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Qui de l'euro ou de la crise mondiale a le plus pesé sur la demande intérieure des pays de l'Union ?
Qui de l'euro ou de la crise mondiale a le plus pesé sur la demande intérieure des pays de l'Union ?
©Reuters

Les yeux grands fermés

Commerce intra-européen au plus bas depuis 2003 : qui de l'euro ou de la crise mondiale a le plus pesé sur la demande intérieure des pays de l'Union ?

D'après les chiffres du commerce de détail dans l'Union européenne publiés par Eurostat, la situation commerciale dans l'Union est pire qu'en 2004. Depuis un an, le commerce de détail dans la zone euro retombe à un niveau jamais atteint depuis 2003.

Atlantico : La situation commerciale dans l'Union est pire qu'en 2004 (voir ici). Comment analysez-vous ces résultats ? Qui de l'euro ou de la crise à le plus pesé sur la demande intérieur européenne ? 

Nicolas Goetzmann : A partir du moment où vous considérez que le rôle d’une politique monétaire est de neutraliser les chocs macroéconomiques, vous ne pouvez admettre la chute de la demande que par le biais de la Banque centrale européenne. Car c’est bien là le rôle d’une autorité monétaire, sauf en Europe. Car nous avons considéré que cette mission ne pouvait être remplie que par le mandat de stabilité des prix, qui est le mandat actuel de la BCE. Ce mandat a été rendu obsolète par la crise, car la survenance d’un choc d’une telle ampleur a mis en évidence la défaillance du mandat à remplir sa réelle mission ; offrir une stabilité économique. La BCE est responsable, non pas parce qu’elle aurait créé la crise, mais parce que c’est précisément son rôle de la contrer.

Ce qui est totalement absurde aujourd’hui, c’est d’avoir perdu de vue cette mission originelle de stabilisation de l’économie par la politique monétaire. Dans les années 80 et 90, la doctrine estimait que la stabilité des prix était le meilleur moyen d’y parvenir. On peut constater depuis 2008 que l’erreur commise est immense, mais nous persistons tout de même à appliquer cette même méthode. Les fondateurs ont été tellement persuadés de la supériorité de cette doctrine qu’elle a été sacralisée comme étant la « fin de l’histoire » monétaire. L’article 126 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne dispose « l’Union vise à parvenir à une croissance économique équilibrée et à la stabilité des prix ». Nous avons la stabilité des prix, la « croissance économique équilibrée » a été laissée de côté.

Les chiffres évoqués sont ceux du commerce de détail et ne représentent que 11% du PIB européen, il ne s’agit donc pas d’un chiffre réellement représentatif. Mais la situation du commerce est symptomatique du mal européen qui est le manque de demande intérieure au sein de la zone euro.  Le détail des chiffres du commerce de détail est assez impressionnant concernant les pays du sud, l’Espagne baisse de près 20% alors que la Grèce enregistre une baisse de près de 30% de ses ventes depuis 2010. Cela permet de se faire une idée de la situation que vivent les entreprises dans les pays les plus touchés.

Il faut par contre préciser que ces chiffres tiennent compte du commerce en ligne, qui a explosé depuis les dernières années, par exemple en France ou il est passé de 8 milliards d’euro à 45 milliards en 2012. Mais dans l’ensemble de la zone, même le commerce en ligne marque le pas en cette année 2013 et baisse de près de 3% sur les 6 derniers mois.
La première conséquence de cette stagnation des ventes est bien sûr l’emploi, car il est peu probable de voir ce secteur embaucher avec des chiffres aussi déprimants.

Mais il est faux de croire que ce secteur ne peut pas redémarrer, voici l’évolution du nombre d’emplois dans le commerce aux Etats Unis, et qui démontre que le déclin n’est pas une fatalité.

