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Conflit social : une France Gulliver enchaînée
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Immobilisme inquiétant

Conflit social : une France Gulliver enchaînée

Forte de clefs qui lui permettraient de contribuer activement et efficacement à la croissance européenne, la France peine cependant à s'arracher aux chaînes qui la bloquent. Alors que l'Hexagone dispose des moyens de redevenir un moteur de l'Europe, il reste à la traîne.

Pierre Haas

Pierre Haas

Pierre Haas, après avoir servi comme officier dans les Forces françaises libres du Général de Gaulle, a fait carrière de 1950 à 1965 comme directeur général de Continental Grain France, puis à partir de 1963 à la Banque Paribas comme directeur des affaires financières internationales, puis président de Paribas International.

Il a été membre de nombreux conseils d’administration parmi lesquels on citera : Schneider S.A., Newmont Gold à Denver, Power Corporation du Canada et Power Financial.

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La question est posée de savoir si les Français sont conscients du degré de commisération et d’inquiétude engendré dans l’Union Européenne par les manifestations de la faiblesse d’un pouvoir aux abois.

Commisération déclenchée par le souvenir, sur le Continent, d’une nation phare, mère de la philosophie des Lumières au XVIIIe siècle et du projet européen de Napoléon. Souvenir, probablement plus vivace, hors de nos frontières que chez nous où l’enseignement de l’Histoire à l’école est dévoyé.

Inquiétude causée, en premier lieu, par l’incapacité du Gouvernement de mettre en œuvre la richesse humaine et matérielle du Pays au service de sa croissance et par voie de conséquence de celle de l’Europe.

Inquiétude, d’autre part, aggravée par le spectacle de la seconde puissance continentale prise en otage par ses services publics. La SNCF, RATP, Air France, EDF, dont l’emploi est protégé et où fleurissent les avantages sociaux de toute nature.

En évoquant la menace d’un blocage de l’économie, ces Services, s’ils le réalisaient, menaceraient la survivance d’entreprises privées, fréquemment, trop faibles pour encaisser la moindre défaillance de leur gestion, dans le contexte d’une économie mondiale fragile.

Situation d’autant plus insupportable que le désir du Gouvernement de sauvegarder l’apparence de son autorité le conduit à des tractations prenant la forme de l’octroi de rançons.

Comme un Gulliver enchainé, pour éviter de retirer la loi El Khomri le Premier ministre a, dans la dernière fournée de ses cadeaux sociaux, augmenté les enseignants (c’est la seule bonne chose), enterré les économies sur les intermittents et obligé la SNCF à revenir sur la réforme des horaires des "roulants".

Rien ne prouve que ces concessions, s’ajoutant aux nombreuses déjà consenties, changeront la donne.

La République est nue. Quelle que soit l’issue, la preuve est administrée que dans la constellation des Pays Industriels avancés, la France demeure un ilot isolé par son refus d’accepter, comme les autres membres de cette pléiade, sa dépendance d’un écosystème économique mondialisé représentant un lien vital, dont chercher à s’abstraire accroit les contraintes.

Autrement dit les atteintes à sa souveraineté résultant de ce constat sont d’autant plus sérieuses que le degré d’adaptabilité des structures économiques est réduit.

On en voudra pour preuve qu’en Allemagne il aura fallu l’afflux d’un million de réfugiés pour que l’opposition à Madame Merkel invoque la menace à sa souveraineté représentée par le respect des règles de l’Union Européenne en matière de droit d’asile.

En Grande-Bretagne, il en va de même 25.000 réfugiés auront suffit pour mettre en cause la déférence à Bruxelles comme principal argument en faveur d’une sortie de l’Europe communautaire : le Brexit.

Jusqu’alors ces deux puissances n’avaient jamais douté des avantages retirés de leur appartenance à un ensemble économique comportant 500 millions de consommateurs. Leur taux de croissance et de chômage, bien meilleurs que les nôtres, démontrent qu’ils disposent d’une souveraineté dont la marge de manœuvre est plus ample que la notre.

A cet égard il est paradoxal de constater qu’après avoir été le pays européen ayant le moins souffert de la crise de 2008 nous sommes celui dont la sortie de crise n’est toujours pas achevée.

Observation confirmée par la chronique d’Eric Meyer dans le Cahier Atlantico du 31 Mai. Selon ses chiffres, en Février 2008 nous comptions 2.145 millions de chômeurs, aujourd’hui nous en avons 3.766 millions, soit plus de la moitié d’une augmentation ayant porté le nombre de sans-emploi en Europe à six millions cinq cents mille. Dans la même période, le taux de chômage de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne est tombé à environ 5%. 

