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Emmanuel Macron mesures annonces restrictions coronavirus covid-19 Lituanie
Emmanuel Macron mesures annonces restrictions coronavirus covid-19 Lituanie
©LUDOVIC MARIN / AFP

Nouvelles restrictions

Covid-19 : ce que le gouvernement devrait faire d’urgence pour sauver la crédibilité de la parole publique

Emmanuel Macron a indiqué, depuis la Lituanie, que le gouvernement pourrait annoncer de nouvelles restrictions chaque semaine mais il ne semble pas se rendre compte que le seuil d’acceptation de la société est en passe d’être dépassé.

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti est Professeur associé à Sorbonne-université et à l’HEIP et rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire.

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Atlantico.fr : Depuis la Lituanie, Emmanuel Macron a annoncé que le gouvernement pourrait annoncer de nouvelles restrictions chaque semaine. Le chef de l’État se rend-il compte que le seuil d’acceptation de la société est en passe d’être dépassé ? 

Arnaud Benedetti : Pas certain que d’annoncer de l’étranger de nouvelles mesures restrictives constitue le bon vecteur de communication pour en faciliter l’acceptation. Symboliquement et psychologiquement, cela crée de la distance et pour un Président auquel on reproche parfois son éloignement quant au quotidien des Français, il y a là un risque de de renforcer ce halo d’impressions. Tout le problème du chef de l’Etat est qu’il traine comme un boulet depuis le début de l’épidémie sa mauvaise "entame", comme diraient les amateurs de rugby, de la gestion de la crise sanitaire tant au niveau de l’action publique que de la parole ayant accompagné cette dernière. Son précédent Premier ministre avait quelque part réussi, après des semaines erratiques, a recrédité un tant soit peu l’expression de l’Etat. Depuis son départ, tout se passe comme si, à proportion de l’évolution de la situation épidémiologique, à nouveau nous assistions à une perte de contrôle de la communication du gouvernement sur le sujet : multiplicité des interventions entre les ministres, manque de lisibilité des propos du Premier ministre, et une communication apparemment insuffisante entre le local et le central, comme l’atteste la situation des Bouches-du-Rhône. Pour autant pouvons-nous en conclure à un recul de l’acceptabilité de l’opinion quant au niveau de contraintes que l’exécutif souhaite relever au regard de la situation sanitaire ? À ce stade, malgré des annonces parfois contradictoires, la complexité croissante des dispositifs mis en œuvre par les autorités n’a pas entraîné de mouvements massifs de défiance, à l’exception des professions de la restauration et des cafés qui subissent un choc sans précédent pour leurs activités. Les Françaises et les Français semblent souvent  manifester des doutes, du scepticisme, de l’incompréhension mais ils se résolvent, malgré leur scepticisme, à appliquer pour le moment les consignes gouvernementales. Au demeurant des segments de l’opinion considèrent au demeurant que les pouvoirs publics ne vont pas assez loin dans le relèvement du seuil de vigilance. Néanmoins, l’incertitude si elle devait se prolonger ne manquera pas de "surtendre " la relation gouvernants/gouvernés. Pour une raison au demeurant assez simple à déceler : l’installation de cette idée selon laquelle la question de l’insuffisance des moyens sanitaires, la fameuse offre de soins, est à l’origine des contraintes sur nos vies sociales et personnelles. Le pacte avec l’Etat, surtout dans le modèle français, c’est une allocation des moyens indispensables à notre protection en échange du civisme, garant de la cohésion de la société. Ce que révèle cette crise, c’est la rupture de la chaîne d’approvisionnement des moyens et la variable d’ajustement qui en résulte : une restriction de nos libertés. 

Comment sommes-nous arrivés à une telle remise en cause de la parole publique ? 

La démonétisation de la parole publique ne date pas d’Emmanuel Macron. Elle constitue une phénomène qui s’étale sur plusieurs décennies. L’abstention électorale est l’une des illustrations les plus récurrentes de ce processus. La crise sanitaire n’a fait qu’exacerber cette rupture, car elle a confronté les responsables de l’exécutif à une épreuve inconnue où faute d’être en capacité de justifier leur action, ils ont passé le plus clair de leur temps à justifier leur altération de la réalité. Madame Ndiaye n’a pas menti, mais ce sont les Françaises et les Français qui sont incultes scientifiquement. Madame Buzyn n’a pas sous-estimé la situation mais c’était la société qui n’était pas prête à accepter la vérité. Ce sont là deux déclarations d’anciennes ministres devant la commission d’enquête sénatoriale sur la gestion de l’épidémie. En d’autres termes, la parole du pouvoir, dès lors qu’elle s’enferme dans une " autojustification" de ses erreurs, apparaît telle "une forteresse vide", qui parle une langue si éloignée de ce que vivent et ressentent les Français qu’elle en est réduite à n’être que l’expression d’un monde déconnecté au mieux, factice au pire. L’adhésion à la représentation politique recule de jour en jour car le mensonge est vécu comme une fatalité inhérente au pouvoir qui peut se contredire à plusieurs reprises en l’espace de quelques jours, visibilité à l’appui par le biais des mémoires médiatico-numériques, sans que cela n’entraîne la moindre conséquence pour celles et ceux exerçant les responsabilités. Cette banalisation du "faux" ouvre à terme sous les pieds des démocraties libérales des béances propices à toutes les aventures. Le libéralisme politique avait une forme de vertu en ce sens qu’il faisait du rapport au réel et à la vérité, une vérité certes relative mais néanmoins sensible, la "base continue" de son rapport à la cité.

Pour lutter efficacement contre l’épidémie, comment faire pour que la confiance dans la parole et les restrictions publiques soient restaurées ? 

La confiance est indissociable de deux paramètres, aussi évidents et triviaux que cette " lettre volée " évoquée dans la nouvelle d’Edgard Poe : le contenu politique et la conception que le politique se fait de son rapport avec ses semblables qui lui délèguent, un temps donné, l’autorisation d’exercer une responsabilité. Le contenu c’eût été, au vu de l’hypothèse du rebond épidémique, de mettre les moyens sur les capacités hospitalières. Ce que dit le Professeur Juvin entre autres. Si aggravation de la situation il y a comme le disent les pouvoirs publics - ce que conteste il faut le souligner aussi quelques voix médicales - tout se passe comme si nous n’avions pas tiré les enseignements du Printemps puisque l’impression qui se dégage n’est autre qu’un appareil d’Etat qui a toujours un, voire deux temps de retard... L’autre aspect du problème consiste à rompre avec cette disposition comportementale collective des acteurs du pouvoir à considérer la société comme inapte à comprendre la complexité d’une situation. L’Etat est le seul acteur qui ne reconnaît presque jamais ses fautes. À privilégier la posture de l’infaillibilité, il se rend d’autant plus fragile dès lors qu’il apparaît dans l’incapacité de maîtriser une urgence, de contrôler des circonstances exceptionnelles auxquelles il n’est pas au demeurant  étranger. Le discours dominant des dirigeants dans cette crise est profondément régressif quant au paradigme républicain. Loin de s’adresser à des individus émancipés, c’est-à-dire des citoyens, il ramène la société à une sorte d’état de l’enfance par une rhétorique empreinte de peur, d’injonctions parfois brouillonnes et de fuite en avant dans l’incertitude. 

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