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Une résidente d'Ehpad fait tomber le masque, lors d'une sortie.
Une résidente d'Ehpad fait tomber le masque, lors d'une sortie.
©LOIC VENANCE / AFP

Les oubliés de l'an II

Covid-19 : les résidents en Ehpad sont-ils les seuls à ne pas avoir le droit d’être déconfinés ?

Alors que la majorité des Français se préparent à retrouver les terrasses et les lieux de culture, de trop nombreux résidents en Ehpad sont toujours assignés à résidence. Depuis plus d'un an maintenant, ils peuvent à peine voir leurs proches. Une situation alarmante.

Florence Paraclet

Florence Paraclet

Florence Paraclet est membre-fondateur du Cercle des Proches Aidants en Ehpad.

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Atlantico : Ce weekend de l'Ascension a été l'occasion pour de nombreux Français de se retrouver, du fait de la fin de la limite de déplacement à 10 km. Mais ce n'est pas le cas de tous : de nombreux résidents d'Ehpad ont été empêchés de voir leurs proches, comme si pour eux cette première phase de déconfinement n'avait pas eu lieu. Les protocoles en place dans ces établissements sont-ils trop stricts ?

Florence Paraclet : Les remontées du terrain restent alarmantes : des Ehpad referment encore au moindre cas de contamination, y compris du personnel, il existe toujours des parloirs derrière du Plexiglas avec des visites minutées et surveillées, interdites les week-ends et jours fériés... 

Et il est à craindre que cette situation ne perdure puisqu'une nouvelle fois le ministère des Solidarités et de la Santé joue à Ponce Pilate en n'émettant que des "recommandations". La ministre chargée de l’Autonomie parle de "renforcer les directives". C’est faux puisqu’elles ne s’imposeront pas plus aux directions d’Ehpad que les précédentes ni les suivantes.

De plus ces mesures n'entreraient en vigueur qu'à partir du 19 mai. Comme j'imagine que ce n'est pas pour que nos parents aillent faire la bamboche en terrasse jusqu'à 21h, j'en déduis qu'il faut une semaine à une direction pour rouvrir les portes des chambres. Des résidents seront décédés ou se laisseront glisser irrémédiablement d'ici-là. Chaque jour compte. 

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Soyons clairs, on ne veut pas d'"assouplissements", ni de discours lénifiants sur "construire le chemin des retrouvailles", on réclame l'élargissement immédiat de tous les résidents, après plus de quatorze mois de privation de liberté, à un âge où le temps leur est compté. 

Quelles sont les conséquences sur le moral des résidents ?

Les conséquences sont gravissimes et irréversibles. Pour ma part, Maman est décédée en mars 2021 de ce fameux syndrome de glissement, au bout de cinq mois de grande détresse morale liée à la rareté et la brièveté des visites, la communication à distance étant impossible à cause d’un handicap auditif malheureusement très répandu chez les personnes âgées. Elle qui ne vivait que pour les autres et qui faisait du lien entre les siens s'est sentie soudain "seule au monde". Le directeur et le médecin coordinateur ne m'auront concédé accès à son chevet qu'en toute fin de vie. Je n'aurai jamais pu lui faire faire le tour du pâté de maison, tous ses enfants et petits-enfants n'auront pas pu lui dire au revoir.

Ceux qui ont tenu lors du premier confinement ne survivront pas encore longtemps sans la présence de leurs proches. Nous avons encore tant de tendresse à échanger et si peu de temps.

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Alors que les mesures barrières sont désormais bien entrées dans les habitudes et – surtout – que les seniors ont été en majorité vaccinés, comment expliquer cette réticence des directeurs d'établissements à lâcher du lest ?

Certaines directions d’Ehpad n'ont pas attendu les recommandations ministérielles -ni la vaccination d'ailleurs- pour fonctionner avec humanité et professionnalisme. D'autres restent ivres de leur toute-puissance et d'un soi-disant principe de précaution qui ne protège qu'eux, ce qui conduit à des situations kafkaïennes (par exemple, exiger pour les proches tests et vaccinations, et non pour leurs personnels), et continuent d'aller à la facilité, ce qui peut produire un certain relâchement dans les pratiques. 

Les chambres sont les garants de l'intimité et reflet de la bien-traitance du résident. Ceux d'entre nous qui y ont enfin eu accès au bout de quelques mois ont pu constater des négligences plus ou moins graves, mais toutes attentatoires à la dignité de personnes dépendantes : courrier et linge non triés, produits d'hygiène à peine entamés, plantes desséchées, denrées périmées et/ou hors de portée... 

Il va falloir retrouver le chemin de la confiance avec les directions et les équipes, dans l’intérêt des personnes vulnérables dont ils ont la charge. 

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Mais que se passe-t-il dans les Ehpad ?

Lors du premier confinement, la question de la solitude des aînés a été médiatisée. Depuis, cela semble être moins le cas. Les résidents de maison de retraite sont-ils les oubliés de cet « an II » de la pandémie ? 

Pire, à ce scandale d'État s'ajoute un mensonge d'État. Le président Macron a annoncé le 1er avril dernier que les Ehpad avaient repris "une vie normale". Soit il travestit la réalité, soit il l’ignore, ce qui est peut-être plus grave encore. Il faut dire que Madame Bourguignon ne se rend que dans des Ehpad modèles, et il en existe heureusement, mais ce n’est pas là où le bât blesse. Chaque visite, chaque déclaration faussement indignée ("je ne veux plus de Plexiglas, c’est épouvantable"), chaque campagne gouvernementale montrant des grands-parents enlaçant leurs petits-enfants sont des crachats au visage de résidents et familles infantilisés, désespérés, épuisés. On ne compte plus les courriers aux directions d'Ehpad, ARS, ministère, élus nationaux et locaux, Défenseur des droits, Contrôleur général des lieux de privation de liberté, Ligue des droits de l'homme... Le plus efficace aura peut-être été la pression dans les media comme le vôtre qui se sont intéressés au sujet, et sur les réseaux sociaux en tant que Cercle des Proches Aidants en Ehpad (sur Twitter : @CPAE_ThinkTank et sur Facebook : Cercle des Proches Aidants en EHPAD (CPAE): En Ehpad le lien c'est la vie !).

La vaccination est un facilitateur, mais tout soumettre à un vaccin est discriminatoire et n'est pas éthique. Quid si une autre épidémie survient ? On sera toujours à la merci d'un variant, d'un intervenant imprudent...

La solution doit être éthique et juridique, avec notamment un droit de visite -pour les résidents comme pour les patients hospitalisés- opposable en cas de mesures privatives de liberté. Rien ne justifie de traiter nos quelque 700 000 concitoyens résidant en Ehpad en sous-citoyens. Fin de vie ne doit pas signifier fin des droits.

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Gouvernement, administrations, grands groupes et directions d’Ehpad ne peuvent plus se targuer de "protéger sans isoler", alors que c'est l'exact contraire qui se passe, pour peu qu'on prenne en compte les morts de glissement, autrement dit de chagrin et découragement. Cela fait depuis des mois qu’on tire l’alarme. On voudrait arrêter de sonner le glas.

L'urgence est que cela cesse. L'important est que cela ne se reproduise jamais. 

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