guérir.”

Jean Baudrillard

1980-1985, Éd. Éditions Galilée, 1987

Jean Baudrillard a nourri les complotistes, le post-modernisme est bien l’idéologie du renoncement et de la défaite. Malgré les négateurs très bruyants, depuis la fin 2019 la pandémie à Sars-CoV-2 se propage dans le monde. La maladie Covid-19 a fait plus d’un million trois cent mille morts dont environ 50 000 en France. Les prévisions rationnelles (celle des modèles) pour Février 2021 se sont avérées d’ores et déjà exactes. Pour se débarrasser de la pandémie il vaut mieux compter sur la science mondialisée, ce hub des chercheurs qui frottent leurs cervelles les uns aux autres, découvrent et inventent. Nous allons pouvoir nous vacciner fin décembre mais nous ne disposons pas d’un antiviral pour la population générale. La situation reste grave et incertaine. La vérité image la plus proche de la réalité est à regarder en face, à affronter avec toute l’intelligence qui nous a permis de survivre. S’agissant d’une épidémie respiratoire qui se transmet par l’air contenant des gouttelettes ou des aérosols chargés de particules virales, la réponse efficace est non pharmacologique. Cette réponse non pharmacologique est plus ou moins efficace suivant les populations et leur organisation sanitaire: Norvège et Suède, Allemagne et France sont des exemples de disparités fortes pour des pays limitrophes. Dans ce contexte, la question de l’isolement des cas contacts ou positifs a depuis le début été écartée par les gouvernements français successifs. Une singularité qui se paye au prix fort.

Les deux piliers de la réponse à la pandémie: se protéger et isoler les cas contacts ou positifs

Le premier pilier repose sur l’observance des Français pour les mesures de protection personnelle: “81% des Français affirment porter systématiquement le masque lorsqu’ils se trouvent dans des situations ou des endroits où la réglementation l’exige contre 14% qui reconnaissent ne pas le faire en permanence et 1% jamais.”. Port du masque, éloignement interpersonnel, suppression des séjours à l'extérieur de chez soi, dans des lieux clos sans masque, ces comportements très adaptés, les Français les ont adoptés même si ces sondages cachent des disparités. Ces mêmes disparités géographiques et socio-économiques expliquent aussi de nombreux foyers d’accélération de la transmission. Du côté du gouvernement nous sommes toujours dans le non-dit d’un mensonge. Après avoir ruiné la confiance par d'incroyables affirmations à ce sujet (masques, tests, isolement, durée de la pandémie) le gouvernement n’a pu refaire surface. Ses errements étaient dus à la pénurie de matériel et de tests dont il était responsable sans jamais l’avoir reconnu devant les Français. Pourtant ce pilier tient, c’est même lui qui permet de contenir la transmission.

Le deuxième pilier est tragiquement absent de la stratégie. Pour l'isolement, l'exécutif a abandonné la partie depuis le début avant de changer de stratégie en “créant” les brigades d’E. Philippe. Malheureusement ces dernières n’ont jamais atteint le terrain si bien que le pourcentage de cas contacts ou positifs isolés de manière certaine est non mesurable. E. Macron lui-même n’a pas réussi à embarquer les ARS dans la mission Covid-19. Et les mois passent. Et la résurgence après l’été meurtrier vient de frapper violemment la France. Le gouvernement ne comprend pas que cette pandémie va durer et que seule la synergie des mesures de base (toutes) peut casser la transmission. Le gouvernement ne comprend pas que c’est dans l’accalmie que se bâtit la maîtrise de la prochaine résurgence. Les paroles ou les oukases ne sont d’aucun secours. Dans un sondage en ligne, les Français font preuve de beaucoup de pragmatisme: ils sont favorables à l’isolement des cas contacts et positifs, à l’ouverture des commerces compatibles avec la pandémie, ce sont d’ailleurs les deux meilleurs scores du sondage (Figure N°1). Dans ce contexte, il est particulièrement choquant de constater que les politiques, les représentants élus pratiquent l’isolement: “Le roi d'Espagne se met en quarantaine pour dix jours après avoir eu un contact avec une personne testée positive au coronavirus” apprenait-on à 21h 47 le 23 novembre, certains en font même un outil de promotion personnelle comme Wargon, Le Maire, Morano, Bardella. Mais ils refusent de l’organiser pour les citoyens. Drôle de pays. Drôle de démocratie.

 

 

Figure N°1: La question met l’accent sur le mot imposer. Mais avant cela il est essentiel de tracer, d’assister, d’accompagner, et si nécessaire de contraindre.

Comment une fois de plus le bon sens est du côté des Français sans qu’ils puissent se faire entendre?

Les leçons de la phase sporadique n’ont pas été tirées. Ni la fermeture des frontières aux porteurs du virus, ni l’isolement des cas contacts ou positifs n’ont été mis en place après la catastrophe de Mars-Avril. Cette incurie défie le bon sens vu le temps écoulé depuis le premier cas français de la Covid-19. Le changement de gouvernement a été sans effet. En revanche, les mauvaises habitudes ont été conservées:

  • Attendre les dernier moment pour fermer les endroits clos où le port du masque est impossible ou difficile à contrôler
  • Confiner suivant des règles sans fondement scientifique en particulier les commerces compatibles avec la pandémie
  • Exiger des Français des attestations dérogatoires auto-prescrites dès le premier pas hors du domicile
  • Imposer une limite de déplacement de 1 km alors que les parcs sont ouverts cette fois et peuvent se trouver au-delà de la limite
  • Interdire de se déplacer dans la nature alors que c'est sans incidence sur la transmission...

