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La pauvreté altère le cerveau des enfants.
La pauvreté altère le cerveau des enfants.
©Pixabay

Mauvaises habitus

Comment la pauvreté altère le cerveau des enfants

Une étude publiée dans la revue Nature Neuroscience met en lumière la corrélation existant entre niveau de pauvreté et développement du cerveau chez les enfants.

Suliann Ben Hamed

Suliann Ben Hamed

Directrice de recherche au CNRS, spécialisée en neurosciences.

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Atlantico :  Comment ce lien est-il fait concrètement et quels sont les interactions en jeu?

Suliann Ben Hamed : Ce travail se base sur l’analyse statistique poussée d’une base de données pédiatriques qui regroupe, pour plus de 700 enfants âgés de trois à 20 ans, 1) les marqueurs socio-économique du foyer, c’est-à-dire le revenu des parents et leur niveau d’étude, 2) des images de très bonne qualité des cerveaux de ces enfants qui permettent de mesurer précisément la surface du cerveau, et 3) leur performance à une batterie de tests standardisés, mesurant différentes compétences cognitives. L’intérêt de ce travail, par rapport aux études antérieures, réside dans la taille de la base de donnée et la possibilité d’étudier l’influence d’une variable particulière, par exemple le revenu familial, sur une caractéristique donnée du cerveau, par exemple la surface du cerveau, indépendamment d’autres facteurs confondants, par exemple l’origine génétique, ou encore le niveau d’éducation des parents.

Les auteurs mettent en évidence trois faits remarquables. Tout d’abord, ils mettent en évidence une relation linéaire entre le niveau d’éducation des parents et la surface du cerveau, ce dès le plus jeune âge et jusqu’à la fin de l’adolescence. Ils montrent par ailleurs une relation logarithmique entre le revenu du foyer et la surface cérébrale. En d’autres termes, un incrément minime du revenu familial va avoir d’énormes répercussions sur le cerveau des enfants issus de milieux défavorisés, alors qu’il sera à très faibles conséquences chez les enfants issus de milieux plus favorisés. Enfin, les auteurs décrivent un lien de cause à effet entre l’augmentation de la surface du cerveau et l’augmentation des capacités exécutives des enfants en fonction du revenu familiale, c’est-à-dire, l’augmentation des capacités de planification, d’organisation, d’attention etc… En France, un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté. Ces résultats devraient donc avoir une incidence directe sur les politiques sociales en rapport avec l’aide aux familles démunies.

>>>>>> A lire également :  1 enfant sur 5 en dessous du seuil de pauvreté en France : ce que l’on sait maintenant des véritables causes du phénomène

Les enfants seraient donc des victimes collatérales du stress ambiant dans lesquels leurs parents sont parfois contraints de vivre? Sur quelles zones du cerveau cela influe-t-il?

Les enfants sont donc effectivement les victimes collatérales des conditions de vie de leurs parents, qu’il s’agisse des conditions matérielles (manque d’hygiène, alimentation insuffisante ou de faible qualité, exposition à diverses sources de pollution, exposition à diverses sources de stress …). C’est leur développement cognitif qui s’en trouve entravé. Ceci a bien évidemment des conséquences sur leur propre vie, mais cela a également un coût sociétal réel, puisqu’il s’agit finalement de priver certains enfants d’atteindre leur potentiel réel. J’aimerais toutefois rappeler que l’étude citée ci-dessus repose sur des analyses statistiques. Rien n’est donc déterministe, et il est important de ne pas confondre tendances moyennes et parcours individuel. L’origine socio-économique d’un enfant ne détermine en rien sa trajectoire personnelle. Par ailleurs, le développement cérébral s’étendant sur plus d’une dizaine d’année, cette trajectoire individuelle peut être potentialisée par des actions ciblées.

Le niveau d’études des parents influe spécifiquement sur la surface de régions corticales temporales, pariétales, préfrontales et frontales impliquées dans le langage, la lecture, la planification, l’attention et le traitement de l’espace, ainsi que sur l’hippocampe gauche, une structure qui joue un rôle central dans la mémoire.

En revanche, le niveau du revenu familial influe sur la surface de régions partiellement différentes, du cortex temporal, frontal, insulaire, cingulaire et médiale, impliquées dans le langage et les fonctions exécutives (planification, d’organisation, d’attention).

Sont mis en cause des facteurs tels que le stress, le bruit, le surpeuplement, bref des mauvaises conditions de vies en général. Ce phénomène s’observe-t-il également in utero dans le cas de la femme enceinte ?

La base de données ne contient pas d’information concernant les enfants de moins de 3 ans. Toutefois, étant donnés les changements majeurs que subit le cerveau in utero, puis juste après la naissance, il est plus que probable que les observations rapportées par les auteurs puissent être extrapolées à ces périodes-là, au moins en ce qui concerne le revenu familial. Il existe en effet déjà des données qui lient pauvreté de la mère et faible poids de naissance des enfants. Toutes les conditions matérielles difficiles que va subir la mère (manque d’hygiène, alimentation insuffisante ou de faible qualité, exposition à diverses sources de pollution, exposition à diverses sources de stress …), vont se répercuter sur le développement du fœtus en général et son développement cérébral en particulier..

De manière générale, le fait d'être pauvre a-t-il des conséquences analogues sur la vie quotidienne? La pauvreté (et surtout les facteurs l'accompagnant : stress, prise de décision difficiles régulières, etc.) ne crée-t-elle pas une mentalité qui perpétue justement la pauvreté ?

Je ne me sens pas légitime pour répondre à cette question, qui dépasse largement le champ des neurosciences. Je reformulerais la question de façon différente, à savoir que nous apprend cette étude et quelle est son utilité sociétale ? L’étude citée ci-dessus repose sur des analyses statistiques. Rien n’est donc déterministe, et il est important de ne pas confondre tendances moyennes et parcours individuels. Ceci étant dit, l’étude nous apprend qu’en moyenne, le développement cortical est moins optimal dans les situations de très faible à faible revenu que dans les situations de moyen à haut revenu, et que cela va de pair avec de moins bonnes capacités de planification, d’organisation, d’attention, de spatialisation etc …

La réponse sociétale appropriée serait donc de créer les conditions de sortie d’un cercle vicieux trans-générationnel, permettant à tous les enfants de vivre ne serait-ce qu’au-dessus du seuil de pauvreté (je rappelle le chiffre : en France, un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté), et en assurant une mixité sociale pour que les enfants ne soient pas dépendant du niveau d’études de leurs parents.

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