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Comment George Lucas dénonce dans la saga Star Wars les mesures prises par le gouvernement américain après les attentats du 11 septembre
©REUTERS/Brian Snyder

Bonnes feuilles

Comment George Lucas dénonce dans la saga Star Wars les mesures prises par le gouvernement américain après les attentats du 11 septembre

Palpatine, personnage emblématique de la saga Star Wars, emprunte les traits tant d'Hitler que ceux de l'Amérique sombre de l'après 11 septembre. Sous la plume de Thomas Snégaroff, découvrez un essai qui souligne la critique d'un Etat prêt à abandonner ses libertés pour plus de sécurité. Extrait de "Je suis ton père", de Thomas Snégaroff, publié aux éditions Naive (1/2).

Thomas Snegaroff

Thomas Snegaroff

Historien, spécialiste de la présidence américaine. Professeur en classes préparatoires et à Sciences Po Paris. 

Auteur de Faut-il souhaiter le déclin de l'Amérique? (Larousse, 2009).

A paraître en 2012: L'Amérique dans la peau. Regard sur la présidence américaine (Armand Colin). 

 

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Dans La Revanche des Sith, Palpatine gravit la dernière marche. Dans une scène devenue mythique, le chancelier qui oeuvre depuis des années à affaiblir discrètement la République prononce un discours fleuve devant le Sénat de la République galactique. Padmé assiste, impuissante, à l'instauration légale de l'Empire en raison de la prétendue trahison des Jedi – que Palpatine qualifie de « séparatistes ». La peur, une fois encore, sert de principal argument. La peur des Jedi donc. La peur de ceux qui, selon lui, veulent détruire l'idéal républicain et contre lesquels il faut lutter coûte que coûte, pas à pas. Finement, Palpatine se présente, à l'image d'Hitler, comme le seul capable de garantir le respect des libertés fondamentales, quitte à les mettre un temps entre parenthèses, histoire de garantir d'abord la sécurité. Écoutons Palpatine devant le Sénat : « Nous défendrons notre idéal par la force des armes. » On croirait entendre Robespierre, qui fut le premier à déclarer que la Révolution devait « dompter par la terreur les ennemis de la liberté » avant de préciser que « le gouvernement de la révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannie »1…

Mais comme nous l'avons montré dans le premier chapitre, Palpatine n'est pas qu'Hitler. Il est aussi la face sombre de l'Amérique, son côté obscur. Si le modèle hitlérien est incontestable pour comprendre l'arrivée au pouvoir du sénateur devenu chancelier puis dictateur, la perversion des valeurs républicaines parle de l'Amérique.

Dans L'Esprit des lois (1748), Montesquieu décrit un despote sanguinaire qui n'est pas sans rappeler Palpatine et qui s'éloigne du despote vanté par Hobbes, éclairé et apaisant les peurs de son peuple. Cela étant, Montesquieu n'abandonne pas la peur au sentiment que provoquent les délires du despote. Selon le philosophe des Lumières, la peur d'être à la merci d'un tel despote conduit les hommes à créer les conditions d'un équilibre entre des pouvoirs – exécutif, législatif et judiciaire – qui doivent être strictement séparés : « Un bon législateur s'attachera moins à punir les peines qu'à les prévenir ; il s'attachera plus à donner des moeurs qu'à infliger des supplices. »

Ce que Montesquieu n'avait donc pas envisagé, c'est que le despote se serve de la peur pour pousser « le bon législateur » à voter des lois remettant en cause précisément les principes qui devraient permettre de garantir les grandes libertés sur lesquelles se fonde l'idéal démocratique.

Alors que Palpatine enterre légalement la République devant un Sénat acquis à ses arguments, Padmé Amidala, consciente de ce qui se joue, lance, désabusée : « Et c'est ainsi que s'éteint la liberté sous une pluie d'applaudissements. » C'est certainement cet aspect auquel tient le plus George Lucas. Quand, à Cannes en 2005, il explique, répétons-le, que « l'un des concepts d'origine a été de montrer comment une démocratie se transforme d'elle-même en dictature », impossible de ne pas songer aux dérives liberticides alors à l'oeuvre dans l'Amérique de George Bush.