Le gouvernement ne sait pas se réinventer, tenir compte des expériences étrangères, être ferme sur l’application de la loi. Les Français désespèrent et constatent les dégâts humains et économiques. Les oppositions sont elles aussi perdues entre soutien à E. Macron et complotisme suicidaire. Personne chez les représentants élus n’écoute les Français.

Les conditions d’un isolement efficace sont connues

Il ne peut y avoir d’isolement efficace sans que les résultats des tests soient transmis, avec l’identité de la personne, son adresse et son téléphone portable ou celui d’un membre de la famille, à l’organisation sanitaire et donc apparaissent immédiatement sur l’application électronique. C’est l’étape initiale. À partir de là, tout est possible très vite. D’abord l’isolement et la surveillance des cas contacts ou positifs. À ce propos, il faut souligner que certains médias et des membres du gouvernement ont tout de suite fait appel au champ lexical de la sanction ou de l'obligation. C’est pavlovien cette allergie à toute contrainte. C’est aussi très stupide comme pour les masques car ces libertaires de papier, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez alors que c’est déjà le deuxième épisode du scénario, nous conduisent droit à la plus grande contrainte celle du confinement itératif. Bien sûr que la plupart des personnes positives s’isoleront sans contrainte si une équipe sanitaire les assiste immédiatement et leur explique comment le faire de manière sécuritaire pour eux et leur famille. Bien sûr la confusion cessera en particulier les avis divergents sur l’isolement et la soi-disant possibilité pour certains de travailler en étant contagieux. Car c’est faux, une quatorzaine n’est pas un sacrifice, c’est une sécurité. Si l’on avait voulu torpiller la confiance, on ne s’y serait pas pris autrement. Cela tombe bien nous n’avons rien prévu pour assister les Français cas contacts ou positifs pendant leur période de contagiosité malgré notre modèle social qui paraît il ne fait plus recette. Accompagner sur le terrain physiquement, assister, en expliquant car ce n’est pas simple de s’isoler, organiser la logistique si nécessaire depuis l’hébergement et la nourriture, surveiller, car un cas positif peut décompenser (la seule étape qui peut se faire par téléphone) telles sont les missions. Contraindre si nécessaire et de façon dissuasive pour les récalcitrants car la loi doit être appliquée. Mais il y a d'autres avantages. Le premier est le passeport immunitaire pour pouvoir autoriser la reprise de certaines activités commerciales. Les transports aériens doivent reprendre avec des contrôles intelligents, la température centrale n’est qu’un des outils, la réalisation de  tests rapides et la preuve infalsifiable d’une immunisation réussie sont des possibilités insuffisamment explorées. Pour les espaces de restauration clos (hiver oblige) c’est même la seule solution intelligente. Les professionnels du secteur n’ont pas me semble-t-il pris la mesure de la durée de la pandémie alors qu’ils sont le chaînon faible de la transmission à cause de l’absence de masque pendant les repas. D’ores et déjà les restaurants pourraient ouvrir avec des clients immunisés (environ 20% de la population est immunisée dans les grandes villes). Demain ils pourraient recevoir ceux qui ont été vaccinés et présentent des anticorps spécifiques ce qui est beaucoup mieux que de rester fermé. Toutes ces mesures différenciées, spécifiques ne sont possibles que si chaque Français peut circuler et acheter des biens et services en fonction de son statut authentifié de manière infalsifiable. Tout ceci n’est possible que si les informations circulent instantanément grâce par exemple à l’application et des QR codes. C’est le contraire de l'attestation actuelle. Une attestation qui est bien pire qu’une mesure méprisante: qui empêche un cas contact ou positif, le sachant pertinemment, de continuer à circuler avec le SMS du résultat positif du test rtPCR et l’attestation dérogatoire sur le même smartphone? Personne mais c’est ainsi que la transmission va à nouveau s’accélérer.

Est-ce faisable?

