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Manifestation anti-terroriste à Copenhague au Danemark.
Manifestation anti-terroriste à Copenhague au Danemark.
©Reuters

Nous sommes Copenhague

Copenhague après Charlie, combien d’attaques les démocraties sont-elles capables d’encaisser sans être déstabilisées ?

Un mois après "Charlie", l'histoire se répète à quelques centaines de kilomètres de Paris, à Copenhague au Danemark. Deux attentats, commis par un homme, visant un centre culturel où l'on débattait du blasphème, et une synagogue. Bilan : 3 morts. Une succession de plus en plus régulière de ce type d'actes est à craindre. Pour le moment la démocratie tient bon, mais face aux attaques répétées elle pourrait bien céder. Sauf si elle se ressaisit.

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan), La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur) ou bien encore Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde (Editions de L'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, est paru en septembre 2021 aux Editions de l'Artilleur. 

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Yves Roucaute

Yves Roucaute

Yves Roucaute est philosophe, épistémologue et logicien. Professeur des universités, agrégé de philosophie et de sciences politiques, docteur d’État en science politique, docteur en philosophie (épistémologie), conférencier pour de grands groupes sur les nouvelles technologies et les relations internationales, il a été conseiller dans 4 cabinets ministériels, Président du conseil scientifique l’Institut National des Hautes Etudes et de Sécurité, Directeur national de France Télévision et journaliste. 

Il combat pour les droits de l’Homme. Emprisonné à Cuba pour son soutien aux opposants, engagé auprès du Commandant Massoud, seul intellectuel au monde invité avec Alain Madelin à Kaboul par l’Alliance du Nord pour fêter la victoire contre les Talibans, condamné par le Vietnam pour sa défense des bonzes.

Auteur de nombreux ouvrages dont « Le Bel Avenir de l’Humanité » (Calmann-Lévy),  « Éloge du monde de vie à la française » (Contemporary Bookstore), « La Puissance de la Liberté« (PUF),  « La Puissance d’Humanité » (de Guilbert), « La République contre la démocratie » (Plon), les Démagogues (Plon).

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Atlantico : Les fusillades de Copenhague ont perpétrées par un homme dont le modus-operandi et les intentions nous rappellent fortement ceux de Paris, il y a un mois. On peut se poser la question de la capacité de résistance des sociétés européennes face à ce type d'attaques terroristes de plus en plus fréquentes. A force d'attentats, la stabilité politique de nos démocraties pourrait-elle être menacée ?

Yves Roucaute : Ce terrible drame de Copenhague s’inscrit dans une stratégie qui vise à déstabiliser les démocraties en Europe. Une stratégie qui n’a pas besoin de centre opérationnel et qui vise à mobiliser le maximum de musulmans autour de l’islamisme et déstabiliser les démocraties libérales en ruinant leurs fondements, voire en créant les conditions d’une guerre civile en Europe au nom de l’Islam assiégé, comme le prône Abou Moussab Al-Souri, qui est un théoricien qui influence l’Etat Islamique en Irak.

Force est de constater la montée du terrorisme islamiste depuis l’attentat de la rue Copernic, qui a fait 4 morts juifs en 1980, ou celui de la rue des Rosiers qui en a fait 6, en 1982, organisé par Abou Nidal, qui était réfugié chez son ami Saddam Hussein. Avec la chute du mur de Berlin, la montée en puissance de cette menace n’a pas cessé dans le monde. Sur notre continent, certains attentats ont été particulièrement meurtriers, comme celui de Madrid, en 2004, qui fit 194 morts, ou celui de Londres en 2005 qui en fit 56 morts, d’autres l’ont été moins, mais, aujourd’hui, les Européens ont compris que cette menace augmentait et qu’ils devraient vivre avec longtemps.

Néanmoins, il ne faut pas oublier que ce ne sont pas les menaces qui causent l’effondrement des Cités mais bien l’incapacité morale de leur résister. La force des républiques libres tient dans la vertu civique des citoyens pensait Montesquieu. Une vertu favorisée ou diminuée par les élites dont le rôle devrait être d’assurer l’unité nationale et de préserver le premier des droits naturels, celui de la sécurité du corps. Sinon, leur légitimité et celle de l’Etat qui devrait seul détenir le monopole de la violence légitime, est remise en cause.

