COVID-19 : mais où en est la Chine ? | Atlantico.fr
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Chine coronavirus covid-19 lutte contre l'épidémie
Chine coronavirus covid-19 lutte contre l'épidémie
©NICOLAS ASFOURI / AFP

Grand silence à l’Est

COVID-19 : mais où en est la Chine ?

Alors que l'épidémie de Covid-19 est apparue à l'origine au coeur de la ville de Wuhan, peu d'informations filtrent ces dernières semaines sur l'évolution du virus en Chine. Les autorités chinoises ont-elles réussi à maîtriser l'épidémie ? Quel est l'intérêt de la Chine de contrôler ainsi cette information ?

Emmanuel Lincot

Emmanuel Lincot

Professeur à l’Institut Catholique de Paris et Chercheur-associé à l’Iris, Emmanuel Lincot est sinologue. Son dernier ouvrage, écrit avec Emmanuel Veron est La Chine face au monde : une résistible ascension (éditions Capis Muscat). Il est également l'auteur de Chine, une nouvelle puissance culturelle ? Sharp Power et Soft Power aux éditions MkF et de Géopolitique du patrimoine. L’Asie d’Abou Dhabi au Japon aux éditions MkF.

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Emmanuel Véron

Emmanuel Véron

Emmanuel Véron est géographe et spécialiste de la Chine contemporaine. Il a enseigné la géographie et la géopolitique de la Chine à l’INALCO de 2014 à 2018. Il est enseignant-chercheur associé à l'Ecole navale.

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Atlantico.fr : La Chine a longtemps été l'épicentre de l'épidémie, et à ce titre particulièrement scrutée, mais depuis quelques semaines nous n'en entendons plus parler, est-ce que, comme il le dit, le régime de Pékin a réussi à contrôler l'épidémie ? 

Emmanuel Lincot : Evidemment non. Il existe encore de très nombreux cas asymptomatiques. Des foyers ont été détectés au Yunnan, à la frontière de la Birmanie et sur tous les sites touristiques, des moyens de prévention (température, distanciation sociale) sont restés en place pour accueillir les visiteurs à la fois chinois et étrangers. Comme toujours, l’échéance du 1 octobre - la fête nationale - explique que le régime cherche à s’adresser un satisfecit. Un mensonge par ailleurs mille fois répétés (le nombre réel de victimes en Chine de la Covid19) devenant une vérité, le régime peut s’enorgueillir d’avoir mieux géré la pandémie qu’à l’étranger où l’on a dépassé le millions de morts. Racisme à rebours: les Chinois sont les meilleurs, leur régime - une cybercratie - est le meilleur. Vous trouverez en France même des thuriféraires de ce régime, et qui relaient d’une manière criminelle, ces contre-vérités. Nous savons qui ils sont. Nous savons leurs intentions. Ils sont fascinés par un pouvoir fort parce qu’ils sont faibles en tant qu’individus mais aussi intellectuellement. Nous devons les éclairer car leur cécité relève de choix idéologiques qui vont à l’encontre de ce que nous sommes : une démocratie.

Emmanuel Véron : La crise de la Covid-19, partie de Chine, précisément de Wuhan, métropole au cœur du pays a rapidement gagné l’ensemble du territoire chinois, celui de l’Asie et du monde et ce probablement avant la fin de l’année 2019, comme en témoigne plusieurs cas d’infection à travers le monde. Le début de la gestion de crise par le Parti-Etat n’a pas été à la hauteur des enjeux et a favorisé l’expansion rapide du virus. Puis de manière autoritaire, le pouvoir central autour de la personne de Xi Jinping a appliqué des mesures draconiennes de confinement généralisé et de contrôles strictes des populations (déplacements, données, assignation à résidence et un test de la population à très grande échelle, etc.). Le contrôle de l’épidémie a donc été difficile et tardif mais a dans un sens porté ses fruits. L’économie est atone, les populations cloîtrées chez elle, et ceux qui ne disposaient pas toit étaient à la rue sinon renvoyés dans leur pays… Le régime a réussi à contenir dans un sens l’épidémie à l’échelle du territoire, mais pas dans sa totalité. En effet, depuis le printemps jusqu’à aujourd’hui plusieurs régions ont fait l’objet ou font l’objet de nouvelles infections. C’est le cas dans le nord-est du pays à proximité des frontières russes et coréennes, dans le sud, à proximité de la Birmanie ou parfois dans les régions plus centrales (Gansu, Henan, Jiangxi etc.). Pour ce régime autoritaire qui met les moyens logistiques et politiques au service du confinement et de l’encadrement totalitaire de l’épidémie, la recrudescence de l’épidémie à proximité de ses frontières ou au cœur du territoire est une forme de faiblesse difficile à encaisser.

Pourquoi a-t-on plus de difficultés actuellement qu'au printemps à avoir des informations fiables provenant de Chine sur la situation de l'épidémie ? 

Emmanuel Lincot : Parce que Xi Jinping a parachevé la fermeture du système. Au sein même du Parti, la période de la pandémie a accéléré les purges. Rappelons que peu de journalistes occidentaux peuvent encore faire leur métier dans ce pays. Leur vie est d’ailleurs pour beaucoup en danger car le régime chinois n’hésite plus à suivre désormais les pratiques de l’Iran. La diplomatie des otages en plus des intimidations deviennent une pratique courante. L’information est donc univoque. Tout travail d’enquête y est devenu quasiment impossible et dangereux. Donc l’épidémie est là mais nous n’en saurons rien.

