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Comment faire le ménage peut vous tuer
©Pixabay

"Tu redeviendras poussière"

Comment faire le ménage peut vous tuer

Selon une nouvelle étude publiée dans le journal scientifique Environmental Science and Technology, 10 produits chimiques reconnus comme étant dangereux pour l'homme ont été retrouvés dans près de 90% d'échantillons de poussière prélevés dans une maison.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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  • Une nouvelle étude scientifique révèle que de nombreuses susbstances chimiques et toxiques issues des produits ménagers pullulent dans l'air, le sol et les murs de nos habitats
  • La présence continue de ces substance peut provoquer à court terme (irritation, allergie, conjonctivite, rhinite gêne respiratoire, asthme...) ou à long terme (cancer, leucémie, insuffisance rénale, troubles cérébraux...) de sérieuses maladies chez l'homme
  • Logement rural ou urbain, logement  neuf ou ancien : tous les habitats ne sont pas logés à la même enseigne face à cette situation

 

Atlantico : Quels sont les produits chimiques découverts dans cette nouvelle étude (voir ici) publiée dans le journal scientifique Environmental Science and Technology ?

Stéphane Gayet : Nous avons cru naïvement que notre intérêt était de tout désinfecter.

C’est une bombe à retardement. Après avoir franchi les décennies d’épidémies meurtrières d’un autre siècle, grâce à l’hygiène microbienne, aux antibiotiques et aux vaccins, nous sommes restés, généralement sans nous en rendre compte, quelque peu obsédés par les micro-organismes. Nous avons cru, traumatisés que nous étions par les hécatombes de la peste, du choléra, du typhus, de la diphtérie et de la fièvre puerpérale (septicémie souvent mortelle après un accouchement), que notre ennemi juré était le monde bactérien. Alors nous avons lutté de façon effrénée contre ces "microbes", dans notre environnement et sur notre corps, en utilisant dans nos domiciles et dans l’industrie des biens d’équipement et de loisirs, des désinfectants de façon très large et peu réfléchie. Nous avons cru, très naïvement il faut le dire, que notre salut consistait à disperser des désinfectants dans notre environnement pour nous protéger. Et nous nous sommes complètement trompés : d’une part, les bactéries de l’environnement de nos domiciles ne nous sont nullement dangereuses, d’autre part, ce n’est pas de cette façon que l’on lutte efficacement contre les micro-organismes.

Nous payons aujourd’hui cet abus de désinfectants, produits appartenant au groupe général des pesticides.

Tous ces produits antibactériens sont bien entendu des produits chimiques, mais qui plus est des produits toxiques, et présentant même plus d’un danger. Nous avons ainsi empoisonné notre environnement avec les désinfectants pour la vaisselle, pour l’évier, pour les sanitaires, pour le mobilier, pour le carrelage, pour le parquet, pour la moquette, pour la literie, pour les fenêtres, pour les murs, pour toute une série d’ustensiles et d’accessoires. Résultat : notre santé n’y a rien gagné, car ces bactéries ne nous menaçaient pas, mais elle y a même perdu, car tous ces produits toxiques se retrouvent dans notre poussière de maison. Ce sont les hygiénistes allemands qui sont les premiers à avoir dit qu’il était inutile de désinfecter l’environnement. C’est des années après cette folie désinfectante que l’on en paie les conséquences. Mais il y a bien d’autres produits chimiques dangereux que les désinfectants dans notre poussière. Il y a tous les produits d’entretien que nous utilisons : détergents, détachants, détartrants, dissolvants, dégraissants, solvants, vernis…