Or, le problème aujourd’hui tient précisément à l’aveuglement de certains dirigeants européens qui nourrissent, sans le savoir, la stratégie islamiste. Faute de saisir les enjeux, ils ne prennent pas les mesures d’urgence nécessaires en Europe. Songez que, sous l’influence des socialistes, des Verts et du centre gauche, le Parlement européen a même refusé la création d’un fichier européen des voyageurs aériens (dit "PNR"), pourtant réalisé aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, au Canada et en Australie, qui ne sont pas des dictatures, faut-il le préciser …  Même le F.N. qui ne comprend pas plus les jeux et enjeux, embourbé dans sa démagogie coutumière, s’est opposé à cette mesure de bon sens. Une mesure bien insuffisante par ailleurs. Ainsi, au lieu d’une vraie réflexion sur la politique à mener dans ce qui s’apparente à une guerre, on voit se multiplier les postures  mondaines et politiciennes, jusqu’à interdire toute  réflexion sur un "Patriot Act" à l’européenne.

Vous évoquez d’ailleurs  le mode opérationnel des terroristes, mais est-on certain d’en bien comprendre le sens ? Le  processus en œuvre est celui de tous les révolutionnaires : "action-répression-mobilisation-action".

Pour cela, ils choisissent d’abord leurs cibles : caricaturistes de Mahomet et juifs, jugés ennemis de lslam, les uns pour leur action, celle de dessiner, les autres pour leur naissance. Ce choix est tactiquement efficace. Il conduit à élargir leur popularité au-delà des cercles groupusculaires terroristes, vers les fondamentalistes qui partagent leur point de vue : interdiction de la liberté d’expression, extermination des Juifs. Et, plus encore, il permet de neutraliser nombre de musulmans qui, sans approuver l’acte terroriste, ont eu parfois comme réaction de renvoyer criminels et victimes dos à dos en raison des caricatures.

Ensuite, la répression. Il est important pour ces terroristes de montrer que les Etats des démocraties libérales sont "complices" des caricaturistes et des juifs, qu’il les protège au lieu de protéger le droit de croyance. "Je suis Charlie" fut à cet égard une véritable aubaine pour les terroristes qui ne pouvaient imaginer personnel politique plus niais, gauche et droite réunies dans une Union sacrée de démagogues irresponsables. Qu’est la France ? "Je suis Charlie" répondirent les élites. Tant pis pour les millions de musulmans français amoureux de la démocratie, rejetés pour avoir cru que l’Etat était au-dessus des factions. L’Etat français n’était plus l’Etat de droit qui autorise l’usage de la liberté d’expression jusqu’à la caricature (de Mahomet mais aussi du Christ, de Bouddha et de toute figure symbolique…), il s’identifiait au point de vue particulier des caricaturistes. Et dans toutes l’Europe, on vit ainsi des élites maladroites tomber dans la trappe de "Je suis Charlie" avec ces mêmes conséquences : des musulmans applaudissant l’ignominie, d’autres doutant, tous ayant le sentiment d’être exclus. Cela, tandis que nos amis musulmans, du Roi du Maroc au gouvernement égyptien se trouvaient bien marris devant un tel aveuglement.

Répression, donc mobilisation, tel est le troisième terme. Les manifestations en dehors de l’Union européenne ne purent laisser de doutes quant au sentiment profond de bien des Européens musulmans. L’absence massive des musulmans autour de "Je suis Charlie" en France en fut une preuve supplémentaire, tout comme bien des réactions dans les quartiers dits "sensibles" et jusque dans certaines écoles. Le recrutement d’islamistes, sinon de terroristes, dans toute l’Europe, avait bien été ouvert.