Emmanuel Véron : A mesure de la crise sanitaire de la Covid-19, les populations étrangères présentes en Chine en janvier sont progressivement parties et quitter le territoire chinois. D’autres observent scrupuleusement une quarantaine, dans des chambres d’hôtels surveillées dans les grandes villes du pays. Enfin, l’information est sous la bride absolue du département de la propagande du PCC. Ainsi, en peu de temps, la Chine s’est vidée (en partie) de tous les canaux potentiels pouvant informer en dehors de la ligne officielle du PCC. Par là même, il est désormais plus facile pour le régime de créer de l’information (fausse, fabriquée, positive et vantant les mérites et réussites du régime autour de la figure de Xi Jinping) qui pourra être diffusée à la société chinoise et à l’international via les canaux médiatiques officiels. Enfin, l’entrée sur le territoire chinois est de plus en plus difficile et contraignante, décourageant les individus souhaitant y travailler, y étudier ou y voyager.

Quel est l'intérêt pour la Chine de contrôler ainsi cette information et d'affirmer que tout va bien ?

Emmanuel Lincot : Ne pas ajouter de la difficulté aux difficultés. C’est le leitmotiv de Xi Jinping. En réalité, l’économie chinoise est en récession. Tous les voyants sont au rouge. Explosion du chômage - un fait inédit dans le pays depuis 70 ans - et risques de pénurie alimentaire depuis que la Chine a été de surcroît confrontée, dans le courant de l’été,  à des inondations graves. À ces problèmes s’ajoutent, comme vous le savez, les tensions ethniques sur les marches  du pays (Xinjiang, Mongolie intérieure, Tibet) mais aussi la rivalité systémique entre la Chine et les États-Unis et plus récemment entre la Chine et l’Union Européenne. Bref, la Chine est isolée. C’est un danger pour elle et pour le monde.

Emmanuel Véron : A contrario d’une gestion exemplaire et d’une situation qui reviendrait à la normale (économiquement et sanitairement), l’état économique, social et sanitaire de la Chine n’est absolument pas stable. En plus de la Covid-19, Pékin doit faire face à une longue succession de très graves inondations un peu partout dans le pays, un isolement diplomatique (relatif) que le régime s’est créé et un chômage de masse en parallèle d’une économie extrêmement perturbée. En ce sens, quand beaucoup de choses vont mal dans un régime autoritaire, sinon dictatorial, le département de la propagande s’affaire à témoigner de l’inverse et met tous les fers au feu pour rendre compte à sa population que la situation est sous contrôle, idem pour l’international. L’idée de perdre la face est un sujet important. L’obligation pour le régime paranoïaque et resserrer sur Xi Jinping de faire croire que la Chine triomphe en est un autre. C’est une sorte de fuite en avant doublée d’une course contre le temps. L’agenda international (élection américaine, arbitrage sur la 5G etc.) et la poursuite de la pandémie de la Covid-19, ainsi que les difficultés rencontrées par les régimes démocratiques pour gérer le problème sont des armes tactiques qu’utilise et instrumentalise le Parti-Etat.

Plus globalement, quelle stratégie vis-à-vis de l'extérieur cela dénote-t-il de la part de la Chine ? A quoi doit-on s'attendre dans sa gestion à venir des relations internationales, du fait de la situation épidémique ? 

Emmanuel Lincot : Cela signifie que la Chine n’est pas apte à diriger les affaires du monde. Les années à venir seront marquées par un questionnement sur ce qu’est la Chine. Mais le XXI eme siècle ne sera pas chinois. Tout simplement parce que la Covid19 nous a décillée les yeux sur l’échec du néolibéralisme, sur notre complaisance coûteuse vis à vis de dictatures comme la Chine, sur notre confiance aveugle en des institutions internationales qui étaient aux ordres de Pékin. Bref, la Chine n’est pas notre horizon. Et nous redécouvrons depuis que nos vies sont partiellement confinées que le monde ne se réduit certainement pas à la Chine. Ce que nous avons perdu en mobilité nous le gagnons désormais en hauteur de vues. 

Emmanuel Véron : Un double processus s’est considérablement renforcé depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, il y a huit ans maintenant. D’un côté, le régime veille à une stricte fermeture de la Chine sur elle-même, sorte de repli autocentré, bien connu dans la longue histoire chinoise. De l’autre, la Chine est toujours plus offensive à l’étranger, réduisant les relations internationales au rapport de force, bien souvent dans l’asymétrie (à l’exception des Etats-Unis). Ainsi la militarisation et les gesticulations récurrentes et tonitruantes de l’Armée populaire de Libération tout autour de son territoire (Taiwan, mer de Chine, Inde etc.) contraste fortement avec les supposées valeurs défendues par Xi Jinping : multilatéralisme, coopération et libre-échange. Dans les faits, la duplicité n’en est qu’à un faible niveau et va se poursuivre dans les prochains mois et années. Le bruit des bottes tranche avec le projet de connectivité et de développement des Nouvelles routes de la soie…

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