Alain Fabre : La baisse des ventes du commerce de détail en zone euro intervient dans un contexte où dans l’ensemble elle se situe dans une phase de sortie de crise. La comparaison avec 2004 doit être maniée avec prudence notamment quant aux enseignements à en tirer. 2004 correspondait à une phase de montée de cycle économique ; 2013 se situe plutôt à un moment où le cycle baissier commence à s’inverser. Aux aspects conjoncturels, il faut ajouter que dans bon nombre d’économies de la zone euro, la stratégie de sortie de crise est passée par la compression de la demande intérieure – et donc de la consommation des ménages – et le rééquilibrage par les échanges extérieurs. Une fois que les échanges extérieurs raniment la croissance dans un premier temps, s’ensuit un second temps où la consommation prend le relais. Nous n’en sommes pas encore là car le processus d’ajustement n’est pas achevé. 

Les chiffres montrent que la situation est particulièrement dégradée dans la zone euro. La monnaie unique est-elle en partie responsable de cette situation ? En quoi ?

Nicolas Goetzmann : En effet, la situation de la zone des 17 est encore plus préoccupante puisque le redémarrage de ces derniers mois ne profite qu’aux pays de l’Union hors zone euro. Pour être précis, ce n’est pas l’euro qui est la cause mais bien la politique monétaire de la Banque centrale européenne qui est responsable. Il est ici assez simple de se faire une idée du niveau de la demande agrégée dans la zone euro, et de la comparer avec celle des États-Unis. Les politiques monétaires sont radicalement différentes entre les deux zones et voici le résultat:


Graphique réalisé par David Beckworth 

Le graphique retrace l’évolution de la croissance nominale, il est à noter qu’une politique monétaire efficace a pour objectif de stabiliser le niveau de cette croissance, ce qui est le cas aux États-Unis depuis 2010, alors qu’elle s’écroule une nouvelle fois dans la zone euro. Ce phénomène est de l’entière responsabilité de la BCE et du mandat qui lui a été octroyé par le Traité de Maastricht.

Dans de telles conditions d’austérité monétaire, il est illusoire de croire à toute possibilité de retour de la croissance. La BCE agit en ce moment même comme un frein à l’activité et non comme un soutien, comme c’est le cas aux Etats Unis.

Alain Fabre : L’euro n’a rien à voir avec ces phénomènes. S’il est exact que le commerce de détail a un peu joué avec les arrondis en 2002 lors de l’introduction de l’euro dans la vie quotidienne, il n’y a plus de jeux de ce type. En revanche l’euro peut être salué par sa capacité à préserver le pouvoir d’achat interne – l’inflation a été maîtrisée – et externe –  à aucun moment les Européens n’ont vu le taux de change de l’euro, même au plus fort de la crise des dettes souveraines menacés par les marchés. Cela tient au remarquable travail accompli par la BCE. 


Pourquoi les dirigeants européens refusent-ils encore de l'admettre ?

Nicolas Goetzmann : A l’image d’une Allemagne très heureuse de sa faible demande intérieure, le projet économique européen repose aujourd’hui sur une volonté d’être compétitif à l’export. Une faible demande permet de ne pas importer et de peser sur les salaires à la baisse. Cette vision est une folie car elle considère que l’exportation est la seule solution et que la demande intérieure est mauvaise en soi. C’est un délire vide de sens. Les États-Unis n’ont pas eu une année positive de leur balance extérieure depuis le milieu des années 70, mais nous persistons à croire que notre modèle est vertueux.

Il existe également un fort blocage idéologique car la politique monétaire de la BCE, dite de stabilité des prix, est un mythe fondateur de la zone euro. Un retour en arrière pourrait être perçu comme l’aveu d’une erreur économique commise dès l’origine de la construction européenne. Cela nécessite donc un courage politique et une capacité de remise en question. Il faudrait également convaincre l’Allemagne qu’elle a tout à gagner d’une telle réforme. Et pour convaincre l’Allemagne, il pourrait être utile de comparer les niveaux de pauvreté au sein de la zone euro. Comment est-il possible que ce pays en situation de plein emploi, qui a connu la croissance la plus forte au sein de la zone euro puisse encore afficher un taux de pauvreté supérieur à la France ? En effet, selon les données Eurostat plus de 16% des Allemands sont en situation de pauvreté contre 14% en France. Cette réalité démontre que l’Allemagne a également besoin de plus d’activité, donc d’une politique monétaire plus souple, qui permettrait aux allemands de passer au plein temps plutôt qu’au mini job, et de voir leurs salaires progresser.

