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Collègue, beau-frère ou ami…: comment vivre en paix avec un guérillero des vaccins ?
©Alain JOCARD / AFP

Nous sommes en guerre

Collègue, beau-frère ou ami…: comment vivre en paix avec un guérillero des vaccins ?

Que vos proches soient très anti vaccins ou persuadés de la nécessité de vacciner de force tous les réticents, les débats qui enflamment la société française peuvent aussi fracturer les rapports humains au quotidien. Petits conseils pour échapper à la guerre civile privée.

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico : Le choix de se faire vacciner ou non révèle une part intime de nous et dévoile nos convictions les plus profondes. Cela peut-il créer des failles insoupçonnées au sein des familles, groupes d'amis ?

Jean-Paul Mialet : Bien que la plupart de nos choix soient moins rationnels que nous ne le pensons, le choix de se faire vacciner ou non ne devrait en principe pas être une affaire de cœur. Et les vaccinations usuelles ne soulèvent pas d’indignation. Mis à part quelques exceptions, tous les parents laissent leur pédiatre vacciner leurs enfants conformément à la loi sans hésitation. Et s’il s’agit d’une vaccination obligatoire pour un déplacement, comme la fièvre jaune, chacun s’y soumet sans regimber. 

Alors, pourquoi le vaccin anti-Covid divise-t-il tant ? J’y vois deux raisons : la confusion due à la maladie elle-même et la défiance.

La Covid n’est pas une maladie comme les autres. D’une part elle est une pandémie, donc elle n’engage pas chacun face à des responsabilités individuelles pour sa propre santé, mais elle met en jeu une responsabilité collective. Contrairement à la fièvre jaune, on se vaccine pour les autres comme pour soi-même. Dans la mesure où cette maladie est récente et qu’on n’en connait pas encore parfaitement les contours, les poids respectifs du facteur personnel et du facteur de solidarité ne sont pas faciles à évaluer. A l’origine, elle concernait quasi-exclusivement les personnes âgées ; aujourd’hui, les nouveaux variants n’épargnent pas les plus jeunes… Dans ce contexte nébuleux, selon l’âge et la tolérance au risque, certains jugeront que la vaccination représente pour eux une protection superflue. L’adhésion au vaccin ne relève alors que d’un respect de la collectivité – et son refus peut être perçu comme un manque de « sens citoyen ».

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De nombreux efforts sont faits pour démontrer le contraire et rappeler que la circulation du virus accroit le risque de mutation dangereuse - un risque qui, finalement, concerne tout le monde. Mais c’est précisément dans l’information qui nous est apportée au sujet de ce mal, que se situe l’autre facteur de résistance au vaccin : la défiance. Cette information, jusqu’à présent, n’a été qu’alarmiste. Il faut sans doute accuser les médias qui cherchent à capter l’attention du public par des sujets à sensation et sont peu enclins aux débats sereins. Mais les experts et les responsables politiques, au lieu de rester au-dessus de la mêlée comme ils le devraient, leur ont au contraire emboîté le pas. En réalité, c’est l’ensemble de la société qui semble aujourd’hui ne plus obéir qu’aux lois du marketing en visant à séduire plus qu’à approfondir. Et lorsqu’on ne cherche pas à plaire, c’est à coup de leçon de morale que l’on tente d’imposer une norme de conduite – comme lorsqu’on fait appel, justement, au « sens citoyen ». Du point de vue moral, pourtant, les donneurs de leçon ont perdu toute légitimité : qu’on se rappelle les nombreux mensonges qui ont été fait au plus haut niveau dès le début de cette crise sanitaire pour ménager un public que l’on traite comme un enfant.

Maladie collective et planétaire, maladie mal connue, la réaction de ce public à la pandémie a pris rapidement une tournure politique. A droite : un « même pas peur » qui donne la priorité à l’économique ; à gauche, un « la vie n’a pas de prix » qui donne au principe de précaution l’avantage absolu. De chaque côté, un mépris mutuel : aux « barbares » qui ne respectent pas la vie s’opposent les « civilisés » qui la placent au-dessus de tout.

Mais la défiance n’est pas venue que de ces différences de sensibilités, alimentant des polémiques politiques. Elle résulte aussi de la prise de conscience des pesanteurs auxquelles obéissent les décisions de santé publique : poids des administrations, poids des lobbies de l’industrie pharmaceutique. On a beaucoup parlé des masques, dont la valeur de protection variait selon qu’on en disposait ou non. Bien de questions restent encore sans réponse et sont rarement abordées : seraient-elles taboues ? Pourquoi, depuis le début de cette pandémie, ne parle-t-on que de vaccination en restant finalement assez évasif sur la maladie elle-même, les formes qu’elle peut prendre, les lésions anatomiques qu’elle provoque et les traitements que l’on s’efforce de concevoir pour limiter ces lésions. Pourquoi, dans ce tout vaccinal, se borner aux vaccins occidentaux sans s’ouvrir aux russes, qui paraissent excellents, et aux chinois ? Des obscurités planent et renforcent la défiance. Or dès que les sources d’informations officielles deviennent suspectes et se décrédibilisent, les croyances répandues sur les réseaux sociaux prennent du pouvoir et éloignent le public des explications rationnelles.

