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Les personnes les plus éloignées de l'emploi luttent encore plus pour retrouver une activité.
Les personnes les plus éloignées de l'emploi luttent encore plus pour retrouver une activité.
©Reuters

Pas facile

Combien de personnes sont aujourd’hui bien trop désocialisées pour chercher un emploi ?

Le député PS Christophe Sirugue a proposé dans un rapport remis le 15 juillet de supprimer le RSA et la Prime pour l’emploi (PPE) pour les remplacer par une prime d’activité. Avant de chercher à améliorer l'aide aux familles les plus désocialisées, il faut savoir qui et combien elles sont. Tâche compliquée, lorsqu’on sait que l’exclusion sociale est une notion hautement subjective dans bien des cas.

Léopold Gilles - Lara Muller

Léopold Gilles - Lara Muller

Léopold GILLES, directeur du département Evaluation des Politiques Sociales du CRÉDOC, est économiste – sociologue, spécialiste du champ de la protection sociale et des politiques de solidarité.

Lara MULLER, statisticienne et économiste, est directrice adjointe du département Evaluation des Politiques Sociales du CRÉDOC. Spécialiste des méthodes statistiques appliquées aux études sociales, elle a publié plusieurs études sur les inégalités salariales.

 

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Atlantico : Dans son rapport 2011-2012, l’ONPES relève que la pauvreté et l'exclusion sociale gagnent du terrain en France : en 2009, 13,5% de la population, soit 8,2 millions de personnes, vivait avec moins de 60% du revenu médian (954 euros). A partir de quand dit-on d'une personne qu'elle est désocialisée, ou exclue socialement ? Qu'est-ce qui caractérise sa situation ?

Lara Muller : Dans le langage courant, être exclu socialement signifie avoir des difficultés à accéder à certains aspects de la vie sociale, à commencer par le travail, qui est le premier lieu de socialisation, et de manière plus générale à tout ce qui constitue la vie sociale, comme les loisirs. L’exclusion sociale est difficile à mesurer car elle renvoie aussi à des aspects très subjectifs de la participation sociale de chacun. On peut la mesurer à un moment donné à l’aide d’indicateurs, mais il s’agit aussi d’un processus de fragilisation et de précarisation. Il est par conséquent difficile de déterminer à partir de quand une personne est désocialisée. En revanche, des indicateurs permettent de donner la situation dans laquelle un certain nombre de personnes se trouvent. Dans le rapport de l’ONPES, tout un ensemble d’indicateurs permet de décrire les différentes facettes de l’exclusion sociale. On peut les regrouper en deux grands thèmes, qui sont la pauvreté monétaire et la pauvreté en conditions de vie. Qu’elles souffrent de privations ou qu’elles soient en dessous d’un certain seuil, on ne retrouvera pas les mêmes personnes. En 2010, on estime à 13% de la population la proportion de personnes en situation de privation.

Léopold Gilles : L’indicateur de pauvreté en conditions de vie est fait pour caractériser les problématiques des gens qui se trouvent en situation de pauvreté monétaire. Un certain nombre de privations ont été mesurées (logement, santé, services bancaires, etc.), puis on a regardé à combien de privations les 13-14% de la population correspondaient. Il est important de noter que l’on peut être pauvre et ne pas se sentir pauvre. En cela l'exclusion sociale repose sur des critères hautement subjectifs.

Sait-on combien de personnes désocialisées se trouvent dans une situation de précarité telle, qu'elles sont dans l'impossibilité de chercher un emploi ? Quelles sont les barrières qui les en empêchent ?

Lara Muller : La capacité de chacun à chercher un emploi est subjective et ne peut donc pas être mesurée dans les enquêtes statistiques. D’autres types d’indicateurs nous permettent d’identifier les populations concernées : proportion de chômeurs de longue durée, part de demandeurs d’emploi non indemnisés (42%)… On peut ainsi avoir une idée de la part des personnes vraiment désocialisées. Ces situations précaires touchent principalement des familles monoparentales, des personnes âgées et des jeunes de plus en plus touchés par la précarité. C’est le cumul des facteurs individuels et professionnels qui les empêche de rechercher un emploi : faibles qualifications, contraintes familiales, accès au logement difficile, problèmes de santé…

La désocialisation va-t-elle nécessairement de pair avec une absence d'activité professionnelle ? Pourquoi ?