On ne mesure pas à quel point les attentats du 11 septembre 2001 ont constitué un traumatisme pour les Américains. À quel point ces attaques ont plongé le pays dans la peur panique, dans le sentiment soudain que la sécurité dans laquelle ils pensaient vivre n'était qu'une illusion. Le 11 septembre 2001, ce ne sont pas que les tours jumelles qui se sont effondrées. Les premiers sondages réalisés quelques jours seulement après les attentats révèlent l'ampleur du chaos qui traverse alors l'opinion publique américaine. Selon le Pew Research Center, 55% des Américains considèrent alors qu'il est « nécessaire d'abandonner certaines libertés » pour renforcer la sécurité. Une autre enquête Washington Post/CBS News révèle fin novembre 2001 que ce sont quatre Américains sur cinq qui sont prêts à sacrifier leur liberté pour davantage de sécurité. Et naturellement, une très large majorité – 85% selon une enquête The New York Times/CBS News – plébiscite une attaque contre les responsables des attentats, trois Américains sur quatre précisant qu'ils restent favorables à une telle réaction même si elle doit coûter la vie d'innocents.

Dans ce contexte anxiogène, le Congrès vote comme un seul homme le « USA Patriot Act » le 26 octobre 2001. Seul un sénateur s'y oppose, le démocrate du Wisconsin, Russ Feingold ! Parmi les mesures liberticides, citons les pouvoirs étendus du procureur général désormais autorisé à placer en détention pour une durée potentiellement illimitée des étrangers qu'il soupçonnerait d'avoir porté secours à une organisation terroriste. Dans la foulée, un décret présidentiel du 13 novembre 2001 institue des tribunaux militaires convoqués à la discrétion du président des États-Unis pour juger l'ensemble des étrangers accusés de terrorisme mais aussi les présumés membres d'organisations terroristes arrêtés au cours des missions militaires américaines en Irak et en Afghanistan. Théoriquement, ce décret est illégal, puisqu'il remet en cause un arrêt de la Cour suprême de 1886 limitant ces juridictions d'exception à des militaires. Mais l'administration Bush a défendu son projet – peu attaqué d'ailleurs – en ressortant une vieille décision de la Seconde Guerre mondiale autorisant le président à déférer des espions du Reich menant des opérations de sabotage sur le sol américain devant ces juridictions militaires1.

Ces mesures n'ont guère choqué que les défenseurs des droits de l'homme, et le moins que l'on puisse dire est qu'ils sont discrets au lendemain du 11 Septembre. En revanche, d'autres mesures ont été dès l'origine sous le feu des critiques et ce sont celles-ci que George Lucas dénonce dans la saga. En 2002, une enquête menée par le First Amendement Center révèle que 49% des Américains considèrent que le premier amendement offre trop de libertés. Un an plus tôt, ils n'étaient que 20% à offrir la même réponse2. Objet d'un véritable culte et pilier du modèle américain, le premier amendement est pourtant profondément affaibli par le Patriot Act, ce qui en dit long sur l'état d'esprit de l'époque et l'emprise de la peur. C'est par exemple la possibilité d'écouter les conversions téléphoniques, de lire les e-mails et d'éplucher les relevés de comptes bancaires des citoyens américains sans mandat… Le très célèbre animateur de Fox News Bill O'Reilly en vient même à suggérer que tous les manifestants américains contre la guerre en Irak soient arrêtés en tant qu'« ennemis de l'État ». Légèrement paradoxal quand on sait à quel point, quelques années plus tard, O'Reilly et sa chaîne de télévision seront les héros du Tea Party prétendument à cheval sur l'esprit des pères fondateurs de la nation américaine. Près de quinze années après les attentats du 11 Septembre, le Patriot Act est toujours en place, revoté régulièrement par le Congrès américain. Et quand la NSA et ses écoutes commencent à faire scandale aux États- Unis après les révélations d'Edward Snowden, le président Barack Obama prononce un grand discours pour annoncer des réformes, pour rassurer sur l'utilisation des données. Mais pas question de remettre fondamentalement en cause le travail de la NSA ; et pour se justifier, le président agite une fois encore le principe de sécurité et les peurs. Après avoir rappelé l'importance du renseignement tout au long de l'histoire américaine, pour faire face aux Anglais, aux Japonais, aux Soviétiques, Obama effraie les Américains : « Les Américains sont conscients que nous devons nous adapter à un monde dans lequel on peut fabriquer une bombe au sous-sol d'une maison et dans lequel notre système électrique peut-être bloqué depuis l'autre côté de l'Océan1. »

Au fond, nous rognons vos libertés pour votre sécurité. Et comme le dit Eric Schmidt, patron de Google en 2009, lors d'une interview accordée à la chaîne de télévision CNBC : « S'il y a quelque chose que vous voulez que tout le monde ignore, peut-être devriez-vous commencer par éviter de le faire…» Modèle de société inquiétant, totalitarisme de la transparence qui n'est pas, d'ailleurs, l'apanage des États-Unis d'Amérique.

Extrait de "Je suis ton père", de Thomas Snegaroff, aux éditions Naïve, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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