Comment parler de sexe aux enfants et adolescents dans un monde saturé de 50 nuances de Grey et de procès DSK | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Société
Comment parler de sexe aux enfants et adolescents dans un monde saturé de 50 nuances de Grey et de procès DSK
©Capture d'écran / Youtube

Société -18 ans

Comment parler de sexe aux enfants et adolescents dans un monde saturé de 50 nuances de Grey et de procès DSK

Si la décision du CNC de porter l'âge requis pour voir 50 nuances de Grey à 12 ans illustre la banalisation des pratiques sexuelles non-conventionnelles dans la société, elle représente surtout un défi pour les parents, qui doivent préparer leurs têtes blondes à se confronter à un monde fait pour les adultes.

Gisèle George

Gisèle George

Gisèle George est pédopsychiatre. Elle est l'auteure de plusieurs ouvrages comme La confiance en soi de votre enfant (2007, Odile Jacob) ou encore Ces enfants malades du stress (2002, Anne carrière) 

Voir la bio »
Stéphane Clerget

Stéphane Clerget

Stéphane Clerget est médecin pédopsychiatre. Il partage son activité entre les consultations et la recherche clinique. Ses champs d’étude concernent notamment l’adolescence, les troubles émotionnels et les questions d’identité. Il a mis en place à l’hôpital l’une des premières consultations d’aide à la parentalité. Il est l'auteur de Nos garçons en danger (Flammarion) et Les vampires psychiques (Fayard).

Les vampires psychiques de Stéphane Clerget

Voir la bio »
Michel Fize

Michel Fize

Michel Fize est un sociologue, ancien chercheur au CNRS, écrivain, ancien conseiller régional d'Ile de France, ardent défenseur de la cause animale.

Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages dont La Démocratie familiale (Presses de la Renaissance, 1990), Le Livre noir de la jeunesse (Presses de la Renaissance, 2007), L'Individualisme démocratique (L'Oeuvre, 2010), Jeunesses à l'abandon (Mimésis, 2016), La Crise morale de la France et des Français (Mimésis, 2017). Son dernier livre : De l'abîme à l'espoir (Mimésis, 2021)

Voir la bio »

Atlantico : Procès du Carlton où la part belle est faîte aux parties fines, film mettant en scène des pratiques sado-masochistes accessibles aux 12 ans...  L'actualité de ces derniers jours participe à banaliser les pratiques sexuelles que d'aucuns pourraient qualifier de déviantes. Comment les parents doivent-ils aborder l'omni-présence de la sexualité ? 

Gisèle Georges : Le premier rôle des parents est de prévoir cette confrontation à une société hypersexualisée. Je ne vois que trop de parents qui estiment qu'il ne faut pas en parler, ou qui délaissent cet apprentissage à l'actualité où à ce qu'ils peuvent voir sur internet. Il ne faut pas oublier que nous vivons dans un monde d'adulte, sexué, qui n'a pas pris en compte le fait que les jeunes y sont confrontés de manière quasi-permanente. Ils acquièrent donc des informations techniques sur ce qu'est la sexualité, mais moins à travers des sites d'information qu'à travers YouPorn (site pornographique ndlr). Ne pas aborder la sexualité avec ses enfants revient à faire de leur apprentissage de la sensualité, ou de l'amour une dimension aléatoire dans leur vie sexuelle. L'exemple des adolescentes qui, à 12 ans ont intégré l'idée que faire une fellation est quelque chose de tout à fait normal, ne relève pas du lieu commun, c'est une réalité que j'observe tous les jours. 

Il est donc important, dès l'âge de 10-12 ans, de contribuer à l'apprentissage de la sexualité des enfants. Ces notions premièrement acquises primeront dans la plupart des cas sur celles que renvoie la société, et constitueront une sorte de socle de connaissances qui viendra équilibrer les informations acquises dans leur environnement au sens large.

Comment l'aborder ? Si les parents se font confiance, ils trouveront les mots. Sur l'affaire de Dominique Strauss Kahn, peut-être demander tout simplement au jeune adolescent ce qu'il en a pensé, et lui dire ce que l'on en pense ? Cela passe bien sûr par se poser la question de ce que l'on veut transmettre, question à laquelle les parents répondent généralement "Que ma fille, que mon fils soit épanoui sexuellement". Très bien, mais il faut expliquer à nos petits cerveaux ce que cela signifie, y intégrer la dimension de l'amour, de l'affection.

Stéphane Clerget :Ils n'ont pas d'autre choix que d'aborder la question de la sexualité, cela consisterait à laisser ce rôle à "l'environnement", et pas forcément dans le sens qu'ils pourraient souhaiter.Les parents doivent se concevoir comme un préambule à ce à quoi ils seront confrontés, puis comme une antichambre pour rappeler les éventuels dangers… Cela passe par une éducation globale, et qui touche de près le développement de l'intelligence inter-personnelle. Il est donc important d'autoriser le futur adolescent à la sexualité, de l'informer sur ses dangers, et pour le mettre en garde contre la sexualité transgressive ou dangereuse. Mais ils ne peuvent pas non-plus laisser de côté l'éducation sentimentale. Le rapport au corps est aussi un élément essentiel. Les parents doivent respecter le corps de leur enfant en mettant un maillot de bain lorsqu'ils se lavent avec elle ou lui, ou ne pas l'embrasser sur la bouche. Le respect de son corps passe par l'apprentissage du fait qu'il n'est pas un objet banal.