Quels produits chimiques trouve-t-on dans la poussière de maison ? La poussière vole, sédimente, puis est remise en suspension et sédimente à nouveau, cela indéfiniment. Les polluants de la poussière se retrouvent donc dans l’air et vice versa. En France, l’Observatoire de la qualité de l’air intérieur (OQAI) a analysé des centaines de logements. Cet organisme a mis au point un indice de hiérarchisation global (IH) pour les produits toxiques trouvés à l’intérieur des logements. 15 substances sont ainsi classées "hautement prioritaires", c’est-à-dire hautement dangereuses (groupe A : IH ≥ 15) : formaldéhyde, benzène, monoxyde de carbone, diéthylhexylphtalate (DEHP), acroléine, plomb, acétaldéhyde, particules fines ou matières particulaires, PM en anglais (celles de diamètre inférieur à 10 microns : PM 10 et celles de diamètre inférieur à 2,5 microns : PM 2,5), cadmium, arsenic, benzopyrène, benzoanthracène, dichlorobenzène et chloroforme. 44 substances sont classées "très prioritaires", c’est-à-dire très dangereuses (Groupe B : IH ≥ 10) : déchlorane, chrome, fluorène, pyrène, tétrachloroéthylène, trichloroéthylène, furfural, pentachlorophénol, cuivre, éthylbenzène, dioxyde d’azote, antimoine, mercure, styrène, toluène, limonène, chlore, hydrocarbures aromatiques polycycliques, phosphore, diméthylphtalate, alcanes à chaînes chlorées, polychlorobiphényles (PCB, à rapprocher des polychloroterphényles ou PCT), barium, béryllium, cobalt, nickel, vanadium, benzofluoranthène, benzofluoranthène, chrysène, dibenzoanthracène, indenopyrène, éthanol, diadipate, manganèse, mercure, anthracène, fluoranthène, phénanthrène, chlorométhane, propionaldehyde, méthylbutyl éther, dibromochlorométhane et bromoforme. On peut bel et bien trouver toutes ces substances dans la poussière de nos domiciles.

D’où viennent tous ces produits toxiques ?

L’exemple des désinfectants est très parlant, car ils sont à l’origine d’une intoxication quotidienne inutile. Mais il y a aussi tous les produits d’entretien que nous avons évoqués plus haut. Et surtout il y a pire. Car les produits que nous avons cités (désinfectants, produits d’entretien...) sont introduits délibérément par nous qui pensons bien faire : nettoyer, désinfecter, faire briller, disperser des odeurs agréables. Il ne faut pas oublier de citer les huiles essentielles, très en vogue, mais également polluantes et parfois vraiment dangereuses. Alors, quel est le pire ? Ce sont tous les produits chimiques qui se trouvent dans les matières plastiques, les colles, les vernis, les liants, les produits d’assemblage et de finition des pièces de mobilier, les parquets, moquettes, huisseries, etc. Plus rien n’est fabriqué aujourd’hui sans au minimum une dizaine de produits chimiques différents : ces produits servent à l’assemblage, la cohésion, la solidité, la conservation et la finition. Du reste, nous avons tous fait l’expérience de l’objet neuf qui "sent le neuf", de la voiture neuve qui "sent le neuf". Cette odeur de "neuf" ne présage rien de bon : tous ces produits volatiles nous intoxiquent. Qu’on l’admette ou non, nous sommes à l’ère de la chimie envahissante. Les produits chimiques ont envahi tout notre environnement : vêtements, bagages, véhicules, mobilier, équipements de chauffage, appareils électriques et même les jouets, ce qui est un comble pour les enfants.

Quels risques sanitaires ces produits nous font-ils courir lorsque l'on fait le ménage et plus particulièrement les poussières chez soi ?

À court terme, ce sont des risques d’irritation ou d’allergie : conjonctivite, rhinite, trachéite. Cela se traduit par des picotements dans les yeux, un mal de gorge, un enrouement, des éternuements, une gêne respiratoire et au maximum une crise d’asthme. Mais le plus dangereux est imperceptible : les produits classés A et B peuvent donner - après des années d’exposition, mais parfois seulement des mois en cas de forte concentration - de graves maladies, en particulier des cancers, des leucémies, une atteinte hépatique, une insuffisance rénale, des troubles cérébraux et neurologiques périphériques et une perturbation du fonctionnement de nos glandes hormonales ou endocrines (ce sont les tristement célèbres perturbateurs endocriniens ou PE). Chez la femme enceinte, ils peuvent générer des malformations. Le risque lié à ces produits est plus important chez les enfants et les personnes affaiblies que sont les malades chroniques et les vieillards.

Étant donné que les poussières volent, il n’est pas nécessaire de faire le ménage pour être exposé à tous ces produits chimiques toxiques. Mais il est certain, surtout lorsqu’on utilise un aspirateur sans filtre à très haute efficacité (THE ou en anglais HEPA), que le fait de faire l’entretien d’un domicile expose de façon particulièrement aiguë à ces différents toxiques.

Comment lutter contre la présence de ces produits chimiques dans la poussière de nos habitats ?

Le risque est partout, comme nous l’avons vu. La prévention nécessite une information objective et suffisamment détaillée (attention à Internet : le meilleur côtoie le pire ; des sites comme ceux de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie ou ADEME sont bien entendu ceux à privilégier ; mais dans le domaine des sites d’associations, on voit de tout). La première chose est de ne pas apporter consciemment de produits toxiques dans notre intérieur : éviter les désinfectants et tous les produits chimiques non indispensables pour l’entretien du domicile. Les labels écologiques sont un repère à prendre en considération. Il faut choisir des produits, à la fois de bonne qualité et contenant le minimum de constituants. Plus que le mode d’emploi, c’est la composition et la nocivité des produits qu’il faut regarder avant de les acheter. Les détergents simples, les détartrants simples et autres produits basiques sont à conseiller. Méfions-nous des produits "miraculeux", ils sont automatiquement toxiques et même souvent très toxiques.

