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Ursula von der Leyen fait une déclaration à Bruxelles le 27 avril 2022, à la suite de la décision du géant russe de l'énergie Gazprom d'arrêter les expéditions de gaz vers la Pologne et la Bulgarie.
Ursula von der Leyen fait une déclaration à Bruxelles le 27 avril 2022, à la suite de la décision du géant russe de l'énergie Gazprom d'arrêter les expéditions de gaz vers la Pologne et la Bulgarie.
©Kenzo TRIBOUILLARD / POOL / AFP

Diplomatie

Combien de temps l’Union européenne sera-t-elle capable de maintenir son unité face à la Russie (et aux États-Unis…) ?

Ursula von der Leyen a mis en garde ce mercredi les entreprises tentées de suivre les exigences du Kremlin après la décision de Gazprom de suspendre ses livraisons de gaz à la Pologne et à la Bulgarie. Dix entreprises européennes du secteur de l'énergie ont ouvert les comptes nécessaires pour effectuer des paiements en roubles à Gazprom. Combien de temps l’unité des 27 peut-elle encore tenir face à la Russie ?

Rodrigo Ballester

Rodrigo Ballester

Rodrigo Ballester dirige le Centre d’Etudes Européennes du Mathias Corvinus Collegium (MCC) à Budapest. Ancien fonctionnaire européen issu du Collège d’Europe, il a notamment été membre de cabinet du Commissaire à l’Éducation et à la Culture de 2014 à 2019. Il enseigne à Sciences-Po Paris (Campus de Dijon) depuis 2008. Twitter : @rodballester 



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Jérôme Quéré

Jérôme Quéré

Jérôme Quéré est délégué général du mouvement européen. 

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Atlantico : Payer le gaz russe en roubles « contrevient aux sanctions » européennes, a averti Ursula von der Leyen, pourtant Viktor Orban s’est dit prêt à payer la Russie en rouble si nécessaire. Bloomberg a aussi révélé que dix entreprises européennes du secteur de l'énergie ont ouvert les comptes nécessaires pour effectuer des paiements en roubles à Gazprom, cédant ainsi à la demande du Kremlin malgré les avertissements répétés de l'UE et la demande de ne pas le faire. Observons-nous ici les vraies premières fractures européennes ?

Rodrigo Ballester : La Hongrie… et la Grèce, la Lettonie, l’Autriche, l’Allemagne, la Finlande et probablement bien d’autres… Attention, Von Der Leyen n’est pas à un rétropédalage près ! En fait, cette dizaine d’entreprises (certaines publiques) que vous mentionnez sont dans le flou et, actuellement, ne savent pas avec exactitude quel schéma de paiement constituerait une violation des sanctions et lequel serait légal. Voilà le problème. La Commission Européenne a envoyé une note aux Etats membres pour essayer de clarifier cette question juridiquement complexe mais ces derniers (notamment la Pologne, la Bulgarie mais également l’Espagne, la Slovaquie, la Finlande ou la Grèce) lui ont demandé de revoir sa copie, jugée trop confuse et n’apportant aucune réponse claire. Apparemment, tout dépendrait de qui effectuerait le paiement une fois celui-ci aurait été changé en roubles par la banque de Gazprom. Dans quelles circonstances cette méthode est-elle conforme aux sanctions ou pas ? Voilà la question. Et pour l’instant, même la Commission n’y voit pas très clair, c’est dire à quel point c’est complexe. Alors gardons-nous pour l’instant de montrer du doigt qui que ce soit et de cataloguer les pays en bons et mauvais payeurs. Les ministres de l’énergie se réuniront lundi prochain à Bruxelles pour y voir plus clair. Il y a une énorme cacophonie autour de ce sujet, soyons prudents avant de juger si fracture il y a.

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De toutes façons, le moment de vérité pour l’unité européenne sera la possible extension des sanctions au gaz et au pétrole. Une question très clivante entre Etats membres et absolument cruciale car elle supposera un énorme sacrifice sans vraiment savoir pour l’instant si une telle mesure serait plus dommageable à l’Europe qu’à la Russie, et plus particulièrement aux pays très dépendants de l’énergie russe. Et sur cette question, en effet, aucun consensus clair ne s’est dégagé pour l’instant.

Jérôme Quéré : Chaque pays européen a, par son histoire et sa situation géographique, une situation énergétique qui lui est propre. Certains pays se passeront donc plus facilement du gaz russe que d’autres. En ce qui concerne Viktor Orban, on peut dire qu’il joue au trouble-fête afin de faire diversion sur les reproches qui lui sont faits par l’Union Européenne, notamment sur les détournements de fonds européens et les sanctions qui seront prises à son encontre pour violation de l’État de droit. Il est donc dans une mauvaise posture, malgré sa réélection en Hongrie. Par conséquent, il souhaite faire passer un message en affirmant que si on lui faisait trop de reproches, il se rapprocherait de la Russie et de Poutine. 