Il a toujours été question de sexualité. Auparavant, la sexualité était abordée par les adultes entre eux, avec un vocabulaire qui était d'ailleurs plutôt riche, poétique, du fait des interdits liés à la religion. Aujourd'hui, ces derniers n'ont plus cours, l'évocation du sexe est logiquement plus brute. Ce n'est pas la télévision en elle-même qui pose problème, mais ce qu'elle diffuse. Les talk show présentent, normalisent des conduites sexuelles prohibées ou préjudiciables, en invitant des stars du porno comme se elles étaient des stars de cinéma. Dans cet environnement, et avec des parents démissionnaires de leur rôle sur la sexualité, la prostitution des mineurs ne peut que croître. Mais j'accuse moins la télé-réalité, car elle demeure scénarisée, impliquant une sexualité plutôt normative au contraire. Cette omniprésence de la sexualité est surtout là où on l'attend le moins qui est le plus préoccupant, comme dans certains reportages d'actualités où il est fait état de conduites sexuelles transgressives comme le viol, l'inceste… Ce sont ces émissions qui font croire que la sexualité transgressive est normale.

"Ce n'est pas un film qui, à mon avis, peut choquer beaucoup de monde" a déclaré le CNC pour motiver sa décision. Quel constat peut-on faire de l'omniprésence de la sexualité dans l'environnement des adolescents de plus de 12 ans ?

Michel Fize : Il y a effectivement une très grande diffusion des images, des connotations sexuelles, des références explicites ou implicites. Les adolescents y sont confrontés par différents canaux comme la télévision ou internet.

Leur influence est évidemment d'orienter les pratiques, en donnant parfois du crédit aux plus brutales. Lorsqu'autrefois, les préliminaires se limitaient à s'embrasser, plus ou moins langoureusement, ils se caractérisent aujourd'hui plutôt par des véritables pratiques sexuelles comme la fellation. Les sites pornographiques renvoient une image caricaturale de la sexualité, un archaïsme où le mâle est dominant et la femelle est soumise. La réponse de la société se résume à l'avis des professionnels comme ceux du CNC qui par cette décision a souhaité faire confiance à la décision des familles le fait d'aller voir ou pas 50 nuances de Grey.

Cette omniprésence de la sexualité est la conséquence naturelle de la libéralisation des mœurs, introduite depuis les années 60. La sexualité est considérée comme faisant partie des choses de la vie. Deuxièmement, le sexe répond d'un argument de vente, on garde tous en mémoire des publicités illustrant des femmes dans des positions lascives, suggestives. C'est aussi un outil de communication marchande.

Qu'est-ce qui choque encore les adolescents en ce qui concerne les pratiques sexuelles ?

Stéphane Clerget : Globalement, il faut bien dire que l'éducation à la sexualité lié à la libération des moeurs a bénéficié à la société. Mais c'est hélas aussi en son nom que certains parents laissent parfois leurs adolescents regarder des émissions qui ne leur sont pas destinés. Ce que j'observe, c'est que cette confrontation agît sur les jeunes enfants comme s'ils structuraient un terrain encore vierge, et ne laisse pas la place à une construction plus personnelle, cela peut cristalliser certaines conduites. Les adolescents ont aujourd'hui un savoir sans commune mesure avec leurs parents et leurs grands-parents, et avec le sentiment que dans la sexualité tout est possible. 

Pour ce qui les chocs, il y a une grande diversité selon les éducations, les personnalités. Mais les interdits fondamentaux comme le viol ou la nécrophilie demeurent prohibés. Néanmoins, et bien que cette observation ne relève que de ma pratique clinique, je constate que certains verrous comme celui de l'inceste au sein d'une fratrie tend à sauter : je suis surpris du nombre de cas où il y a des jeux sexuels parfois développés entre frères et soeurs, et qui ne semble pas les choquer.

Constatez-vous des troubles chez les adolescents, et qui sont imputables indirectement ou directement à cette omniprésence de la sexualité ? A quoi êtes-vous confronté ?

Stéphane Clerget : Avant de parler de troubles, il y a certaines conséquences étonnantes de cette sexualisation de la société. Je reçois par exemple certaines adolescentes qui souhaitent absolument se débarrasser de leur virginité pour être plus savantes lorsqu'elles seront en couple avec leur "amoureux". Je ne sais pas si c'est dommageable, mais c'est troublant, en tout cas une conception inédite de la sexualité.

Concernant les troubles, on évoque dans la littérature scientifique des conduites addictives –comme avec la consommation de pornographie-. Ensuite, il y a un développement de pathologies qui existaient déjà avant comme l'impuissance, les éjaculations précoces, les inhibitions sexuelles, favorisées par la précocité de l'image sexuelle. Il y a également un rapport différent au corps, qui est mis de côté. Aimer son corps n'est plus engageant comme avant, il ne participe plus forcément à leur identité. Celui-ci devient un accessoire. Il y a des comportements qui montrent des défauts de graduation, des passages de plus en plus rapides entre le baiser et le passage à l'acte sexuel.

Stéphane Clerget est l'auteur d'un ouvrage à paraître prochainement, "Nos garçons en danger ! Ecole, santé, maturité, pourquoi c'est plus compliqué pour eux et comment les aider" chez Flammarion.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !