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Confessions d'un procureur face au crime : les potentiels dangers mortels de la pratique du jogging
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Bonnes feuilles

Confessions d'un procureur face au crime : les potentiels dangers mortels de la pratique du jogging

Le procureur Jacques Dallest nous invite à un fascinant voyage au pays du crime. Ce magistrat de terrain revisite trente années de tragédies sanglantes et nous montre les assassinats dans leur diversité et leur complexité. Dans leur épaisseur sordide aussi. Extrait de "Mes homicides - un procureur face au crime", publié chez Robert Laffont (2/2).

Jacques Dallest

Jacques Dallest

Jacques Dallest est magistrat depuis trente ans. Il a notamment exercé cinq ans en Corse (1996-2001) et cinq ans à Marseille (2008-2013). Après avoir débuté en 1984 comme juge d'instruction, il est aujourd'hui procureur général à Chambéry, dans sa région d'origine.

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11 janvier 1989. Il est 22 h 20. Les policiers se rendent dans le jardin public situé entre la piscine du Rhône et une place appelée la Fosse-aux-Ours dans le 7e arrondissement de Lyon. Ils constatent qu'est étendu, baignant dans une mare de sang, un homme vêtu d'une tenue de sport. Les premiers éléments de l'enquête établissent que Georges, âgé de 50 ans, a été pris à partie par quatre individus alors qu'il se trouvait dans le square. Ses agresseurs ont tenté de le faire basculer par-dessus la murette donnant sur le quai du Rhône, puis se sont enfuis quand il s'est écroulé au sol, inanimé. Trois témoins se présentent comme ayant assisté à l'altercation. Leurs témoignages apparaîtront déterminants.

Sur le quai Claude-Bernard, les fonctionnaires de police interpellent un individu connu de leurs services, Driss, ressortissant marocain, porteur d'un couteau genre serpette et en état d'ivresse manifeste. Les médecins légistes concluent que le décès de Georges est consécutif à une plaie vitale par arme blanche de l'artère carotide droite. Ils relèvent également la présence d'une autre plaie au côté droit du cou et trois autres plaies superficielles à la joue et à la pommette droites.

L'épouse de la victime indique que son mari s'était rendu à son travail le matin des faits vers 11 h 45 et qu'il devait rentrer vers 22 heures comme d'habitude. Elle explique que Georges était passionné de jogging et qu'il avait coutume de se livrer à ce sport sur différents quais de Lyon en rentrant le soir du travail. Les recherches effectuées par les enquêteurs aboutissent dans un premier temps à l'interpellation d'un ressortissant algérien dans le square même où se sont déroulés les faits, puis, sur les indications de Driss, à celle de deux autres SDF trouvés dans un squat du 2e arrondissement.

Ces trois individus forment avec Driss le groupe des quatre mis en cause. Tous sont de nationalité étrangère et sans domicile fixe. Leur âge va de 22 ans à 52 ans. Leur intempérance est une caractéristique commune.

Les dépositions de trois personnes présentes sur les lieux au moment des faits s'avèrent déterminantes pour éclairer le déroulement de ceux-ci. Des déclarations des trois témoins il ressort que quatre individus de type maghrébin s'en sont pris à un homme dans le square et qu'ils ont tenté de le faire basculer par-dessus le mur donnant sur le bas-port. L'un d'eux a ensuite porté un coup de bas en haut à la partie supérieure du corps de la victime.

Les quatre suspects me sont présentés. J'inculpe Driss d'assassinat et les trois autres de complicité.

Ils contestent toute participation au meurtre tout au long de l'instruction malgré les indices nombreux et concordants réunis contre eux. Je procède à une confrontation récapitulative de seize pages dans laquelle j'expose le détail des charges rassemblées dans le dossier. La gravité des faits et le système de défense des inculpés m'oblige à cet interrogatoire minutieux dans lequel je n'omettrai aucune des questions restant en suspens. Aucune explication claire ne pourra être apportée à cette agression sauvage.

Le bas-port étant connu pour être le soir un lieu de rencontres homosexuelles, la possibilité d'une agression sexuelle est envisagée. Deux des inculpés avaient eu des expériences homosexuelles et l'un d'entre eux n'hésitait pas à aborder des individus de sexe masculin dans ce secteur. Rien ne démontrera cependant que la victime était homosexuelle. Avait-elle été prise néanmoins pour telle et s'était-elle retrouvée en butte à l'hostilité d'ivrognes désireux d'agresser un homosexuel ? Sans ressources, les inculpés ont pu également voir en ce passant une source de profit. Mais, vêtu d'un tee-shirt et d'un pantalon de survêtement, Georges ne pouvait apparaître que comme un sportif dépourvu d'argent. Dès lors, pourquoi le rançonner ?

L'hypothèse d'un crime gratuit pouvait ressortir enfin de la personnalité des inculpés et de leur état au moment des faits. Vivant en marge de la société, ils étaient enclins à trouver dans l'alcool un refuge et l'oubli de leurs difficultés personnelles. Ainsi peuton imaginer qu'amorcée sans raison par l'un d'eux, une querelle s'était engagée et avait mis aux prises un paisible piéton et quatre individus devenus irascibles. En proie à l'animosité d'ivrognes querelleurs, Georges était devenu ainsi la victime involontaire d'une violence gratuite. La tentative commune de le projeter sur le bas-port s'inscrivait dès lors dans un contexte de déchaînement éthylique.

La cour d'assises du Rhône déclara coupable ce quatuor de marginaux et le condamna à de lourdes peines. L'auteur du coup mortel fut condamné à la réclusion criminelle à perpétuité et ses trois acolytes à vingt et dix ans de réclusion.

Une autre affaire me confronta à un malfaiteur comme je n'en avais jamais connu jusque-là dans mes premières années à l'instruction. La raison de son geste demeura inconnue.

Extrait de "Mes homicides - un procureur face au crime", de Jacques Dallest, publié chez Robert Laffont, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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