Malgré ces positions parfois antagonistes, les 27 réussissent à se mettre d’accord sur les sanctions contre la Russie. Combien de temps cette unité peut-elle encore tenir ?

Rodrigo Ballester : Nul ne le sait, mais soyons honnêtes et reconnaissons que, pour l’instant,  le verre est plus qu’à moitié plein. Il y a six mois, personne n’aurait parié sur une unité européenne, à l’unanimité de surcroît, sur plusieurs paquets de sanctions et de décisions inédites comme l’utilisation de la Facilité Européenne de Défense pour acquérir des armes. Et pourtant, cette unité tient toujours. Que des Etats membres soient réticents pour aller plus loin, y réfléchissent à deux fois ou aient à première vue des visions très éloignées, c’est (sans mauvais jeu de mots) de bonne guerre. Je me réjouis même qu’ils ne cèdent pas si vite à une forme d’hystérie médiatique (surtout sur les réseaux sociaux) qui voudraient les contraindre à prendre des décisions d’une gravité extrême de manière précipitée.

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A ce stade, nul ne sait si nous nous trouvons au début ou à la fin de cette guerre. Alors, comment pronostiquer si et quand cette unité touche à sa fin, sur quel sujet, et pour combien de temps ? Soyons prudents, et ne tombons pas dans la tentation de la spéculation simpliste.

Les Européens ne pourront-ils jamais faire complètement front uni face à la Russie ? 

Jérôme Quéré : Il faut noter que l’Union Européenne a mis en place des sanctions communes, ce qui n’allait pas de soi avant le début du conflit et l’annexion de la Crimée en 2014. À cette époque, il y avait déjà beaucoup de pourparlers au sein des différents pays de l’Union mais depuis l’invasion du mois de février, absolument tous les pays européens dénoncent la guerre en Ukraine. Pourtant, certains dirigeants affichaient parfois leur sympathie envers le chef du Kremlin, comme Viktor Orban. C’était également le cas de Matteo Salvini, même s’il n’est plus au pouvoir actuellement. On sait aussi que Poutine a volontairement tenté de fracturer les Européens, même si cela n’a pas marché, malgré tous ses efforts en ce sens. On peut notamment citer les fonds énormes versés à des médias d'État comme Russia Today ou Sputnik. De plus, de nombreux hommes politiques européens ont été recrutés par Gazprom ou d’autres entreprises détenues par des oligarques russes, à l'instar de François Fillon ou encore Gerhard Schröder. 

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Rodrigo Ballester : Encore une fois, bien malin celui qui répondra à cette question aujourd’hui. Que les Etats membres aient des postures différentes, voire diamétralement opposées (notamment sur l’énergie) suffit-il à déduire une fracture irréversible de l’UE ? Des discussions préalables, si houleuses soient-elles, ou différents degrés d’engagement suffisent-ils pour enterrer l’unité européenne ? Je ne le pense pas.

Il faudra surtout que l’UE veille à ne pas se fracturer elle-même de l’intérieur sur des querelles secondaires, voire futiles, et que la « reductio ad Putinum » ne clive les pays entre eux ou soit utilisée comme une arme électorale nationale. Deux exemples.

Le 10 mars dernier, quelques jours après le début de la guerre, alors que des dizaines de milliers de réfugiés débarquaient en Pologne et en Hongrie, le Parlement européen n’a rien trouvé de mieux que d’adopter une résolution à une majorité écrasante pour sommer la Commission à activer le mécanisme de conditionnalité afin de les priver de fonds européens. Mesquin, indécent et totalement hors sujet en période de guerre. Sauf que c’est chose faite pour la Hongrie : deux jours après la victoire électorale d’Orbán, et sans même le féliciter, Von Der Leyen annonce devant le Parlement Européen le lancement d’une infraction contre Budapest. Franchement, est-ce raisonnable de lancer des croisades internes en pleine guerre ? Est-ce sensé de bloquer les fonds de relance à ces deux pays pour des raisons politiques alors qu’ils sont en première ligne sur l’accueil des réfugiés et que la récession économique menace le continent ? L’UE ne se tire-t-elle pas une balle dans le pied, ne se fracture pas elle-même toute seule en minant sa cohésion interne sur des questions désormais futiles ? Si certains (comme moi !) pensaient que les blindés russes à nos frontières allaient apporter un vent de pragmatisme sur l’UE, ils en ont eu pour leur compte !

Deuxième exemple, très parlant : la dérive de Donald Tusk, actuel Président du Parti Populaire Européen qui fédère le centre droit européen et ancien Premier Ministre polonais qui veut se relancer dans la course nationale en 2023, et qui ne cesse de lancer des anathèmes outranciers à tort et à travers afin de relancer sa carrière politique en Pologne. L’hystérisation cynique du débat politique dans toute sa splendeur. 