Bref, la question de la vaccination antiCovid n’est pas une question sanitaire simple comme celle de la rougeole : elle mobilise tout un contentieux, fait d’obscurités et de mensonges. Et elle se joue sur un terrain sur lequel nos concitoyens sont particulièrement chatouilleux : celui de la liberté. (Lors de la dernière manifestation, on pouvait lire sur le panneau brandi par un antivax : « Vacciné à la Liberté ! »), J’ai indiqué au départ que l’obligation réglementaire des vaccinations usuelles était bien accepté. Mais la connotation politique en est absente. On n’a jamais déclaré qu’on était « en guerre » contre la polyo tout en jurant que - se posant en garant des libertés individuelles - jamais on n’exigerait une vaccination obligatoire. Ayant fait du traitement du Covid un sujet politique, on a fait de la vaccination antiCovid un sujet politique. 

Et l’on sait combien la politique peut diviser les familles… Bien des recherches ont montré qu’être de gauche ou de droite était au fond une affaire affective - une affaire de cœur plus que de raison. On peut donc s’attendre, à propos du vaccin, à des disputes entre amis ou autour des tables de famille comme avant n’importe quelle élection. 

 

La question du vaccin provoque chez chacun des réactions inégales. Si on a beaucoup parlé des anti-vaccins radicaux, n'existe-t-il pas aussi des guérilleros du vaccin, prompt à vacciner de force tous les réticents ?

La situation est propice aux exagérations passionnelles. L’enjeu est en effet quelque chose qui représente une menace pour l‘intégrité physique. Les enjeux politiques habituels n’ont au fond que des conséquences socioéconomiques ou culturelles. Là, deux angoisses s’affrontent : l’une, celle du « touche pas à mon corps », ne m’impose pas un vaccin dont je ne connais pas grand-chose et qui aura peut peut-être des répercussions sur mon organisme dans plusieurs années ; l’autre, celle du « touche pas à ma vie » qui craint que les antivax entretiennent le virus et obligent à subir indéfiniment les ravages de la pandémie. Un camp se dresse contre la tyrannie du virus en s’opposant véhément à toutes les mesures mises en place pour le contenir, mesures soupçonnées de servir de prétexte pour établir un pouvoir dictatorial ; l’autre camp prétend mettre fin à la tyrannie du virus en tyrannisant tous les réticents. Vous avez donc raison : il y a bien des réactions diamétralement opposées et qui représentent chacune une forme de totalitarisme tentant, chacune à leur façon, d’imposer au virus leur loi.

 

Comment vivre en paix avec des obstinés du vaccin, que ce soit dans un sens comme dans un autre ? 

Pas facile de vivre en paix à côté de ceux qui ne pensent qu’à la guerre ! La meilleure solution est sans doute de se sentir en paix soi-même vis-à-vis de ces questions. Apprenons à relativiser. Nous avons été amenés à nous croire maître de tout et ce virus est peut-être un heureux rappel à l’humilité. Dans la mesure nous ne sommes pas à même de tout contrôler, il nous faut faire au mieux. C’est déjà prodigieux d’avoir mis au point des vaccins dans un temps aussi limité. On peut critiquer leurs limites, s’interroger sur leurs risques… ils ont néanmoins fait chuter le nombre de morts. On leur découvrira peut-être des inconvénients, on sera conduit à les ajuster dans le futur, mais ils ont le mérite d’exister. 

Notons que ces obstinés des deux bords ont après tout leur fonction. Les totalitaristes du vaccin vivent sans doute dans l’utopie hygiéniste d’un monde débarrassé de tout virus, mais ils poussent à se protéger. Les antivax, quant à eux, exercent un rôle critique utile pour éviter les abus de pouvoir et réfléchir à des stratégies alternatives de combat contre le virus. Comme toujours, les extrêmes sont utiles. Et s’ils ne veulent pas la paix, sans doute peut-on éviter la guerre en les respectant et en tentant de comprendre leur point de vue.

Au fond, pour répondre à votre question, je ne crois pas qu’il soit facile de vivre en paix avec ceux qui ont sur ces sujets des points de vue si passionnels. Du moins peut-on éviter de les braquer en les méprisant et en leur faisant la leçon. Laissons les certitudes aux extrémistes de tous bords. Assumons nos choix responsables effectués dans le doute, mais tenus comme la moins mauvaise décision. N’est-ce pas après tout la vraie liberté, que de choisir les yeux grand ouverts ?

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