Mobilisation donc action : telle est bien la dynamique voulue. Hier Paris, aujourd’hui Copenhague, demain ce peut être n’importe où. Avec, à chaque fois, la volonté d’augmenter le cercle des sympathisants et d’attiser la haine dans la société civile, ouvrant libre cours à la violence intercommunautaire. Ainsi, les terroristes gagner leur pari. Musulmans contre juifs et chrétiens, car ceux qui sont attaqués voudront se défendre. Et l’engrenage de la haine fera le reste.

Les démocraties européennes sont-elles désarmées face à une telle stratégie ? Je n’en crois rien. Pour la plupart, elles sont même fortement armées, car moralement armées. Cela en raison de l’histoire, en particulier de l’histoire spirituelle, celle du christianisme d’où sont nées ces nations européennes rassemblées autour de valeurs universelles. Tant que ces valeurs tiendront, les sociétés tiendront l’engrenage de la haine à distance.

Il faut réunir toutes les composantes des nations européennes, musulmans et juifs unis, autour des valeurs universelles. Une nécessité pour résister à la haine.  Avec ces valeurs, à la façon du peuple britannique durant la guerre, il est possible de résister à toutes les vagues des forces du mal. Sans ces valeurs, la défaite est assurée au prochain coup de feu.

Alexandre Del Valle : Je pense que nos capacités de résistance ne sont pas très fortes. On peut résister avec les moyens sécuritaires, de l'Etat, mais la guerre qui est livrée est asymétrique. L'appareil peut bien réagir, nos ministres et présidents peuvent bien avoir l'air courageux, mais ce qui est visé par les terroristes, et ça a toujours été leur modus-operandi, c'est frapper l'opinion publique pour faire en sorte qu'elle pousse les dirigeants à changer de politique. L'objectif des islamistes aujourd'hui n'est pas de tuer des juifs ou des caricaturistes parce que ce sont des juifs ou des caricaturistes, mais de faire plier l'opinion publique pour qu'elle pousse les dirigeants à ne plus s'engager dans les pays musulmans où les islamistes ont un véritable projet territorial. Le but n'est pas vraiment de tuer des mécréants en Occident, il y en a trop, mais de tuer des mécréants là où l'opinion publique est considérée faible psychologiquement, car ce sont des démocraties, et où il est possible de faire changer la politique extérieure car elle est le fruit d'un consensus démocratique. Dans un pays totalitaire ce serait beaucoup plus difficile d'agir de cette manière.

Nos capacités de résistance du point de vue sécuritaire existe, mais du point de vue moral et psychologique, elles sont beaucoup moins présentes pour une raison évidente : dès que les islamistes frappent en occident, ils parviennent toujours à leur but puisque les médias parlent d'eux. Pour vraiment résister au terrorisme, il faudrait ne même pas relayer les évènements, ou en parler le moins possible. C'est le contraire de ce qu'on a fait avec Charlie Hebdo, en éclipsant même des milliers de morts en Afrique par exemple (au Nigeria la même semaine, NDLR). C'était exactement ce que cherchaient les terroristes.

>>> A lire également : Attentat de Charlie Hebdo, 1ère étape ? Pourquoi le déclenchement d'une guerre civile en Europe relève d'un implacable projet appliqué par l'Etat islamique

Parmi les différents pays occidentaux susceptibles d'être attaqués, y a-t-il une différence dans le nombre de "coups" qui peuvent être encaissés ? Quel est le degré de résistance de la France, notamment ?

Yves Roucaute : Oui, certains pays sont mieux armés en raison de leur histoire, de leur composition sociale, de leur puissance morale et parce qu’ils ont une élite qui assume ses fonctions de protection du droit naturel à la sécurité sans craindre les foudres démagogiques et les jeux partisans.

Ainsi le Royaume Uni a vu, depuis 2005, l’ensemble des composantes politiques s’accorder sur le "Prevention of terrorism Act" qui permet au ministre de l’Intérieur de promulguer des ordonnances de contrôle sur les suspects, y compris non-citoyens. Ce qui signifie des possibilités de sanctionner par des mesures de prisons fermes l’entraînement, la préparation mais aussi l’encouragement au terrorisme avec des registres de surveillance, des prélèvements d’empreintes, des contrôles aux frontières. Et si l’opposition a tenu à ce que les nouveaux projets du gouvernement de priver les djihadistes de passeport voire de les bannir du territoire soient contrôlés par la justice, le principe n’est pas mis en cause. Non plus que la coopération renforcée avec les services de renseignements des Etats-Unis.

Dira-t-on qu’il s’agit d’une veille nation ? En Allemagne, la structure de la sécurité a été transformée depuis 2001 par la conjonction des Länders et de l’Etat fédéral et un centre spécifique de défense commun contre le terrorisme a été créé. Ecoutes et surveillances, des flux financiers, des banques, des entreprises de télécommunication, des compagnies aériennes, de l'Office fédéral pour la migration et même des informations médicales sont acceptées depuis la Loi de lutte contre le terrorisme de 2002, et cela vaut pour les non-citoyens. Non seulement l’acte terroriste, sous toutes ses formes est poursuivi,  mais, depuis 2003, l’intention de  le commettre aussi, et au même titre. Et, depuis 2007, dans un large consensus national, il est possible d’écouter les conversations, de  les brouiller, tandis que depuis l’an dernier la propagande islamiste, étalage de signes inclus, est un délit sévèrement réprimé, y compris dans les communications privées.

Durant le même temps, la France est devenue moralement faible, incapable de prendre des mesures. L’extrême-gauche et les théoriciens postmodernes ont développé pendant des années une culture de haine antisémite sous le couvert du soutien aux Palestiniens et une culture de rejet de l’assimilation sous prétexte du "droit à la différence". Une culture qui a nourri les djihadistes qui ont trouvé dans les fantasmes gauchistes la justification des assassinats juifs et de leur rejet de la France, ignorant même qu’il y a des palestiniens chrétiens, athées, juifs, qu’ils sont arrivés au XIXème siècle en "Palestine", que nombreux vivent en Jordanie (qui refuse le terme de Palestiniens) et que plus nombreux encore sont ceux qui cherchent simplement à vivre en paix.

Les socialistes, au lieu d’affronter cette extrême-gauche, comme le fit naguère la social-démocratie conduite par Guy Mollet, s’allia avec elle. Et elle a repris son laxisme moral. Quant à la droite républicaine, qui n’a plus aucune charpente idéologique depuis la disparition de Pompidou, elle a préféré courir après la gauche, croyant que l’air du temps serait aussi celui des urnes. Ainsi furent abolies la plupart des règles de l’assimilation. Et abandonnées les classes populaires qui devaient affronter seules, sans le soutien de l’Etat, des mœurs et des revendications qui, dans la quotidienneté, heurtaient leur mode de vie, pourtant généreux.

Certes, la France a produit 14 lois qui tentent d’arrêter le terrorisme, jusqu’à inventer un délit  d’entreprise terroriste individuelle, mais elle se trouve incapable de propulser un Patriot Act sur son territoire et en Europe. Plus encore, mal dirigé, le pays n’a pu, malgré l’épisode fort de rassemblement lors du dernier crime terroriste, créer les conditions d’un vrai rassemblement national autour de "Je suis Français", au lieu de sombrer dans le piège de "Je suis Charlie".

Dés lors, ce pays qui accueille le plus de musulmans dans l’Union européenne, risque de voir rapidement grandir l’esprit communautaire au lieu de l’esprit patriotique,  avec les risques de dérive vers la violence prétendument "identitaire" au lieu de la violence républicaine tournée contre les islamistes.

De par leur Histoire faite de violences, parfois extrêmes, les sociétés européennes possèdent une certaine "résilience" face à cette dite violence. Par peur de retomber dedans, les élites ont du mal à réagir au phénomène. Sommes-nous finalement désarmées face à ces attaques ?

Yves Roucaute : Ce sont les valeurs qui couvrent l’Europe qui expliquent la résilience : une volonté de se battre pour la liberté, jusqu’au bout, quand bien même la bataille paraît perdue. Songeons à Charles de Gaulle. Et la victoire finale.  Le véritable armement est moral et le désarmement aussi.