A la vue de ces chiffres on ne saurait être surpris que la France compte le pourcentage le plus élevé d’électeurs se réclamant du populisme dans l’Union Européenne. Constat préoccupant dès lors que le FN persiste dans son objectif de sortie de cette Union. Si l’on en juge par les freins à l’activité économique dans les Iles Britanniques provoqués par la seule évocation d’un succès du Brexit au Référendum du 23 Juin prochain, on peut imaginer l’impact qu’aurait l’annonce d’une victoire électorale du FN.

Cette hypothèse comporte le risque d’une désagrégation de l’Eurozone et de l’Europe, que seule l’Allemagne serait capable d’encaisser. En France, la chute de la valeur d’un Franc, nouvellement rétabli, serait d’environ 25% (par rapport à l’ancien euro). En Allemagne, au contraire, le retour du Deutschemark, la monnaie forte, qui en 1999 a accepté de s’effacer devant l’euro, en ferait, avec le dollar, la seconde devise mondiale. Sa valeur exploserait au détriment de ses exportations.

En France le cout des importations, représentant plus de la moitié des biens consommés, connaitrait une hausse à la mesure de la perte de valeur du nouveau Franc. Le niveau de vie s’affaisserait.

Aujourd’hui, grâce à notre appartenance à l’UE, le niveau de vie dans les dix dernières années, quoi qu’on en pense, n’a cessé de progresser sauf en 2008. D’ailleurs au plan financier, la France est le pays de l’Eurozone dont le crédit demeure le meilleur après celui de l’Allemagne. Les emprunts d’Etat à 10 ans au taux de 0,44%, sont les moins élevés de la Communauté après ceux de l’Allemagne qui sont tombés à 0,11%. Pour une durée identique la Grande-Bretagne paie 1,44%.

Ces taux d’intérêt ultra compétitifs ont été secrétés par la politique monétaire de la Banque Centrale Européenne (BCE). Celle-ci, pour ressusciter l’investissement productif et relancer la croissance dans la zone euro, a procédé à une création monétaire massive en achetant sur le marché des obligations souveraines et plus récemment de sociétés privées AAA.

Le résultat n’a pas été celui espéré. L’investissement et le taux de croissance sont demeurés médiocres. En revanche les taux d’intérêt ont chuté en-dessous de zéro en devenant négatifs.

Phénomène nouveau, sans précédent, pervers puisqu’il a conduit les banques à subordonner leur acceptation de dépôts importants au paiement d’un intérêt par les déposants. Du jamais vu.

Il s’ensuit une baisse du cout de la dette à un niveau insignifiant. D’où la hausse de l’endettement des Gouvernements et des économies de l’eurozone. 

Le secteur privé met à profit cet écrasement des taux pour procéder à des rachats d’actions qui augmentent leur valeur en bourse et à des octrois de dividendes en progression et souvent injustifiés. Octrois qui à leur tour renforcent le cours des actions concernées.

Dans le secteur public, les Etats raisonnables restructurent leur endettement à moindre cout, les autres l’augmentent.

La France, bien sûr, se compte parmi ces derniers. Son déficit budgétaire, déjà excessif, a été accru d’au moins une quinzaine de milliards par les cadeaux sociaux électoraux et les dommages à l’économie causés par les blocages initiés par un syndicat en quête d’un pouvoir menacé.

L’utilisation de l’effet de levier sur des crédits bancaires, garantis par l’Etat, pour un cout bien moindre, aurait permis le financement de la rénovation d’infrastructures vétustes, de revigorer l’activité dans un secteur, celui des travaux publics et du bâtiment, où l’embauche est immédiate et de créer un climat de confiance incitatif à l’investissement privé.

Une action de cette nature aurait représenté un substitut utile à la croissance, compensant l’absence de réformes structurelles. En s’en privant le Gouvernement laisse en jachère une partie du potentiel de création de richesses du Pays.

Potentiel dont la mise en œuvre, en relançant l’activité économique dans l’UE, aurait restitué son souffle à celle des Pays Industriels avancés.

Pour une nation aussi anxieuse que la notre de transposer au présent sa grandeur passée, aussi jaloux de son statut de grande puissance et de la défense de sa souveraineté, détenir les clés d’une contribution dynamique à l’écosystème économique mondialisé et ne pas s’en servir est incompréhensible.

Cette incompréhension est une des principales composantes du rejet du pouvoir en place et par contagion de toute la classe politique. Sa traduction dans les urnes en Mai prochain risque d’être lourde de conséquences pour l’avenir d’une démocratie apaisée dans l’Hexagone.

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