Ce que l’Europe fait aujourd’hui, c’est ajuster, habituer, l’emploi à une faible activité, alors qu’une politique économique devrait consister à ajuster l’activité en fonction de l’emploi.

Alain Fabre : Je ne suis pas certain de comprendre votre question. Les dirigeants européens ne vont pas s’excuser d’avoir fait le bon choix avec l’euro. Parfois ils oublient que la monnaie unique ne leur appartient pas. Ils cherchent souvent à transformer l’euro, bien collectif européen, en rente nationale. C’est le cas de l’Espagne avec l’utilisation de l’euro et des taux faibles qu’il a procurés pour nourrir une bulle immobilière. C’est le cas de la France quand elle se persuade que sa très grande maîtrise de la gestion de sa dette, lui permet d’éluder les réformes que les autres ont entreprises. Dans les deux cas, la situation n’est pas tenable à terme. Un jour les marchés financiers vous le font savoir. La consommation se développe sainement dans la stabilité des prix et des taux d’intérêt.  C’est ça, la force de l’euro : une incitation intrinsèque à la stabilité dont on peut parfois vouloir capter les avantages de façon unilatérale dans certaines périodes. 

De quelles solutions disposent-ils pour relancer le commerce à l'intérieur de l'Union européenne ?

Nicolas Goetzmann : Encore une fois, le commerce n’est pas suffisamment représentatif et ne peut être l’unique préoccupation d’une politique macroéconomique. Le commerce est par contre totalement dépendant du niveau de la demande, c’est-à-dire de la politique de la BCE. Pour changer les choses, il faut modifier les règles qui gouvernent la politique monétaire. Il faut inclure la recherche du plein emploi dans le mandat de la BCE, ce qui aura pour effet de mettre l’institution face à ses responsabilités. Dans une telle hypothèse, et étant donné que le niveau de chômage est aujourd’hui à 12% dans la zone, elle devra alors faire en sorte de soutenir l’activité aussi longtemps que le plein emploi ne sera pas atteint. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, et c’est cela qui est ahurissant. Actuellement, la politique monétaire consiste à protéger l’épargnant en ne contrôlant que les prix, par contre les chômeurs ne sont pas pris en compte dans les décisions des gouverneurs de la BCE. Comme le disait Mario Draghi en janvier dernier, en réponse à un journaliste curieux de comprendre cette situation « Notre mandat n’est pas le plein emploi ». Par contre, c’est le mandat qui est donné à la FED et le résultat est que le chômage américain est tombé à 7%.

Alain Fabre : La vigueur du commerce de détail et de la consommation ne proviendra pas de mesures de relance par les déficits et les dettes. Comme je l’ai dit plus haut, les ressorts qui sont à l’œuvre sont ceux qui proviendront de la hausse des salaires naturelle et fonction d’une productivité retrouvée quand le rétablissement de la croissance par les échanges extérieurs sera relayé par la montée en puissance des salaires. Sur ce point le chômage joue un rôle important. Sa baisse très ample a libéré la possibilité pour les salaires de monter progressivement en Allemagne. En Espagne où le taux de chômage est très élevé tout en amorcé sa phase descendante, sa pression sur les salaires peut être plus durable. Reste à savoir si les réformes du marché du travail le flexibilisant pourront produire les mêmes effets qu’outre-Rhin. Le marché du travail joue un rôle majeur sur l’évolution de la consommation. 

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