La deuxième chose est d’apporter le moins possible de produits toxiques inconsciemment, à notre insu. Il faut en prendre conscience pour les éviter. Il s’agit des lambris, parquets, mélaminés, agglomérés, contreplaqués, contrecollés, des meubles modernes flambant neuf, mais contenant toujours des produits toxiques en grand nombre et qui passent dans l’air, parmi lesquels le formaldéhyde ou formol. C’est vrai également des peintures, vernis et autres produits de finition. Là encore, les labels sont des repères utiles aux consommateurs ; on peut bien sûr les critiquer, mais ils ont le mérite d’exister et ils sont déjà une protection, certes insuffisante. On l’aura compris, sur le plan de la toxicité, le vieux est nettement mieux que le neuf. Entre une table à manger de ferme en chêne brut non traité et une "magnifique" table à manger modulable ultra moderne, la deuxième est dix fois plus toxique pour notre air et notre poussière que la première. On veut avoir des meubles et des objets qui soient solides et durent longtemps, donc on les inonde de produits qui les rendent résistants et imputrescibles. Les meubles et les objets tiendront le coup, c’est nous qui tomberons malades avant eux. C’est ainsi, c’est un phénomène de société. Le problème est très grave : ces produits sont très nombreux, très difficiles et coûteux à doser et agissent lentement, pendant des mois ou plutôt des années. Pensons à nos très jeunes enfants qui sont près du sol et qui ont tendance à tout porter à leur bouche.

Ce très haut niveau de toxicité des poussières est-il présent dans tous les habitats, ou certains habitats favorisent-ils sa présence ?

Comme on l’a vu, nous sommes envahis de produits chimiques qui se retrouvent dans notre poussière, car la poussière est un intégrateur : elle concentre tout ce qui a sédimenté après être passé dans l’air. À tout ce que nous avons dit, il faut encore ajouter les poussières toxiques qui viennent de l’air extérieur. Ces polluants solides (particules, dont les suies, auxquelles appartiennent les PM 10 et PM 2,5), liquides (brouillards) ou gazeux ont de multiples sources. Ce sont avant tout les transports individuels et collectifs (véhicules à moteur diesel et véhicules à essence, trains, avions, etc.), ainsi que les industries chimiques et du bâtiment. Les centrales électriques à charbon ou à lignite sont particulièrement polluantes. Ces sources de pollution de l’air extérieur sont presque infinies. Gardons à l’esprit que les polluants de l’air se retrouvent dans les poussières et vice-versa. Et nous ne pouvons pas vivre en vase clos.

Il est certain que, vis-à-vis de la pollution de l’air extérieur - qui bien sûr entre dans nos domiciles -, le fait de se trouver à proximité d’une usine ou d’un grand axe de circulation est un facteur aggravant. En ville, on subit le trafic quotidien des véhicules. À l’extérieur des villes, on peut pâtir d’une autoroute proche ou d’une usine dans le voisinage. Sur le plan de la pollution venant de l’intérieur mais introduite activement par nous-même, les revêtements de sol et de murs ainsi que les éléments de mobilier essaiment dans l’air et dans les poussières des produits toxiques lorsqu’ils sont neufs. Lorsqu’on entre pour y habiter dans un logement neuf, on est surtout exposé à la toxicité des produits de construction et de revêtement la première année, et surtout les six premiers mois. Mais l’émission de polluants va continuer pendant des années. C’est la même chose avec les meubles neufs faits de produits composites. Très schématiquement, vivre à la campagne dans une ancienne ferme (mais non rénovée de façon polluante) est beaucoup plus sain, sur le plan du risque lié aux produits chimiques de l’air et des poussières, que vivre dans un appartement flambant neuf et ultra moderne en plein centre-ville. Les risques sont en somme nombreux et partout : il faut choisir ses risques, c’est ainsi, qu’on le veuille ou non. Et la politique de l’autruche n’est pas raisonnable, l’obsession encore moins. Apprenons à consommer et à nous comporter écologiquement, mais c’est un vaste et dur programme. Et puis les produits écologiques coûtent presque toujours plus cher que les produits polluants. Il y a bien sûr également un aspect économique dans ce choix de vie.

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