Cet isolement des cas contacts ou positifs est pratiqué dans les pays qui ont bien maîtrisé la pandémie. À nouveau le gouvernement nous raconte des balivernes quand il invoque une incertitude sur l’efficacité de l’isolement. Sous un autre angle, il est erroné d’affirmer que ce serait “contraire” à notre droit. C’est une mascarade de nous présenter ce sujet urgent comme un sujet de “réflexion” dix mois après le début de la pandémie, alors que ses fondements toujours solides ont été établis au 14 ème siècle. La réalité c’est que le ministre a pris au plus mauvais moment et sur des bases irresponsables la décision d'écourter la quatorzaine alors que moins de 10% des personnes s’isolent… Un message contre productif. Toutes ces mauvaises raisons sont le paravent de son incapacité à mettre en branle son énorme administration. Il est aussi incapable d’organiser et coordonner les différentes équipes qui devaraient être au contact des citoyens, des contacts, des cas positifs et des personnes dont la protection doit être renforcée. Nous abordons justement une décrue des cas positifs et l’isolement redevient matériellement faisable malgré nos faiblesses dans ce domaine. Isoler est essentiel pour diminuer la transmission et la contamination résiduelle qui en France a toujours été trop élevée. Si nous renonçons il y aura alors un risque permanent de résurgence dès que des conditions propices seront réunies. L’isolement est faisable mais à condition d’avoir des équipes au contact de la population en particulier celles où le virus se transmet beaucoup. Le recrutement des équipes sanitaires devrait avoir commencé. Il faut rassembler, à la fois les forces existantes, recruter du personnel et faire appel aux bénévoles et à la réserve sanitaire et militaire. Les étudiants en médecine et en soins infirmiers sont, tout naturellement, des membres potentiels de ces équipes. Il faut de l’audace.

La synergie de l’organisation sanitaire: une même logistique pour l’isolement et la vaccination

Quand on évalue le chemin parcouru depuis janvier pour créer des vaccins, ce qui frappe c'est l’échec des institutions bureaucratisées, OMS, gouvernements, agences. En revanche les entreprises privées ont réussi un exploit sans précédent en inventant des vaccins tout en assurant la supply chain de production pour que l’offre soit au niveau des besoins. Pour ce faire, ces entreprises ont contractualisé des accords avec plusieurs autres biotechs pour aller chercher l’excellence là où elle se trouve dans le monde, changé leur agenda pour prendre de vitesse le virus, développé des modèles de production finale en parallèle et non en série. Pour ce faire, ces entreprises ont investi des sommes importantes en recherche développement. Aux États Unis l’administration Trump a joué un rôle important en signant des contrats de recherche et des préachats de doses de vaccins avec avance financière. Chez nous la vaccination agite les esprits au ministère de la santé pour de toutes autres raisons. Il va falloir acheter les vaccins, les acheminer et organiser l’accès des Français à la vaccination qui selon les modèles peut nécessiter deux injections. La logistique “serait extrêmement compliquée”, ce qui ne surprend personne compte tenu des résultats obtenus depuis 10 mois. Aussitôt on envisage de nommer un habitué non pas des vaccins mais de la bureaucratie française. Nous aimons les raccourcis, un Grenelle pour tout problème et un Monsieur pour toute tâche dont la réalisation est ruinée au départ. Réussir à vacciner la population qui le souhaite est un défi qui n’a rien à voir avec celui de produire les vaccins. Pour autant il y a une base commune: la logistique disponible en matière d’organisation sanitaire. La politique suivie actuellement est brouillonne, sans fil conducteur, mais ce qui domine c’est l’absence de réaction de l’administration aux injonctions de l’exécutif. Les leviers ne répondent pas et ce depuis Janvier. La machine qui coûte “un pognon de dingue” est en fait un ensemble hétéroclite de bureaucraties en silos qui ne se parlent pas, ont des logiciels sans la fonction “share” et n’envisagent pas de travailler ensemble. En réalité, c'est l’absence de logistique dans l'organisation sanitaire du pays qui éclate au grand jour. Toutes les mesures de politique sanitaire se heurtent à leur transmission. L’état central n’est pas exempt de responsabilité, faute d’avoir impliqué médecins généralistes et laboratoires, faute d'avoir missionné les exécutifs régionaux (certains ont pris des initiatives  mais ils sont peu nombreux en réalité ), faute d’avoir imposé aux ARS un agenda précis de recrutement et de constitution des brigades, rien ne se passe. Ce sont les Français qui portent, à eux seuls, le poids de la réponse alors qu’ils ont des prélèvements obligatoires astronomiques. Il faut urgemment que l’administration sorte des murs; que le front office mobilise toutes les forces. Chacun peut comprendre que cette logistique est l’occasion de faire d’une pierre deux coups: isoler les cas contacts ou positifs et vacciner en premier les populations fragiles. C’est pas moins de 30-70000 personnes qu’il faut déployer sur tout le territoire. L’enjeu est considérable mais il s’agit précisément de ce qui fait défaut au pays. Ainsi le ministre s’est tourné vers la vaccination alors que les garanties de contrôle de la transmission ne sont pas établies, c’est un non sens. Il reste la dernière étape, la louper serait à peu près ce qu’on peut attendre d’une bureaucratie qui a échoué au cours des étapes précédentes. Un sursaut est nécessaire mais surviendra-t-il?

L’ambition de maîtriser la pandémie en France par des moyens rationnels est le talon d’Achille de cette présidence. Le confinement itératif est la pire des solutions, la première fois ce fut par laxisme et la seconde par obstination. Agissons en amont, très tôt et dès maintenant. Il n’est jamais trop tard. Isolons les cas contacts ou positifs à l’aide d’outils intelligents, avec empathie, grâce à des équipes humaines qui créeront de la solidarité et de la confiance. On ne se débarrasse pas facilement de la vérité. Dans une pandémie, la réalité est un boomerang qui s’accélère au retour.

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