Chaque nation européenne, au fond d’elle-même, dans sa diversité, est forte des mêmes valeurs universelles. Ces valeurs sont ancrées dans le sol, ce qui les rend plus fortes encore, car elles sont appuyées sur une histoire propre et des valeurs particulières. Il revient donc aux élites politiques républicaines d’assurer les citoyens de leur détermination à prendre les mesures pour assurer l’identité nationale autour de leurs valeurs. Et de rappeler que si un invité vient dîner chez un ami, il respecte le mode de vie de ses hôtes. Un individu qui arrive au Danemark, doit accepter les règles de vie de ce pays. Il en va de même dans le monde entier.

Par exemple, en France, première nation civique du monde, chacun est libre de la religion de son choix, mais seulement à partir du moment où elle ne viole pas les valeurs universelles de sa civilisation. Ceux qui refusent l’égalité entre hommes et femmes, qui violentent les femmes, qui les forcent à porter un voile intégral, qui décident de la mort pour apostasie de celui qui change de religion, qui pratiquent l’ablation du clitoris, qui refusent d’envoyer les enfants à l’école et bien d’autres pratiques que certains pays acceptent, doivent être sanctionnés sans aucun "droit à la différence". Le droit à la différence passe derrière le droit à la déférence devant les valeurs de la nation. La véritable faiblesse de la France tient dans ces années de laxisme qui l’ont désarmée. Et il appartient de la réarmer.

Je le dis sans détour : le Patriot Act à l’européenne est absolument indispensable. Il fait partie du réarmement moral. Rappelons ce qu’est le Patriot Act et comment il pourrait être adapté. D’abord, il s’agissait pour Georges W. Bush de casser cette séparation et cette concurrence absurde entre le renseignement extérieur, en particulier la CIA, et le renseignement intérieur, en particulier le FBI. Une séparation qui avait conduit à sous-estimer les menaces par faute de coordination.  Ne serait-il pas tant, au niveau européen, de fédérer l’ensemble des services, autant que possible, extérieurs et intérieurs des Etats ? Ou va-t-on encore découvrir après un nouveau massacre que les terroristes qui sévissent sur notre territoire sont connus des services de nos alliés ?

Le Patriot Act permet ensuite de régler une grande question : comment traiter des gens pris les armes à la main en Afghanistan, alors qu’ils ne sont pas citoyens américains et ont commis leurs actes en dehors du territoire ? Cette réalité fait qu’ils ne peuvent en aucun cas être jugés par une juridiction américaine qui devrait se juger incompétente et donc relaxer les prévenus. Et il faut tout l’anti-américanisme primaire de certains pour croire que ceux qui ont été appréhendés armés par les alliés, Français compris, et qui sont appelés "combattant illégaux" sont innocents. Et plus encore, ajouter la plus sotte des argumentations en prétendant qu’ils devraient être libérés puisqu’ils ne peuvent être jugés, sinon par l’armée. Dans quel conflit libère-t-on, avant la fin, les soldats pris ? Churchill était-il un monstre d’avoir envoyé au Canda de 1940 à 1946 les 35 000 soldats allemands pris par l’armée britannique ? Fallait-il les redonner à Hitler sous prétexte qu’ils n’étaient pas jugés  ? Et fallait-il juger chacun des prisonniers allemands en 1945 sous peine de devoir les relâcher ? 400 000 pour le seul Royaume Uni ?

Clairement, le Patriot Act européen doit peser le statut de ces djihadistes qui rentrent en Europe. Ce sont bien des "combattants illégaux". Et les remettre dans la nature revient à leur permettre d’assassiner.  D’ailleurs Barack Obama qui avait promis de fermer Guantanamo n’en a évidement rien fait : sa démagogie s’arrêta devant le fait de devoir rendre des comptes si ces fanatiques sortaient et tuaient. Et par rejet idéologique, au lieu de prendre au sérieux les raisons du Patriot Act, le gouvernement français est coupable de n’avoir  pas assuré la sécurité. Ce sont des combattants et, à moins de s’assurer de leur contrôle, tout djihadiste doit être gardé en détention dans des centres de haute sécurité européens spécialisés.