Alors, avant d’anticiper si Poutine fracture l’UE ou pas (ce qu’il essayera de faire par tous les moyens) prenons garde à ce qu’elle ne se fracture pas elle-même en pleine guerre.

Malgré tout, si les États européens ont réussi à se mettre d’accord sur les sanctions contre la Russie, il reste des positions divergentes. Cela ne risque-t-il pas de fracturer l’unité européenne ? 

Jérôme Quéré : Paradoxalement, plus Poutine se montre menaçant et plus les Européens voient les images du conflit en Ukraine, plus ils seront unis face au Kremlin. Je rajoute également que les souverainistes qui se sont montrés proches de Poutine reviennent sur ce qu’ils ont pu dire. On a pu le constater pendant la campagne française : Marine Le Pen a été remerciée d’avoir reconnu l’annexion de la Crimée. Jean-Luc Mélenchon est également revenu sur ses propos. Cela leur a causé de lourds préjudices pendant la campagne. Poutine est aujourd’hui un infréquentable, il n’est plus possible de le côtoyer et d’être dans son cercle proche. Que les dirigeants actuels se mettent d’accord pour les sanctions c’est une chose, mais que les anciens proches de Poutine se trouvent dans l’embarras, c’est encore plus remarquable. 

De plus, on voit bien que le comportement russe continue à souder la société européenne. L’Allemagne a dépensé beaucoup d’argent dans la construction de Nord Stream II. Avec la suspension du projet, les pertes sont colossales. Il y a donc de profonds changements, mais aussi une certaine solidarité avec les Polonais ou les Bulgares, qui sont dépendants à 50% du gaz russe. Poutine avait déjà forcé à plusieurs reprises le levier du gaz et des pays d’Europe de l’Est avaient subi cette situation pendant l’hiver, provoquant le ras-le-bol de la Commission européenne qui souhaite désormais promouvoir une stratégie pour s’affranchir de cette dépendance.

Que penser des entreprises européennes qui risquent de payer en rouble pour acheter du gaz russe ? 

Jérôme Quéré : Le but d’une entreprise est de faire des gains. Par conséquent, si elles pensent pouvoir faire des gains à court terme, elles doivent bien réfléchir car les sanctions européennes pourraient tout changer. Elles risquent de perdre leur réputation, ce qui est très important pour une entreprise.

La question de l’envoi d’armes lourdes et plus largement de l’importance de l’aide à apporter à l’Ukraine, pourrait-elle susciter la discorde entre certains Etats ?

Rodrigo Ballester : A titre individuel, pays par pays, probablement, dans le cadre plus général de l’UE ou de l’OTAN, c’est moins problématique. Aujourd’hui, certains Etats membres envoient des armes et l’admettent sans complexes, d’autres le font discrètement et d’autres s’abstiennent de le faire. Par contre, tous se sont accordés pour activer la Facilité Européenne de Défense qui a notamment servi à acquérir des armes pour l’Ukraine. Ces décisions somme toute épineuses sont plus faciles à prendre dans un cadre commun qu’unilatéral. Après, tout dépendra de l’ampleur de ces envois et de la réaction de Poutine si ces-derniers deviennent trop encombrants pour lui. Encore une fois, il est prématuré de se prononcer à ce stade. Sommes-nous à la première ou la dernière minute de cette guerre ? Nous ne le savons pas, alors autant ne pas s’aventurer et spéculer.

Jérôme Quéré : Si ce débat a effectivement été conflictuel au début du conflit, cette situation est en train de changer au fur et à mesure que les Européens découvrent des images du conflit et de civils tués. Par exemple, la Suède et la Finlande veulent désormais rejoindre l’OTAN. Il était également impensable que l’on fournisse des armes à l’Ukraine, personne ne pouvait envisager ce scénario il y a quelques mois. Les positions évoluent et convergent donc de plus en plus vite. 

Ce discours unifié pourrait-il également fonctionner face aux États-Unis, qui demandent que l’Europe soit moins dépendante vis-à-vis de la Russie et qui proposent de fournir l’Union en gaz ? 

Rodrigo Ballester :Encore une fois, impossible de se prononcer sur cette question, et encore moins à ce stade. Je m’abstiens !

Jérôme Quéré : Lorsqu’on veut prendre son indépendance à l’égard d’un individu ou d’un pays, il ne faut pas créer une dépendance vis-à-vis d’un autre pays. Les Européens doivent donc avoir une réelle stratégie pour prendre leur indépendance, et ce de manière générale. Cela ne fonctionnera qu’en diversifiant les sources d’approvisionnement en énergie. Il est donc possible d’acheter du gaz liquéfié américain, à condition de ne pas remplacer la dépendance actuelle par une autre. Il est justement très intéressant de relever que la Commission Européenne prend le temps d’établir une réelle stratégie à ce niveau.

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