Lara Muller : Pas forcément, même si évidemment l’occupation d’un emploi procure un revenu et certains droits. Le phénomène des travailleurs pauvres est connu en France et aux Etats-Unis depuis déjà une trentaine d’années. Dans la situation actuelle de crise, il est encore plus difficile pour les personnes déjà éloignées de l’emploi de s’insérer et de lutter contre l’exclusion qui les menace.

La précarisation de la société, et donc l’exclusion sociale, passe aussi par les  actifs. Ce ne sont pas seulement les personnes sans emploi qui sont touchées. Je pense aux personnes qui sont en contrat précaire, en CDD court ou en intérim, dans des situations d’aller et retour dans l’emploi particulièrement poreuses. Le "halo" du chômage empêche cette population d’être statistiquement figée.

Quels moyens les pouvoirs publics mettent-ils en œuvre pour aider les personnes en état d'exclusion avancée à revenir sur le marché de l'emploi ? Sont-ils suffisants ?

Lara Muller : Des politiques en faveur de l’emploi des jeunes, mais aussi des seniors, sont menées. On peut citer les emplois d’avenir pour les jeunes ayant très peu de qualifications. Parmi les moyens à mettre en œuvre pour susciter l’accès à l’emploi, on trouve la formation professionnelle, qu’elle soit continue ou en cours de parcours professionnel. En effet, de façon générale les qualifications protègent contre la perte de l’emploi. Des réflexions sont en cours sur la coordination globale des politiques menées.

A quel besoin le projet de suppression du RSA activité et de la Prime pour l’emploi (PPE) au profit d’une "prime d’activité" correspond-il ? En quoi cela pourrait-il améliorer l’accès à l’emploi des personnes en situation de forte précarité ?

Léopold Gilles : Sur le RSA, on constate un relatif échec. L’effet de stigmatisation est souvent invoqué, car quand on travaille on ne veut pas être considéré comme un allocataire de prestations sociales. La PPE jouait peut-être mieux son rôle de complément de revenu, car elle était versée en fin d’année et en une fois, et permettait de financer des postes de dépenses plus conséquents que lorsqu’elle a été distillée mois par mois dans l’allocation mensuelle qu’est le RSA. Tout détruire pour repartir à zéro n’est certainement pas la meilleure solution ; beaucoup de pistes d’amélioration du dispositif méritent d’être explorées. Là où le bât blesse, c’est que le RSA est une allocation, mais également un accompagnement qui est censé être renforcé vers l’emploi en coopération avec Pôle emploi. Non seulement le contexte de crise économique réduit le nombre d’emplois disponibles, mais en plus le marché de l’emploi manque de lisibilité pour les bénéficiaires, qui ne sont pas forcément aidés au mieux par des travailleurs sociaux et des conseillers pôle emploi qui font face à une double problématique : celle des besoins personnels d’accès au logement et à la santé, et celle de l’accès à l’emploi. On constate qu’ils ont besoin des deux, et que le dispositif n’y répond pas, car les organismes concernés traitent ces aspects séparément.

On a tendance aujourd’hui à faire reposer ces situations d’abord sur les incapacités personnelles. Il faut rappeler qu’il y a un besoin d’agir, certes sur la demande d’emploi, l’accès au logement et à la santé, mais aussi et surtout sur la mobilisation du marché de l’emploi. Car n’oublions pas que beaucoup sont à pourvoir. Il faudrait éventuellement donner plus de place au public précaire sur le marché de l’entreprise, comme cela a été fait sur le handicap, ainsi que mettre en place des taxes afin que les entreprises soient contraintes d’intégrer dans leurs effectifs des publics éloignés du marché de l’emploi depuis longtemps.

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