Et finalement, le Patriot Act contraint toute entreprise à fournir des renseignements d’information sur des activités terroristes suspectes. Ce que l’Allemagne ou le Royaume Uni ont imposé de leur côté. Et si, avec l’agence NSA, les Etats-Unis ont développé un système de renseignement sophistiqué pour pister le terrorisme, doit-on le leur reprocher, ou bien plutôt se lamenter de l’incapacité de l’Union européenne, de se doter de telles armes ?

Le seul reproche fait par une myriade d’ignorants et d’idéologues serait que le Patriot Act permettrait de torturer et serait sans contrôle. En vérité, la torture est évidemment interdite aux Etats-Unis. Et, comme le montre le procès de la prison d’Abu Ghraib, ceux qui s’y livreraient seraient condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement.  Quant au contrôle, les interventions, en particulier les demandes d’écoute, sont bel et bien sous la responsabilité d’une Cour de 11 juges (F.I.S.C.), et celui qui la préside est nommé par le Président de la Cour suprême des Etats-Unis. 

La question pour l’Union européenne n’est donc pas de rejeter un Patriot Act mais bien de l’organiser avec les contrôles juridiques nécessaires pour préserver de débordements inquisitoriaux la recherche de la sécurité

Alexandre Del Valle : Plus que désarmés, je pense que nous sommes culpabilisés. Ce n'est pas vraiment que nous avons peur que cette violence revienne, mais que nous sommes culpabilisés dans notre histoire française et européenne. Cela a commencé dans les années 70 avec la dérive "universaliste de l'Union européenne", lorsque l'UE a abandonné ses références aux valeurs judéo-chrétiennes au profit d'une sorte d'appartenance abstraite.

On s'est rendu compte que c'était le fruit d'une énorme culpabilisation par laquelle l'Europe ne cesse d'essayer de se convaincre qu'elle n'a pas d'identité car celle-ci serait dangereuse. L'identité de l'être européen blanc et chrétien, a fait tellement de mal dans l'Histoire, au nom de la race (nazisme), du christianisme (Croisades, Inquisition), que finalement elle devrait tout faire pour que ne renaisse pas un sentiment identitaire chez elle puisque celle-ci est considérée comme naturellement coupable.

Même s'il y a quelque chose de noble dans cette crainte, le problème est que cela empêche l'Europe d'être armée identitairement et de proposer une projet qui puisse galvaniser les masses. Pour qu'il n'y ait plus jamais de retour du monstre totalitaire, l'Europe se prive de transmettre un véritable vouloi-vivre ensemble, puisque celui-ci n'est pas seulement défini par les mots "République"  ou "droits de l'Homme", mais par des valeurs fondées sur une identité.

Aujourd'hui, l'Europe, feint d'affirmer que son passé chrétien est la même chose que l'islamisme radical actuel, et quand elle le condamne elle rappelle que finalement nous ne sommes pas mieux car à une époque nous faisions la même chose. Mais ce qui compte c'est le présent, et on tombe dans le piège du masochisme identitaire. Cette culpabilisation est utilisée par les islamistes pour justifier leurs conquêtes en brandissant l'image négative de cette Europe chrétienne qui a persécuté les musulmans pendant les Croisades.

L'Europe est en totale asymétrie par rapport au monde multipolaire dans lequel il y a, au sein de toutes les sociétés, un retour de la tradition et de l'identité. De l'Indonésie à la Turquie, la croissance économique va de pair avec une fierté retrouvée, mais il existe un "no man's land géopolitique", l'Union Européenne, où, au contraire, la paupérisation va de pair avec un reniement de l'identité. Et cela représente une arme extraordinaire pour les islamistes, car il n'y a plus rien qui fait rêver les européens, les islamistes s'engouffrent dans ce vide pour séduire de plus en plus d'occidentaux, dont la haine de soi est la première étape vers l'islamisation.

Ces tensions interrogent nos rapports avec l'islam radical, et les religions en général. En France, les élites insistent beaucoup sur "l'islamophobie", certes réelle, mais les faits recensés sont finalement peu nombreux. Nos propres tabous nous empêchent-ils de riposter efficacement ?

