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Le drame de Puisseguin a coûté la vie à 43 personnes.
Le drame de Puisseguin a coûté la vie à 43 personnes.
©Reuters

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Collision meurtrière à Puisseguin : quand nous basculons de l’information à la fascination pour les catastrophes

43 personnes ont perdu la vie dans un grave accident de la route à Puisseguin (Gironde). Un car et un camion se sont percutés avant de prendre feu, vers 7h30 vendredi 23 octobre. Les terribles images sont passées en boucle sur les chaînes d'information en continu et on observe une certaine fascination du public vis-à-vis des catastrophes.

Bertrand Vidal

Bertrand Vidal

Bertrand Vidal est sociologue de l’imaginaire, membre du Laboratoire d’Etudes et de Recherches Sociologiques et Ethnologiques de Montpellier, et spécialiste des catastrophes.

Il est aussi gestionnaire de la revue Rusca-MSH et rédacteur aux Cahiers Européens de l’Imaginaire (éditions du CNRS).

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Atlantico : Un accident entre un camion et un bus s’est produit ce vendredi très tôt en Gironde. Le bilan est lourd : au moins 43 personnes ont péri. Toute la journée du vendredi, les images de ce drame ont tourné en boucle sur les chaines d'information en continu. Sans faire abstraction du choc et de la compassion suscités par ce drame, comment expliquer une forme de fascination pour ces images et les catastrophes en général ?

Bertrand Vidal : Vous avez raison, on ne peut en aucun cas faire abstraction de l’ampleur du drame, même si dans le lot de témoignages et d’images spectaculaires diffusé depuis vendredi matin par les médias d’information, il y a quelque chose de morbide voire de littéralement diabolique.

En effet, il apparaît comme primordial de reconnaître que derrière ce process de surconsommation d’images de la catastrophe (la recherche du scoop pour les journalistes qui répond de la recherche d’images plus terribles les unes que les autres pour les téléspectateurs et les internautes) se dévoile au grand jour « le bois noueux dont l’homme est fait », comme le suggérait la maxime du philosophe Emmanuel Kant. En d’autres termes, l’on ne peut définir l’homme sans oublier un aspect qui, pervers et vicieux, reviendra en fourbe et bien plus fort, comme déchaîné : indéfectiblement, malgré tous les efforts des appareils de curialisation des mœurs (Norbert Elias), l’homme reste et restera à la fois homo sapiens et homo demens, oeconomicus et ludens, faber et destruens.

Effectivement, pareille à une jouissance dionysiaque que l’on retrouve dans l’irrésistible « tentation de ralentir devant l’accident » (Stephen King), cette transe médiatique dévoile à bien des égards ce lien existant entre distraction et destruction. Elle est l’irruption ré-enchanteresse de Dionysos et de Chaos dans une civilisation où l’évidence insaisissable de l’ennui constitue la face cachée d’un quotidien comme le disait Georges Auclair « écœurant de prospérité, de bienveillance et de sécurité ». Ainsi sclérosé par l’eudémonisme ambiant – ce que le romancier James Graham Ballard nommait « la tyrannie du bonheur » ou la « surveillance affectueuse » – l’irruption d’une catastrophe, en définitive, se donne comme une forme de distraction dans la destruction et le sang. Comme le souligne le professeur de littérature française et de littérature jeunesse, Christian Chelebourg, « c’est au Pays des Merveilles que [ces images] nous transportent bien plus que dans un monde en proie au chaos », et c’est en ce sens que la catastrophe nous attire et finalement nous invite à assister à ce que Jean Giono, dans Un roi sans divertissement, nomme le « théâtre du roi » : cette forme de divertissement diabolique au goût âpre et sauvage, le théâtre de la terreur et du sang, dont l’ennui ordinaire (Véronique Nahoum-Grappe), la logique assurantielle (Francois Ewald) ou la vie planifiée (Maurice de Bertaux) sont les pendants et corollaires négatifs.

Quel est le rôle des médias dans ce comportement ? L’avènement des radios puis des chaînes d'information en continu a-t-il modifié la donne ?

Nous pouvons émettre deux hypothèses :

D’une part, tantôt en jouant de la compassion, tantôt en maniant habilement l’image, les médias servent d’amplificateur de la menace. Et par là, épaulent soit une réforme des réglementations soit une consolidation des pouvoirs politiques ou publics. En effet, en sollicitant l’horreur et en conjecturant sur les scénarios possibles, ils participent à une prise de conscience dont le résultat ne peut être qu’univoque : « il faut impérativement tirer des leçons de la catastrophe pour que le drame ne se reproduise plus jamais ».

D’autre part, nous pouvons dire que se manifeste ici sur  la réactualisation de ce que le père de la sociologie française, Émile Durkheim, nommait des « rites piaculaires ». C'est-à-dire, une expression contemporaine de néo-rituels de deuil à l’ère des mass-médias, dans lesquels tout un chacun peut participer, à distance et dans son fauteuil.

Peut-on considérer que ces catastrophes créent un lien social important - et peut-être essentiel -pour nous ?

La souillure des corps et des espaces de vie provoquée par l’irruption d’une catastrophe dans notre quotidien façonne toujours un environnement particulièrement sinistre et funeste qui se trouve immédiatement neutralisé par une mobilisation collective vivifiante (soutien psychologiques des victimes et des familles de victimes et héroïsation des secours ou des rescapés en premier lieu, puis appels aux dons et à la solidarité, création d’associations de victimes, déplacement des responsables politiques sur les lieux de la catastrophes, plaques commémoratives et jour de deuil, etc.), qui se trouve à l’origine d’un être-ensemble et d’une coopération sociopolitique bien souvent sans précédant.

Lire aussi : "Il existe un désir collectif latent de la catastrophe"

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