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Comment son époque a influencé l'œuvre d'André Malraux
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Bonnes feuilles

Comment son époque a influencé l'œuvre d'André Malraux

De la Première Guerre mondiale aux camps de concentration, André Malraux a profondément été marqué par son temps. C'est de cette expérience que naîtra principalement son inspiration. Extraits du livre "Malraux. Apocalypse de la fraternité" de Jérôme Michel, publié chez Michalon, collection Le bien commun (1/2).

Jérôme Michel

Jérôme Michel

Jérôme Michel est conseiller d'État. Il enseigne le droit public à l'université Paris-Descartes, à Sciences-Po Paris et à l'université du Caire. Il est l'auteur de Malraux. Apocalypse de la fraternité, François Mauriac: La justice des Béatitudes et Blum: Un juriste en politique.

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Au début du mois de novembre 1972, gravement malade, André Malraux fut hospitalisé à la Salpêtrière. Ce séjour au plus près « du visage usé » de la mort lui inspira l’un de ses plus grands textes, Lazare, qui clôt le cycle du Miroir des Limbes inauguré par les Antimémoires (1967).

De ces pages testamentaires et haletantes, on a pu dire avec justesse qu’elles constituaient « la synthèse fébrile de toute une vie, de toute une œuvre ». Dans ce récit de maladie et de guérison, intense mélopée poétique et métaphysique où les images et les souvenirs se bousculent de manière syncopée, Malraux reprend une scène majeure de son dernier roman, Les Noyers de l’Altenburg (1943), qui relate « l’un des événements imprévisibles et bouleversants, comme la croisade des Enfants […] qui semblent les crises de folie de l’Histoire ».

Il s’agit de la première attaque allemande au gaz de combat contre les troupes russes, le 12 juin 1915 à Bolgako, sur la Vistule. « Peu de “sujets” résistent à la menace de la mort. Celui-là met en jeu l’affrontement de la fraternité, de la mort – et de la part de l’homme qui cherche aujourd’hui son nom, qui n’est certes pas l’individu. Le sacrifice poursuit avec le Mal le plus profond et le plus vieux dialogue chrétien ; depuis cette attaque du front russe, se sont succédé Verdun, l’ypérite des Flandres, Hitler, les camps d’extermination. Tout ce cortège n’efface pas la journée convulsive où l’humanité prit la forme de la démence comme devant la bombe atomique, mais aussi d’une pitié forcenée. »

Dans Lazare, Malraux écrit que cet épisode reste l’un « des plus énigmatiques sursauts de la vie »  dont le mystère le hantera jusqu’à sa mort : « Si je retrouve ceci, confesse-t-il, c’est parce que je cherche la région cruciale de l’âme, où le Mal absolu s’oppose à la fraternité. »

Cette phrase-clé de ce livre-testament est emblématique tant de l’œuvre (entre fiction, mémoire et réalité) que de la quête de son auteur. Elle sera notre fil d’Ariane.

En effet, la fraternité constitue un topos essentiel de la pensée d’André Malraux. Lazare est une célébration quasi liturgique des mystères de la fraternité, comme si à la fin d’une « vie sanglante et vaine », ne restait plus que sa seule chaleur et les images fiévreuses qui l’accompagnent. Quelques-unes des scènes capitales de ses grands romans dressent de cette région de l’âme une cartographie entre pitié, sacrifice, espérance et révolte. Durant sa vie, il en a cherché les royaumes et connu les métamorphoses dans ses engagements politiques successifs, les combats militaires, la création artistique et littéraire, l’exercice du pouvoir en qualité de ministre du général de Gaulle.

André Malraux est devenu une « légende du siècle » au risque que celle-ci n’occulte son œuvre. Au jeu des comparaisons et des classements, il n’est sans doute pas le plus grand écrivain du xxe siècle (même si, de sa génération, il fut l’un des plus éminents) mais il se pourrait bien, en revanche, que le xxe siècle fût « le siècle d’André Malraux ».

Interroger son œuvre, c’est questionner un héritage à bien des égards « sans testament », selon la formule de René Char, et dont nous n’avons pas encore achevé de dresser l’inventaire. Pour essayer de percer l’énigme que nous pose « cette époque où Satan a reparu sur terre », et dont le chiffre inconnu ne cesse de peser sur notre présent, Malraux s’impose comme un témoin capital.

De l’adolescent farfelu au temps du cubisme, condamné en correctionnelle pour vol de bas-relief dans un temple du Cambodge au pourfendeur de l’injustice coloniale en Indochine, du retour de l’Asie dans l’Histoire à la crise européenne des années trente, de l’intellectuel antifasciste haranguant les foules militantes au Coronel de l’escadrille España, du compagnon de route du mouvement communiste à l’orateur anticommuniste du RPF qui, en la personne du général de

Gaulle, avait « rencontré la France », du colonel Berger des maquis de Corrèze et de la brigade Alsace-Lorraine au ministre d’État qui rêvait de couvrir le territoire de « Maisons de la Culture » comme d’autant de cathédrales, de La Métamorphose des Dieux aux dernières pages anxieuses de L’homme précaire et la littérature perdu dans l’aléatoire, sa vie et son œuvre témoignent des fureurs, des interrogations et des fractures du siècle : la fin de la domination européenne sur le monde, la déchristianisation de l’Occident, l’avènement, le triomphe et la chute des totalitarismes, la permanence de l’idée nationale, la mutation inédite de l’imaginaire de l’écrit en usines de rêves porteuses d’autres formes d’asservissement, la crise de sens d’une civilisation qui ignore désormais ce qu’elle est et qui agonise d’ignorer ce que pourraient être ses valeurs ordonnatrices. 

Extraits de "Malraux. Apocalypse de la fraternité" de Jérôme Michel, publié chez Michalon, collection Le bien commun.

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