Yves Roucaute : L’islamophobie est parfois une réalité, parfois un effet de rhétorique démagogique pour s’attirer des voix et les bonnes grâces d’une intelligentsia de gauche dont la misère de la pensée n’est plus à décrire.

Quand elle est une réalité, c’est une ignominie. Le droit de croire est un droit naturel.  Avec cette limite, répétons-le, du respect de la dignité humaine.  Et cette limite vaut pour toutes les spiritualités. J’ajoute que la morale rejoint l’intérêt bien compris.

Les musulmans sont les premiers touchés par le terrorisme. Et les musulmans démocrates sont toujours des cibles prioritaires. Voilà le vrai. Ceux qui prétendent vouloir en finir avec les 6 millions de musulmans français et le 1,5 milliard de musulmans dans le monde sont inaptes à gouverner des nations, mais seulement à les conduire à la ruine. C’est exactement le contraire qu’il faut faire : nous allier avec ces musulmans qui, du Maroc à l’Indonésie croient, à leur façon, en l’humanité de l’humain. Et qui sont plus aptes que nous encore à traquer ces êtres mauvais qui veulent détruire la vie.

Alexandre Del Valle : C'est pour cela que nos sociétés ne sont pas très armées pour lutter sur ce problème de fond. Prenons le problème de l'islamophobie, c'est l'un des arguments fréquemment employés par les Frères musulmans, par l'Iran, par l'Etat islamique, Al Qaeda ou Boko Haram etc. Le seul fait d'intensifier la dénonciation de l'islamophobie après tous ces attentats est, là aussi, une forme de piège. Après le piège de la médiatisation des attentats, vient celui de dire "attention à l'islamophobie", car les islamistes cherchent à intensifier celle-ci en la créant eux-mêmes puisqu'ils permettent l'amalgame entre l'islam et la violence. Il s'agit d'une prophétie auto-réalisatrice.

Le but est de créer des mouvements d'islamophobie, car ce qui se voit de plus en plus, pour ceux qui ne connaissent pas les nuances, c'est le mot violence associé à islam. Comme nous sommes des démocraties, nos hommes politiques sont obligés de faire en sorte d'empêcher ce mouvement de radicalisation anti-islam et de redoubler de vigilance à son encontre. D'un côté c'est noble de vouloir prévenir cela, d'un autre côté, on ne peut le faire sans exiger de la part des musulmans qu'ils fassent le ménage dans ce qui n'est pas réformé au sein de leur religion, notamment les sources doctrinales de la violence (Coran, charia). 

Je pense que les islamistes sont intelligents et atteignent aujourd'hui leurs objectifs. Plus on se justifiera de ne pas être islamophobe, plus on tombera dans le piège des islamistes qui diront que nous le sommes. C'est un cercle vicieux. La vraie réponse consisterait à dire que, bien sûr, on ne doit pas assimiler tous les musulmans aux islamistes, mais que malgré tout il est temps de saper les doctrines qui fondent la violence islamiste et qui sont enseignées en toute liberté dans la plupart des centres islamiques européens. Dénoncer l'islamophobie en disant "le vrai islam n'est pas cela", c'est tomber dans le piège, car c'est bien le vrai islam, orthodoxe, qui donne une légitimité à l'islamisme.

Abou Moussab Al-Souri, le théoricien du djihadisme évoqué précédemment et influençant l'Etat islamique, a défini une stratégie visant à importer une guerre civile en Europe, c'est l'objectif de ces attentats et attaques islamistes. Selon vous, à partir de quand les populations européennes pourraient se sentir tellement en insécurité qu'elles réagiraient sur un plan politique?

Yves Roucaute : A partir du moment où les élites politiques n’assureraient pas leur responsabilité face à une recrudescence des attentats. Mais elles seraient alors remplacées par le jeu électoral. 

Dans l’hypothèse, à laquelle je ne crois pas, où les partis politiques ne pourraient mettre en place une politique garantissant le premier droit naturel, et où ils ne seraient pourtant pas balayés par un jeu parti, alors il y aurait en effet constitution de groupes paramilitaires. Et le pays, voire l’Europe, plongerait dans cette dynamique recherchée par les terroristes, de chasse communautaire pour se défendre. Mais le sentiment humanitaire ancré dans nombre de consciences devrait interdire ce genre de dérive haineuse. Nul ne peut penser arrêter la haine par la haine. C’est aussi cela l’enseignement de 14-18 et de l’odieux Traité de Versailles.

Pour arrêter la haine, il faut parfois montrer sa force, et cela avec détermination, parce que, comme le disait Saint Augustin, si "les méchant font la guerre aux justes par désir, les justes font la guerre aux méchants, par devoir ". Par devoir, donc sans cruauté, sans abandonner ses valeurs, sans haine, dans un souci de paix durable qui ne peut, finalement, la victoire acquise, être fondée que sur la compréhension mutuelle, le pardon et le don sans contre don.

Alexandre Del Valle : Je pense qu'il y a ce qui est affiché et les véritables objectifs. Pour l'Etat islamique aujourd'hui, le véritable objectif c'est de reconstituer un "Califat" et d'attirer un maximum de gens vers lui, notamment des musulmans européens, mais aussi d'empêcher les Etats occidentaux d'intervenir dans ses affaires. L'objectif d'Al-Souri n'est donc pas forcément contraire à l'objectif principal, car le moyen de le réaliser est de créer un état de guerre civile.

La guerre civile serait difficile à atteindre, mais les terroristes pourraient, au moins, créer des heurts entre musulmans et non-musulmans suffisamment importants pour que ces derniers finissent par s'en prendre aux premiers, ce qui accélèrerait le départ de nombreux musulmans vers l'Etat islamique. Pour un islamiste, un musulman ne peut pas vivre dans un Etat mécréant, l'obligation étant faite à tout musulman bon croyant de vivre dans une terre qui est régie par la charia. L'excitation entre musulmans et non-musulmans, chez nous mais aussi au Nigeria (Boko Haram), au Soudan, en Centrafrique, partout où il y a des pays divisés entre chrétiens et musulmans, nourrit l'objectif de créer des guerres civiles pour homogénéiser les territoires et accélérer le phénomène de prise de conscience identitaire islamique, pour également accélérer la mise en place d'un Etat islamique.

Personnellement, je fais partie de ceux qui pensent que la solution sécuritaire abordée aujourd'hui (mettre des policiers partout, créer des fichiers européens etc) ne servira pas à grand-chose. A un moment ou à un autre, les hommes politiques ne pourront plus se satisfaire de dire qu'il faut combattre le terrorisme alors qu'ils n'ont rien fait pour endiguer la source du terrorisme, comme les prédicateurs radicaux. Je pense qu'un jour nos concitoyens demanderont des comptes de leur part car ils ont laissé progresser l'islamisation rampante. Effectivement, si la terreur continue et se multiplie, et ce même si l'on ne blasphème plus, l'opinion publique pourra se tourner vers des mouvements politiques comme l'UKIP en Angleterre, le FN en France, la Lega Nord en Italie ou PEGIDA en Allemagne.

Que pourrait-on imaginer qu'il se passe alors? On pense bien-sûr à l'auto-organisation (milices), à la vigilance citoyenne, un peu à l'image de ce qu'ont mis en place certains israéliens qui font face à un conflit à basse intensité permanent.

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Alexandre Del Valle : Je n'y crois pas trop pour les pays latins et germaniques. Par contre c'est possible dans les pays anglo-saxons où il y a une très forte tradition d'individualisme, de communautarisme, et de privatisation de la violence, et où les ventes d'armes sont possibles (surtout aux Etats-Unis). Dans les pays latins, centralisés et jacobins, où l'interdiction totale d'avoir des armes privées est appliquée, je doute que cela soit possible. S'il y a une réaction, elle sera plutôt à voir du côté d'une intensification de la répression au niveau de l'Etat. Cela suscitera d'ailleurs la réaction de beaucoup de mouvements, soit libertariens soit gauchisants, qui ne le supporteront pas. Il y aura donc un phénomène de limitation de la liberté d'expression et de mouvements.

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